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  • Snaelda, la mouche qui fait tache

    Snaelda, la mouche qui fait tache

    Depuis que la pêche du saumon à la mouche existe, de merveilleuses histoires naissent entre les mouches et les rivières. Si généralement, une mouche à “sa” rivière, il y a aussi des exceptions. La Snaelda, mouche moderne dénuée d’élégance comparée à beaucoup d’autres, fait des cartons dans toutes les rivières puissantes et froides, au point de compter chaque saison, un peu plus d’adeptes.

    Par Vincent Lalu

    D’accord cette mouche ne ressemble à rien. Mais vous en connaissez-vous des mouches à saumon qui ressemblent à quelque chose. A part celles qui se prennent pour une crevette mal dégelée de Picard surgelés. La Snaelda, elle, est comme les autres : du poil, de la fourrure, des tinsels et de la couleur, beaucoup de couleur en camaieu d’orange, de jaune et du noir pour faire passer tout ça (ou alors les mêmes camaieux en remplaçant le rouge par du vert). Sauf que pour docteur Saumon (alias Pierre Affre), le “tout ça” ne passe pas.
    Pour lui la Snaelda ressemble bien à quelque chose : il hésite entre un balai de chiottes, et un écouvillon pour bouteilles récalcitrantes. Mais surement pas une mouche à saumon. Pourtant cet ingrate tube-fly qui a fait des débuts fracassants sur les pools de la salmo planète dans les années 80 est l’une des préférées des grands poissons d’argent. Pour peu que les eaux soient froides ou simplement tendues, la Snaelda surtout si on l’a chargée au montage va chercher les poissons là où ils sont, c’est-à-dire dans les étages inférieurs de la couche d’eau.
    Et les saumons aiment, ils en raffolent même. Il suffit de parcourir les cahiers de prises de n’importe quel lodge de l’Atlantique nord, que ce soit en Ecosse, en Norvège, en Russie ou en Islande et de pointer les mouches avec lesquelles les captures ont été réalisées. La réponse est partout la même : snaelda, snaelda, snaelda. Pas de doute, les saumons en pincent pour la snaelda et tant pis pour les grands prêtres de l’orthodoxie salaresque comme docteur Saumon qui préféreraient que leur poisson sacré, qu’ils traquent depuis des décennies, respecte les usages en continuant de croquer les nobles mouches que contiennent leurs mythiques boites, les silver doctor, munro killer, stoat’s tail, jock scott, lemon grey et autres general practitioner.
    Et d’abord c’était qui cette Snaelda ? Hairy Mary on connaît son histoire, Black Maria aussi, pareil pour Jeannie, mais Snaelda… Elle vient d’où cette Snaelda ? Elle ne serait pas un peu allemande sur les bords avec son gros ventre de crustacé buveur de bière et sa façon de faire des ploufs incongrus en entrant dans l’eau ? C’est vrai qu’elle n’est pas très belle. Mais les saumons, la beauté, ils s’en foutent. Elle doit leur rappeler une grosse crevette transgénique et bancale rencontrée quelque part entre le Groënland et l’embouchure du grand retour. Un moment de leur voyage où ils avaient vraiment les crocs et qu’ils se disaient : “une petite dernière pour la route”.
    En fait le vrai problème de docteur Saumon et des autres grands maîtres qui ont banni l’étrangère de leurs œuvres complètes c’est que la Snaelda est si efficace qu’elle laisse croire au premier couillon venu qu’il est passé expert en trois faux lancers et deux saumons capturés. Car salmo salar n’est pas vraiment regardant sur qui lui présente sa snaelda chérie. Son empathie est immense et sa bonne volonté va jusqu’à privilégier les débutants, les innocents, les femmes enceintes et les cocus. Et l’effet snaelda augmente considérablement le nombre de ceux qui sont prêts à écrire Le livre définitif sur la question du saumon dès lors qu’ils ont réussi à en prendre un.
