Ce volet consacrĂ© Ă la chaĂźne trophique des Ă©tangs vient clore une sĂ©rie dâarticles riche en enseignement sur la vie de ces piĂšces dâeau dont on ne soupçonne pas la complexitĂ© de fonctionnement, mais aussi la fragilitĂ©. DĂ©sormais vous verrez les Ă©tangs, théùtre de vos exploits halieutiques, dâun Ćil averti !
Par Jean-Philippe Delavaud et Philippe Collet
Ce troisiĂšme article dâune sĂ©rie destinĂ©e Ă permettre une meilleure comprĂ©hension du fonctionnement biologique des Ă©tangs, lacs et graviĂšres, clĂŽt la description des Ă©lĂ©ments essentiels de la chaĂźne trophique. Dans les deux prĂ©cĂ©dents, nous avions Ă©voquĂ© les compartiments eau, sĂ©diment, phytoplancton, zooplancton, les insectes aquatiques et les crustacĂ©s. Nous terminerons ici avec les macrophytes, les poissons, lâavifaune et les autres espĂšces animales.
La végétation aquatique
On recense dans les plans dâeau environ 100 espĂšces de bryophytes ou mousses, 15 000 espĂšces dâalgues (y compris les micro-algues dĂ©jĂ Ă©voquĂ©es dans le prĂ©cĂ©dent article) et 200 espĂšces dâangiospermes ou plantes Ă fleurs. Il serait illusoire dâen passer ici en revue lâensemble des familles. Nous aborderons simplement le cas des vĂ©gĂ©taux supĂ©rieurs, Ă la fois indispensables au bon fonctionnement de lâĂ©cosystĂšme et source de problĂšmes lorsquâils prolifĂšrent.
On classifie généralement ces végétaux selon la nomenclature suivante :
– VĂ©gĂ©taux dressĂ©s ou hĂ©lophytes (joncs, roseaux, irisâŠ)
– VĂ©gĂ©taux flottants ou Ă feuilles surnageantes (potamots, nĂ©nuphars, lentilles dâeauâŠ) ou hydrophytes flottants
– VĂ©gĂ©taux immergĂ©s (Ă©lodĂ©es, cĂ©ratophylles, myriophyllesâŠ) ou hydrophytes immergĂ©s.
Les végétaux dressés
Les vĂ©gĂ©taux dressĂ©s ou hĂ©lophytes, dont les plus typiques sont les phragmites, les typhas, les iris et autres joncs et carex, ont, en conditions dâeau normales, la plus grande partie de leurs feuilles et leurs fleurs Ă©mergĂ©es et les pieds dans lâeau. Ils extraient les Ă©lĂ©ments nutritifs minĂ©raux contenus dans le sol au moyen de leurs racines, mais utilisent le gaz carbonique et lâoxygĂšne contenus dans lâair pour se dĂ©velopper. Ils constituent une protection efficace des digues et des berges contre lâĂ©rosion et le batillage en jouant le rĂŽle de âbrise- vaguesâ et sont nĂ©cessaires Ă leur stabilitĂ©. Ces vĂ©gĂ©taux captent une grande part des nutriments et polluants pouvant ruisseler dans les plans dâeau quâils ceinturent et jouent souvent un rĂŽle trĂšs important dans lâĂ©puration du milieu. Ils sont dâailleurs Ă la base des stations dâĂ©puration sur rhizosphĂšres (oĂč les effluents circulent au travers dâun rĂ©seau dense de leurs rhizomes ou racines). Leur mise en place est souvent possible en replantant des portions de rhizomes. La rĂ©partition de ce type de vĂ©gĂ©tation est fonction de la profondeur de la bordure du plan dâeau. LâespĂšce la plus invasive, Scirpus lacustris, peut se dĂ©velopper jusqu’Ă une profondeur de 110 cm. GĂ©nĂ©ralement, la profondeur favorable aux hĂ©lophytes sâĂ©tale de 20 Ă 70 cm.
Les végétaux flottants
Certains sont enracinĂ©s dans le sol, oĂč ils puisent les Ă©lĂ©ments nutritifs, alors que leurs feuilles, pourvues dâun revĂȘtement cireux (cas typique des nymphĂ©as ou nĂ©nuphars), flottent Ă la surface de lâeau. Dâautres ont des racines pendantes leur permettent de prĂ©lever, dans lâeau, des Ă©lĂ©ments minĂ©raux. Les lentilles dâeau (genre Lemna), qui font partie de cette famille, se dĂ©veloppent en gĂ©nĂ©ral dans des eaux trĂšs riches (apports importants dâeaux rĂ©siduaires). Les stomates situĂ©s Ă la surface des feuilles absorbent le gaz carbonique de lâair et restituent de lâoxygĂšne directement dans lâatmosphĂšre.