    Or des vrais pros du salmo il n’y en a pas beaucoup. Surtout en France où les saumons ne sont plus légion. Finie l’époque des Bonnenfant ou des Pourrut, Laffargue, Vicento qui régnaient sur les pools de l’Allier ou les grands courants du gave d’Oloron. Leurs héritiers, les Affre, Montupet, Thonnenx ou Bezin ont dû s’expatrier. Docteur Salmo (vous avez remarqué le passage à l’anglais) est plus connu sur les rives et dans les lodges de la presqu’île de Kola, en Islande, en Norvège et sur la Matapedia que sur les bords de l’Allier où les spécialistes attendent chaque année le retour de la paire de saumons à quelques millions d’euros qui aura survécu à l’inutile production piscicole de Chanteuges, merveilleuse lessiveuse à argent public .
    Malheureusement aujourd’hui le saumon c’est surtout une affaire de Vikings et de Ruscofs. Ce n’est pas parce qu’il fréquente tous les grands saumoniers, qu’il confît le petit nom de tous les plus de 20 livres de l’hémisphère nord, qu’il pense saumon, qu’il rêve saumon qu’il mange comme un saumon, que docteur Salmo n’est pas une exception. Les stars du saumon sont en majorité de là-haut. Leurs palmarès se comptent en milliers de sujets et en millions d’heures de pêche. Surtout, eux savent très bien pourquoi ils ont inventé la snaelda. Mouche miracle pour rivières body buildées. Avatars logiques du nouveau salmo business. Explication par l’Islande : cette terre viking possède quelques-unes des plus belles rivières à saumons de la planète. La Stora Laxa, l’Hafralonza, la Midjfierdara, la Sela et pas mal d’autres sont des petites merveilles d’eaux cristallines, de gorges enchanteresses et de pools à se damner. Ce ne sont pourtant plus elles qui “produisent” le plus de sujets au royaume de salmo salar. En 2007 et 2008 ce sont deux rivières “chasse d’eau”, les Ranga est et ouest qui sont arrivées en tête du hit-parade des captures avec plus de 15 000 poissons recensés dans l’année. Pourtant il y a 20 ans à peine ces deux rivières d’origine glaciaires ne produisaient pas plus de 100 poissons par an. Tout l’alevinage naturel étant emporté par la débacle du printemps.
    C’est alors qu’entrent en jeu quelques petits malins , parmi lesquels Arni Baldurson, le docteur Salmon islandais, qui proposent aux fermiers riverains de ces deux rivières à moins de deux heures de Reyjkavik, de mettre des saumons là où il y en a peu. Arni, outre qu’il est surement l’un des plus grands pêcheurs de saumons actuels, est aussi une star du marketing hallieutique, discipline inconnue sur le plateau de Millevaches, qui lui a permis de devenir le roi du salmo business islandais, tout en continuant de faire pêcher les grands de ce monde d’Eric
    Clapton à Bush père (Poutine s’est décommandé au dernier moment mais ce n’est que partie remise). Et surtout Arni Baldurson est une sorte d’apprenti sourcier qui dès son jeune age s’est passionné pour l’élevage (à 12 ans il avait détourné une canalisation du lotissement où vivait sa famille pour alimenter sa première salmo nurserie.)
    Avec un ou deux complices ils ne mettent pas longtemps à convaincre les fermiers que leurs rivières qui ne valent pas un tacon sur le juteux marché de l’amodiation touristique peuvent voir leur valeur mulipliée par cent s’ils acceptent de participer à l’opération Ranga ranching.
    L’idée est de prendre en charge les premiers temps de la vie de saumons sauvages (prélevés sur la souche famélique des Ranga) puis de laisser le cycle normal s’accomplir dans des conditions telles qu’il ne soit pas possible d’établir une différence entre ces poissons et les autres. Concrètement l’opération se déroule en cinq phases :
    – on organise la fraie de saumons des Ranga dans une pisciculture située à moins de deux heures de camions citernes.
    – Chaque rivière est découpée en beats de plusieurs pools que se partagent les pêcheurs. Ce sont ces sections de quelques centaines de mètres que l’on va équiper. Chaque beat, se voit doté d’une “piscine” d’une centaine de mètres cubes et d’1,50 mètre de profondeur creusée à la pelleteuse et reliée à la rivière par un canal que l’on peut ouvrir ou fermer par le moyen d’un bouchon fabriqué à partir d’une grosse bobine de cable électrique vide.
    – Peu de temps avant le grand départ, à la nouvelle lune du mois de mai, le camion citerne vient déverser de 50 à 100 000 tacons dans chaque piscine (Il y en a une quarantaine pour les deux rivières) et l’on couvre chaque bassin d’un filet pour éviter que les oiseaux ne viennent casser la croute.
    – Les jours suivants les fermiers nourrissent les poissons en granulés. Cela dure à peu près une semaine. Et un matin on s’aperçoit que les poissons n’ont pas touché aux granulés et que leur robe a changé dans la nuit. Elle est passée de la couleur “truite” à l’argent du saumon : les tacons sont devenus des smolts.
    – Il suffit alors d’enlever les bouchons et de laisser partir ces un ou deux millions d’aspirants au grand voyage vers la mer. Les fermiers se postant dans les embouchures pour effrayer le plus d’oiseaux possibles à grands coups de fusil. Il n’y a plus qu’à attendre. Un an pour que remontent les grisles (de 1 à 3 kg), deux ans pour les saumons adultes (4 à 5 kg) et trois ans pour les sujets sérieux (6 à 10 kg).
    Et cela marche : dès les premiers retours de 4 à 8 000 grisles reviennent dans les Ranga. Et les statistiques montent très vite au point de classer nos deux chasses d’eau glaciaires en tête du hit-parade des rivières islandaises deux années de suite . Ce qui a pour conséquence de transformer des parcours qui n’étaient même pas commercialisables en eldorados à 1 800 euros la journée, en prime time.
    Le coup est magistral et les Cresus de la planète se bousculent pour pêcher les Ranga. Sauf qu’une chasse d’eau reste une chasse d’eau ce qui a pour conséquence d’imposer souvent des mouches qui pêchent “creux”, comme la… snaelda et de tuer tous les poissons ou presque puisque les ruisseaux d’alevinage naturel des Ranga sont en nombre insuffisant pour accueillir tous les saumons qui reviennent.
    Ainsi nous étions quelques uns que Arni avait “upgradé” sur les Ranga pour deux jours (un milliardaire autrichien spécialisé dans les robinets en or pour salles de bain d’émir nous ayant piqué- vive le sanitaire- notre sublime Stora laxa, nous avions réussi l’exploit de rentrer bredouille à deux cannes d’une matinée sur la east Ranga quand une voiture ordinaire, même pas un 4X4, est venue se garer devant nous.
    En sont sortis quatre gros mimiles dont je ne préciserai pas la nationalité (l’internationale des mimiles est au-dessus des nations). Deux d’entre eux ont ouvert le coffre d’où ils ont extirpé avec difficulté un sac poubelle de 150 litres très lourd. Ils ont déversé le contenu du sac, une vingtaine de poissons de toutes tailles, eux-mêmes déjà emballés dans des sacs en plastique sur le plan de bois où l’on compte, pèse et recense les saumons. C’est alors que j’ai vu les grandes cannes, leurs gros bouchons rouges et noirs et les grands hameçons sur lesquels subsistaient des bouts de vers, sur le toit de la bagnole. Et je me suis dit que n’en déplaise à docteur Salmon, la snaelda c’était quand même mieux pour la pêche au saumon, con !