Ces vĂ©gĂ©taux dâĂ©tangs calmes et bien abritĂ©s du vent forment un Ă©cran qui gĂšne la pĂ©nĂ©tration des rayons du soleil sous lâeau et donc la photosynthĂšse, limitant la production de phytoplancton ou le dĂ©veloppement dâune vĂ©gĂ©tation aquatique diversifiĂ©e. Ils contribuent ainsi indirectement Ă dĂ©soxygĂ©ner lâeau. Leur prĂ©sence exclusive sur des surfaces importantes dâun plan dâeau est nĂ©faste. Dâautres vĂ©gĂ©taux flottants comme certains potamots ou les renouĂ©es aquatiques, aux feuilles plus petites et moins couvrantes, ont un impact bien moins nĂ©gatif.
Les végétaux submergés
La vĂ©gĂ©tation aquatique submergĂ©e se dĂ©veloppe en pleine eau. Chez certaines espĂšces, de petites feuilles et/ou des inflorescences peuvent apparaĂźtre Ă la surface (cas des myriophylles, par exemple). La photosynthĂšse a lieu dans lâeau. Elle entraĂźne des variations dâoxygĂšne et de pH importantes pendant le cycle jour/nuit. Ces plantes se multiplient facilement par voie vĂ©gĂ©tative. En se bouturant, elles peuvent devenir rapidement envahissantes. Cet Ă©lĂ©ment primordial doit ĂȘtre pris en considĂ©ration dans le cadre de la rĂ©gulation de la vĂ©gĂ©tation aquatique. Un grand nombre de variĂ©tĂ©s hibernent sous forme de bourgeons Ă la surface du sĂ©diment.
Les familles les plus frĂ©quemment rencontrĂ©es dans les Ă©tangs sont : Myriophyllum, Ceratophyllum, Potamogeton, Renonculus, Elodea. Ces plantes ont la rĂ©putation dâĂȘtre oxygĂ©nantes, et donc bĂ©nĂ©fiques pour le milieu. Leur prolifĂ©ration peut toutefois ĂȘtre nĂ©faste. En effet, si ces vĂ©gĂ©taux produisent de lâoxygĂšne dans la journĂ©e, par le biais de la photosynthĂšse, ils en consomment la nuit en respirant (phĂ©nomĂšne inverse oĂč le vĂ©gĂ©tal produit du gaz carbonique) et peuvent dans certains cas gĂ©nĂ©rer des anoxies (dĂ©ficits en oxygĂšne) nocturnes. La quantitĂ© de vĂ©gĂ©taux admissible dans un Ă©tang peut ĂȘtre guidĂ©e par sa vocation et son utilisation. Il peut ĂȘtre tentant de les Ă©liminer pour favoriser la pĂȘche. Il convient alors de rappeler quâils constituent un support, un garde-manger, une cache⊠pour de nombreuses espĂšces allant des diatomĂ©es aux poissons, en passant par les invertĂ©brĂ©s aquatiques Il sont indispensables Ă la reproduction de nombreuses espĂšces piscicoles.
Les algues filamenteuses
Il existe des sous-groupes que lâon ne classe pas dans les vĂ©gĂ©taux supĂ©rieurs : celui des algues filamenteuses, parmi lesquelles on trouve les frĂ©quentes spirogyres, mais Ă©galement les Cladophora, Enteromorpha, etc., celui des algues de croissance secondaire, siliceuses, vertes, bleues, qui adhĂ©rent, par le biais de supports constituĂ©s dâagrĂ©gats gĂ©latineux, Ă la surface des vĂ©gĂ©taux aquatiques ou Ă des matĂ©riaux inertes (pierres, ouvragesâŠ), oĂč elles forment des dĂ©pĂŽts glissants. Lâinvasion rĂ©guliĂšre dâun plan dâeau par les algues filamenteuses traduit souvent de graves dĂ©sĂ©quilibres. Les apparitions ponctuelles de ces algues sont moins alarmantes.