  • Chère Brigitte Bardot

    Chère Brigitte Bardot

    Depuis quelques années, des petits malins s’amusent à faire de la photo de charme avec carpes et silures. Pour des clients dont on ne sait s’ils regardent la nymphette ou le poisson. Un commerce plutôt lucratif qui nous vaut cette lettre à Brigitte Bardot.

    Par Vincent Lalu

    Chère Brigitte Bardot,

    On m’a dit que vous défendiez les animaux. C’est donc à vous que j’adresse cet appel au secours. Vous dont le corps, à une certaine époque, a considérablement fait progresser la lubricité contemporaine, avant que vous ne décidiez de le soustraire aux regards concupiscents pour le mettre au service de la cause animale, entendez le cri d’une carpe – que l’on dit pourtant muette-.
    Je suis, chère Brigitte – vous permettez que je vous appelle Brigitte ?- (On est pas du même bord politique mais cela n’empêchera pas que vous me compreniez). Je suis donc, chère Brigitte victime de harcèlements répétés et divers d’une nature, jusque-là inconnue de nous les poissons. Je m’explique.
    Depuis quelques temps, d’étranges créatures, pâles copies de la sirène que vous fûtes, ont pris l’habitude de venir se frotter contre nos écailles. Ce qui, je dois vous l’avouer, est parfaitement dégouttant et dégradant. Passe encore que l’on nous traque jour et nuit pour nous obliger à manger toutes sortes de nourritures immondes qu’ils appellent des bouillettes. De soi-disant cocktails de fruits, des grains de maïs trafiqués dont ils nous bombardent au point d’obliger certaines d’entre nous à porter des casques et à ravaler nos chères bulles au risque de nous transformer en baudruches aquatiques. Passe encore que leurs soi-disants appâts portent des noms aussi stupides que Demon Hot, Xtasy, Tuna Max, cela ne me gêne pas si, eux, prennent leur pied. Comme ils le prennent sans doute quand la séance de piercing se termine, après qu’ils nous aient obligées à entrer dans une épuisette en résille, par un tripotage en règle sur leur fameux tapis de réception qui doit leur faire penser aux tables à langer de leur enfance.
    Cela fait longtemps qu’on s’est habituées à tout cela. A les entendre la nuit roter leurs bières et faire glousser leurs compagnes de tentes, à démarrer leur 4×4 le pot d’échappement orienté vers l’étang pour qu’on profite à fond du gazoil, à leurs grosses blagues d’éternels potaches, à leurs coups de blues aussi. Bref, on était un peu devenus de la même famille, carpes et carpistes, comme qui dirait cousins, cousines ? Jusqu’à ce que les autres rappliquent.
    Pour moi cela s’est passé un matin de juillet. J’avais terriblement la dalle, au point d’avaler d’un trait une bouillette bizarre, avec des paillettes et une forte odeur d’herbe. Le piercing n’avait pas encore commencé que je suis partie dans les vapes.
    L’étang est devenu tout rose et l’on m’a faite entrer dans un genre de cage mauve toute en résille où j’ai passé un bon moment, bercée par le ressac tranquille du lac. C’est après que cela s’est gâté. D’une grosse voiture, sont descendues plusieurs filles qui ne portaient à peu prés rien sous leur peignoir. Elles étaient jeunes et de rondeurs suspectes. Ces bimbos ont laissé glisser leurs robes d’éponges et sont entrées dans l’eau en gloussant.
    On m’a alors confiée à l’une d’elles, Janis, qui s’est empressée de se coller contre moi, chevauchant ma dorsale avec des petits rires nerveux, emprisonnant ma tête suffocante entre les deux ballons qui lui servaient de seins.
    Sur le moment la surprise m’a laissée sans réaction. Surtout que l’autre n’arrêtait pas de nous photographier en lui donnant des consignes horribles, dignes d’un réalisateur de film porno.
    Une fois la première surprise passée, j’ai constaté que ce qui me dérangeait le plus était l’odeur de cette femme, une odeur de crèmes sucrées et de parfums trop forts. Cette vulgarité cosmétique s’accompagnait d’une viscosité insupportable. Cette Janis était si gluante que nous dérapions l’une sur l’autre et que très vite mon précieux mucus, onguent magique que je tiens de ma mère, se mit à empester l’ambre solaire à bas prix. Je lui balançais alors un grand coup de queue dans le ventre qui l’envoya, les quatre fers en l’air, planter ses horribles fesses dans la vase.
    Tout le monde se mit à rire, les autres carpes et le silure surtout, et le photographe et les pêcheurs et les assistants, mais pas Janis qui se tordait de douleur en se tenant le ventre. Elle me fit de la peine. Aussi avant de profiter de la confusion générale pour regagner mes nénuphars, je lui adressais un petit arrondi de la gueule qui signifiait -mais le comprit-elle ? Sans rancune. Et à la prochaine.

    Photo : © Olivier Boucher

  • La Murg, toujours la Murg

    La Murg, toujours la Murg

    C’est une jolie petite rivière de Forêt Noire où les truites se sentent bien. Un modèle de gestion touristique à un peu plus d’une heure de l’Alsace.

    Pour la Murg, la partie n’était pas gagnée d’avance : de nombreuses scieries jalonnent son parcours et plusieurs communes lui prennent pas mal d’eau. Et pourtant, cet affluent du Rhin qui ressemble en plus large au cours supérieur de l’Ognon, a su garder une bonne population de truites fario qui trouvent dans plusieurs petits tributaires le renfort d’écloseries naturelles.

    Ainsi, entre Obertal et Schönmünzach, sur les 20 kms de ce parcours géré par le groupement des pêcheurs de Baiersbronn, plusieurs petites rivières donnent à la fois de l’eau et des juvéniles à la Murg. C’est le cas, par exemple, du ruisseau de Tonbach qui regorge de truites entre 10 et 20 cm, les mèmères de plus de 35 cm n’y étant pas rares. Or, ce genre de cours d’eau n’étant pour ainsi dire jamais pêché, il constitue pour la rivière un précieux fournisseur de poissons sauvages. J’ai eu la chance et la malchance – puisque je m’y suis cassé quatre côtes – de pêcher le ruisseau de Tonbach, à l’invitation du propriétaire de mon hôtel. A l’ultraléger, ce fut vite lassant, ces petites truites se jetant comme des mortes de faim sur ma petite cuiller à hameçon simple sans ardillon. La réglementation de la pêche, sur la Murg, est toute entière dédiée à la protection du poisson. Le parcours est divisé en 9 secteurs dont quatre seulement sont « toutes pêches », les cinq autres étant réservés aux pêcheurs à la mouche. Et encore sur le secteur « toutes pêches » (voir encadré) l’utilisation des appâts naturels est interdite, ainsi que les leurres à hameçon multiples et hameçon triples.

  • Les sept familles de la pêche – Goujon, l’équipé

    Les sept familles de la pêche – Goujon, l’équipé

    Dernière figure de notre galerie de portraits de la grande famille des pêcheurs. “L’équipé” ferme le banc de cette série de cas particuliers. Vous en croisez régulièrement au bord de l’eau, certains avec trois cannes, au cas où, d’autres avec assez de mouches dans leurs boîtes pour faire monter toutes les truites de la rivière en surface. Mais comme le mieux est toujours l’ennemi du bien, tout cet attirail devient rapidement inopérant.