Les poissons
Il sâagit des derniers maillons de la chaĂźne alimentaire aquatique, hors prĂ©dateurs extĂ©rieurs. Dans un plan dâeau non rempoissonnĂ© rĂ©guliĂšrement, leur prĂ©sence en nombre et leur rĂ©partition sont fonction des nombreux paramĂštres : richesse en nourriture, supports de reproduction, potentiel dâabris et de nourrissage pour les juvĂ©niles, diversitĂ© des milieux⊠En cas dâempoissonnement, la proportion relative des diverses espĂšces introduites, et leur quantitĂ© dĂ©pendront tout autant de la vocation de lâĂ©tang (pĂȘche de loisirs, production piscicoleâŠ) que de lâaptitude du milieu Ă favoriser le dĂ©veloppement de telle ou telle espĂšce. Il doit aussi ĂȘtre tenu compte des contraintes lĂ©gales, qui interdisent lâintroduction dâespĂšces non autochtones ou susceptibles de provoquer des dĂ©sĂ©quilibres biologiques dans les eaux libres. Lâintroduction dâespĂšces considĂ©rĂ©es comme autochtones : brochets, sandres, perches, black-bass, est proscrite dans le cas dâĂ©tangs en communication avec un cours dâeau de premiĂšre catĂ©gorie (Ă prĂ©dominance salmonicole). On distingue grossiĂšrement trois grands groupes de poissons dans la plupart de nos plans dâeau :
Les cyprinidés
BrĂšme, gardon, rotengle, carpe, tanche, goujon, carpes «âchinoisesâ» (amour blanc, argentĂ©, marbrĂ©), carassin⊠appartiennent au groupe des cyprinidĂ©s. Le rĂ©gime alimentaire de ces espĂšces est souvent mixte. Elles peuvent consommer des animaux benthiques, du zooplancton, du phytoplancton, des nutriments organiques inertes, voire des vĂ©gĂ©taux. Notons le cas particulier des carpes chinoises, qui sont strictement herbivores ou consommatrices de phytoplancton ou de zooplancton, selon les espĂšces. Les cyprinidĂ©s constituent le poisson fourrage consommĂ© par les espĂšces carnassiĂšres.
Les carnassiers
Brochet (Ă©socidĂ©), sandre et perche (percidĂ©s), silure (siluridĂ©) et black-bass (centrarchidĂ©) constituent lâessentiel du groupe des carnassiers. On peut y ajouter dans certains cas (avec les limites des paramĂštres physico-chimiques de lâeau) les salmonidĂ©s : truites fario et arc-en-ciel, saumon de fontaine… La cohabitation de plusieurs espĂšces carnassiĂšres est gĂ©nĂ©ralement difficile au sein dâun Ă©tang, dans la mesure oĂč il existe une compĂ©tition interspĂ©cifique. Plus la surface en eau est importante et les milieux diversifiĂ©s, plus cette derniĂšre est harmonieuse.
Les espÚces indésirables
Le caractĂšre indĂ©sirable de certaines espĂšces est liĂ© Ă leur potentiel prolifĂ©rant, Ă la prĂ©dation ou Ă la concurrence quâelles exercent sur les autres espĂšces. Leur introduction peut conduire Ă la disparition de peuplements autochtones. Rentrent dans ce classement les poissons-chats, les perches soleil, les grĂ©milles ainsi que, depuis une Ă©poque plus rĂ©cente, les Pseudorasbora. Ce petit poisson, originaire du Japon (sa forme nâest pas sans rappeler celle de certains poissons nageurs japonais), a tout dâabord Ă©tĂ© introduit dans les pays de l’Est. Il a ensuite colonisĂ© nos eaux via des importations de poissons. Le transport de ces espĂšces vivantes est interdit. LâĂ©quilibre piscicole optimal dâun Ă©tang repose sur une rĂ©partition harmonieuse dâespĂšces qui valorisent lâensemble des compartiments trophiques. En cas dâapparent dĂ©sĂ©quilibre des populations, une approche prĂ©cise du milieu est indispensable en prĂ©alable Ă tout empoissonnement.