    par Vincent Lalu

    L’éclosion a commencé à 19h22. Jean-Paul Goujon venait de garer son RAV4 au bord du gave. Il hésitait encore entre le wader Patagonia en Goretex avec les Chota à semelles feutres et le wader néoprene intégral à bottes cloutées quand le premier gobage a commencé. Au dixième, il avait pris sa décision pour les waders mais ne savait pas maintenant laquelle de la Devaux, de la Loomis GLX ou de la JMC allait être sortie de son tube et de son étui, ni quel moulinet (aucun n’avait le même bas de ligne) allait lui être accolé. A 19h45, Jean-Paul Goujon en était encore à faire le tri entre ses boîtes à mouches, son gilet king size ne permettant pas d’emporter plus d’une douzaine de boîtes au bord de l’eau. Sur le gave, l’éclosion commençait à ralentir. A son arrivée, les autres pêcheurs le dévisagèrent d’un air incrédule et son copain Jean Vairon lui demanda :
    – « Mais qu’est-ce que tu foutais ?
    – Euh, rien, j’avais paumé un truc…
    – C’est ton temps que tu as perdu et, avec lui, ton coup du soir que tu as raté ! ».
    Goujon haussa les épaules en même temps qu’il entrait dans l’eau et se mit en devoir d’attaquer un beau gobage qui lui apportait le démenti inespéré du constat de faillite que venait de faire son compagnon de pêche. Son premier poser fut assez hasardeux mais ne cala pas le poisson. Il reprit sa mouche, la sécha et recommença les faux lancers indispensables à une approche enfin efficace. Mais quelque chose clochait : sa canne avait tendance à buter sur le manche de la grande épuisette (une épuisette spéciale 70 +) qu’il portait en travers du dos.
    – « quel c…, j’aurais dû prendre ma petite raquette passe partout ! » Et cette pensée acheva de le déconcentrer.
    Au point que son troisième poser manqua d’assommer la truite qui disparut sans demander son reste. Cette fois le coup du soir était bel et bien raté. Jean-Paul Goujon entreprit de replier et ranger tout le matériel qu’il avait déballé, ce qui le fit arriver largement après les autres au bar des amis. Tout cela lui valut de payer deux tournées, une pour la bredouille et l’autre pour le retard. Mais il ne se formalisa pas outre mesure : il était familier des bredouilles et habitué à ce que les autres pêcheurs le chambrent à propos de son matériel qui lui avait d’ailleurs valu l’étrange surnom de « Goujon l’équipé ». Il but ses deux tournées puis profita de ce que les autres se hâtaient lentement de passer à table pour aller jeter un coup d’oeil à son coffre et vérifier que tout était bien en ordre.
    C’est d’abord au véhicule que l’on reconnaît l’équipé. S’il arrive en Porsche, en Clio, ou pire en Fiat 500, le pêcheur n’a que peu de chance d’être un « équipé ». Car au vrai équipé, il faut du coffre, un coffre de break qui commence de préférence sous le hayon et finit du côté de la boîte à gants. L’équipé ne voyage jamais seul, il emporte avec lui le magasin de ses espoirs, l’impressionnant stock de tout ce sur quoi il compte pour s’attirer les faveurs de la gente aquatique. Tout cela plus ou moins rangé, plus ou moins disponible, mais bien présent dans les rayons. De plus en plus de pêcheurs utilisent ainsi des utilitaires, leur attirail y prenant autant de place que le matériel du plombier, ou celui du menuisier. Goujon, lui, était un équipé raisonnable, mais son Renault Kangoo dernier modèle aurait mérité le premier prix d’un concours de tuning halieutique : de la moquette, des tiroirs de toutes tailles, un logement spécial pour les cannes toutes montées, bref une merveille de grosse boîte à pêche que la Régie ferait bien de produire en série.
    Il y a toutes sortes d’équipés : des très pauvres que leur dénuement ne protège pas des pauvres excès de leur pauvre attirail, des très riches qui ratent tout autant leur partie de pêche pour avoir été incapable de décider entre leur bateau bleu et leur bateau gris. Car l’indécision est fille du suréquipement, et la bredouille leur héritière. J’en connais quelques-uns qui, dans les voyages de pêche mettent une énergie considérable à faire tourner le matériel qu’ils ont apporté. Ce pensum remplace bientôt dans leur esprit l’objectif qui a décidé de leur voyage. Oubliée la pêche, oubliés les poissons, l’heure est au grand déballage, à la revue de détail.
    – « Vous avez fait quoi cet été ?
    – J’ai emmené mes cannes promener sur la Gaula…
    – C’était bien ?
    – Oui, c’était pas mal, mes RPL+ commencent à fatiguer, mais les Loomis étaient en pleine forme.
    – Et les saumons ?
    – Les saumons, quels saumons ? »
     Il y a des équipés dans toutes les générations, des équipés époque bambou, soies naturelles et PPP, des collectionneurs de cuillers, de tambours tournants, des éleveurs de cous de coqs, des allumés du tinsel, l’équipé est à la pêche ce que le militaire est à la paix : inutile aujourd’hui mais pouvant servir demain. Combien de matériels, de fils, de cannes, de mouches et autres leurres sont, grace à lui, passés aux poubelles de l’histoire sans avoir jamais connu le délicieux contact de la moindre gouttelette d’eau. Avec l’équipé les poissons peuvent, la plupart du temps dormir tranquilles, l’homme est si occupé au commerce de son matériel qu’il en oublie le plus souvent la raison pour laquelle ledit matériel est arrivé jusqu’à lui.
    Dans l’histoire des gros vers que raconte si bien Pierre Choulet, un brave homme ne vient au bord du Doubs que pour faire prendre l’air et humer l’air de la rivière à ses lombrics. Il leur rend visite deux fois par jour pour vérifier que le terreau de leur caisse à l’arrière de son break a conservé une humidité suffisante et se contente de cette affectueuse fréquentation sans penser une seule fois à monter une ligne pour s’en aller tenter sa chance auprès des truites. Les équipés ne sont pas tous aussi affectueux que celui-là, mais ils ont tous cette étrange déviation qui les éloigne des finalités première de leur passion. Pourtant, l’équipé mérite le respect. Sans lui l’industrie halieutique ne serait pas ce qu’elle est. Sans lui, on vendrait beaucoup moins de cannes à pêche, beaucoup moins de moulinets, beaucoup moins de waders, beaucoup moins de leurres, beaucoup moins de soies, de fils et d’accessoires, et sans « l’équipé » les poissons seraient bien plus souvent dérangé.
    Axel commença par proposer ce qu’il avait de mieux dans sa boîte, ce qui marchait le plus souvent, avec quoi il avait pris ou fait prendre des centaines de saumons. Sans succès. Puis il revint aux classiques, celles de ses boîtes, celles des boîtes de Drouot, sans plus de résultat. On essaya ensuite les mouches fantaisies, les improbables, les affaires d’un jour. Les saumons continuaient de se manifester bruyamment. Drouot se dit qu’ils devaient même faire des écarts pour éviter sa mouche.
    Bref, la bredouille s’avançait tranquille comme une marée d’équinoxe qui recouvre les espoirs du pêcheur à pied d’un lourd manteau de désillusion.
    Could we try this one ?” Drouot tendait timidement le sapin de Noël qu’il avait monté la veille, une mouche en forme de bouquet de fleurs dont n’aurait même pas voulu une arc de chez Auchan. “Why not…” répondit Alex d’un air dégoûté. Le plumeau fut pris à son deuxième passage, arrachant un hurlement de joie à Jules Drouot. Le poisson était correct. Il tirait bien fort sur la ficelle et prit même un peu de backing, le temps de ramener le pêcheur et son attelage sur le bord pour continuer la bataille depuis la terre ferme. Mais, au moment où Drouot reprenait ses appuis sur la berge, il vit tout de suite que quelque chose clochait. Entre le saumon et lui il y avait une grosse pierre ronde, presque un rocher vers lequel le poisson fonçait maintenant. Drouot tenta bien de basculer sa grande Sage sur le côté. En vain : le saumon sembla percuter la pierre et la ligne devint molle. La bredouille était consommée. Quand il remonta dans l’hélicoptère, le lendemain matin, pour rentrer à Mourmansk, Jules Drouot dut passer entre une haie de guides dont il ne sut si elle était là pour le chambrer ou le consoler. Qu’importe, il avait déjà son fameux sourire, le sourire de ceux qui reviennent d’une longue maladie et recommencent à voir la vie du bon côté. Il était guéri, guéri de cette superstition ridicule qui lui avait fait rater tant de parties de pêche et stresser amis et proches, obligés de surveiller ces étranges écarts de langage. Dans l’avion du retour, il eut pourtant les mains qui sentaient le saumon. Le toast au saumon frais est, en effet, une spécialité de l’aéroport de Mourmansk. Un saumon par ailleurs excellent, sans doute en provenance d’un élevage norvégien, à moins qu’il ne soit de la Kola ou, pire encore, d’un des chalutiers responsables du manque de poissons dans la Varzina. Grâce à eux, il n’en avait pas pris mais venait d’en manger. Avant de s’endormir, il eut juste le temps de souhaiter par la pensée “bonne pêche” aux suivants.