Lâavifaune
Les oiseaux frĂ©quentant les Ă©tangs peuvent ĂȘtre sĂ©dentaires ou migrateurs. Les populations les plus importantes et impactantes sont constituĂ©es par les palmipĂšdes (canards de diverses espĂšces, oies, cygnesâŠ). La quantitĂ© de canards sĂ©dentaires admissible sur un Ă©tang est fonction de la qualitĂ© initiale du milieu ainsi que des consĂ©quences biologiques liĂ©es Ă leur prĂ©sence. Ils participent Ă lâĂ©quilibre Ă©cologique global, en valorisant des niveaux trophiques non exploitĂ©s par les espĂšces piscicoles, mais leur prĂ©sence en excĂšs sera nĂ©faste, surtout sâils sont nourris. Leur prĂ©sence en surnombre peut avoir des rĂ©percussions sĂ©rieuses sur le milieu aquatique par un excĂšs de fertilisation et une dĂ©gradation de la qualitĂ© bactĂ©rienne de lâeau liĂ©s Ă leurs dĂ©jections.
Les foulques, infatigables consommatrices de vĂ©gĂ©tation aquatique, peuvent aussi ĂȘtre prĂ©sentes en grand nombre sur les plans dâeau. Elles jouent probablement un rĂŽle important dans le bouturage des macrophytes immergĂ©es quâelles consomment.
Les oiseaux ichtyophages (ou piscivores) sont aussi des hĂŽtes des Ă©tangs. Cette partie de lâavifaune, qui regroupe les hĂ©rons, grĂšbes, martins-pĂȘcheurs, butors, mouettes ou autres cormorans, joue Ă©galement un rĂŽle Ă©cologique de premier plan, en consommant les poissons malades ou affaiblis et en Ă©vitant ainsi certaines Ă©pizooties (Ă©pidĂ©mies chez les animaux). Depuis quelques annĂ©es, on assiste cependant Ă lâexplosion dĂ©mo- graphique de certaines espĂšces, dont le grand cormoran. La prĂ©sence massive de cet oiseau sur un Ă©tang compromet sĂ©rieusement lâĂ©quilibre piscicole, par consommation directe, blessure ou stress des poissons. Il est de plus un vecteur potentiel de pathologies, par ses dĂ©placements dâun Ă©tang Ă lâautre. Les mesures de rĂ©gulation prises Ă son encontre semblent ĂȘtre dâune portĂ©e limitĂ©e. A lâheure actuelle, et en dĂ©pit des campagnes de rĂ©gulation qui sont menĂ©es (comptage des oiseaux avec dĂ©finition de quotas de tir), la prĂ©sence excessive de cette espĂšce dans certains secteurs pose toujours problĂšme. Lâavifaune apprĂ©cie les bordures dâhĂ©lophytes denses, oĂč elle peut sâabriter, se reproduire et trouver de la nourriture.
Le milieu Ă©tang est frĂ©quentĂ© par une multitude dâautres espĂšces, pour lesquelles il reprĂ©sente une source de nourriture, dâabreuvement, un abri, un milieu de vie strict⊠Les plans dâeau et leurs berges sont des lieux trĂšs riches en insectes, batraciens, reptiles et mĂȘme mammifĂšres. Concernant ces derniers, on insistera plus particuliĂšrement sur les espĂšces susceptibles de porter atteinte Ă la qualitĂ© du milieu et/ou des ouvrages. Citons notamment : les rats (surmulot), les rats musquĂ©s (ondatra), les ragondins (myocastor). Ces trois espĂšces creusent des galeries prĂ©judiciables Ă lâintĂ©gritĂ© des digues et des berges en gĂ©nĂ©rant des effondrements ou des fuites. Elles peuvent transmettre certaines pathologies dangereuses pour lâhomme, telle la leptospirose. Cette derniĂšre, dont lâagent infectieux est dissĂ©minĂ© par lâurine de rat, vĂ©hiculĂ©e par lâeau, peut ĂȘtre mortelle. Ces rongeurs doivent donc faire lâobjet dâune rĂ©gulation (piĂ©geage ou tir) selon des modalitĂ©s dĂ©finies par la loi.
Vous avez pu commencer Ă percevoir, Ă la lecture de ces trois articles, Ă quel point lâensemble des compartiments de la chaĂźne trophique dĂ©crits sont interdĂ©pendants. Nous nous attacherons, dans de prochaines parutions, Ă dĂ©cortiquer les mĂ©canismes de lâapparition des dĂ©sĂ©quilibres les plus classiques. Cette approche vous permettra de mieux en comprendre les causes. Elle vous donnera des bases diagnostiques utiles pour mieux gĂ©rer un plan dâeau et aussi pour mieux pĂȘcher !