  • Les sept familles de la pêche – Le méfiant

    Les sept familles de la pêche – Le méfiant

    Avant-dernière figure de notre galerie de portraits de la grande famille des pêcheurs, nous nous sommes penchés sur le cas des “méfiants”. C’est celui qui tente de vous semer afin de vous cacher son coin favori, ou encore celui qui vous suspecte de mentir sur votre équipement pour lui infliger une bredouille…  Le méfiant érige le doute en art de vivre. Heureusement, généralement il ne fait qu’une victime : lui-même ! En effet, il a plus de chance d’attraper un ulcère qu’un beau poisson…

    par Vincent Lalu

    Mais t’as quoi, comme mouche ?” Le Maurice était à cran. Les ombres lui faisaient le coup du mépris. Pas un ne voulait de son artificielle. Les poissons gobaient juste à côté, suffisamment près pour le convaincre de ferrer dans le vide. Et quand une truite mettait le nez à la fenêtre, ce n’était pas pour lui non plus. “Une peute, Maurice, une peute, ça fait trois fois que je te dis que c’est une peute…” Maurice se grattait la tête d’un air maussade en regardant sa sulfure double collerette, une création personnelle sur hameçon de 14 dont il s’était dit que c’était ce qu’il avait de moins ressemblant à une peute dans ses boîtes. Car le Maurice appartenait à la race des méfiants. Si le Marcel, pourtant son meilleur pote, lui disait que c’était une peute qu’il fallait offrir à ces satanés poissons, c’était à coup sûr pour l’éloigner de la solution et l’empêcher de prendre du poisson.
    Mais, j’en ai pas des peutes, se défendit Maurice au moment où un superbe gobage d’ombre confirmait au Marcel qu’il avait fait le bon choix.
    Bien sûr que tu en as, je t’en ai donné cinq pas plus tard qu’hier.
    Mais je ne sais plus où je les ai mises”, se défendit mollement le dompteur de sulfures, qui savait très bien dans quelle boîte trouver ces garces de peutes dont il était toujours persuadé qu’elles n’étaient pas la solution de ses problèmes.
    Il était comme ça, le Maurice, il avait la méfiance accrochée au revers du gilet. Il se méfiait de tout, tout le temps : du gars qui lui indiquait le chemin (rien de tel pour se perdre vraiment), des conseils de ses proches (qui avaient renoncé à lui en donner), mais aussi des recettes de cuisine, des notices d’ustensiles, des professions de foi politiques et aussi des amis de sa femme, des copains de ses enfants et de ses collègues de bureau à la distribution d’EDF. Il était méfiant comme d’autres sont culs-de-jatte ou sourds-muets. Et, à la pêche, sa méfiance le poussait aux pires choix, le condamnant systématiquement à l’échec, le poussant même quand c’était facile, comme aujourd’hui, à faire le mauvais choix du leurre, de la mouche ou du parcours, juste pour décider du contraire de ce qui lui était conseillé. Marcel connaissait ce travers du Maurice. Il tenta quand même de lui venir en aide. Délaissant un instant les gobages, il se laissa glisser dans le courant jusqu’à son compagnon.
    Tiens, et ça c’est pas une peute ?” Le Marcel, goguenard, agitait la minuscule mouche sous le nez de l’incrédule.
    Euh…
    Allez prend ma canne.” Le Maurice fit un bon en arrière et manqua de prendre un bain de siège. “Ah non, pas ça, je vais mettre une des miennes.” Marcel retourna à son poste et réattaqua le gobage le plus proche de lui. Sa mouche passa exactement où il le fallait, mais l’ombre à sa grande surprise ignora sa mouche. Il en attaqua un autre deux mètres à droite avec le même résultat. Les ombres ne voulaient plus des peutes. Comme si le fait d’avoir rendu visite à l’autre poissard avait dissuadé les poissons de s’intéresser aux célèbres flancs de canne que l’Henri Bresson avait empruntés aux manouches.
    Marcel sourit en pensant à Maurice la méfiance, qui venait d’essuyer, lui aussi, son premier refus. Puis il s’appliqua à observer la surface de l’eau : les gobages lui paraissaient plus concis, moins bruyants, plus nombreux aussi. La clé de l’énigme surgit devant lui, agitant ses petites ailes, son gros ventre rebondi pointé comme une friandise à l’intention des poissons.
    Non de bleu, des fourmis.” C’était bien une fourmi qui défilait devant lui, une belle fourmi bien dodue qu’un ombre vint enlever à son attention, une fourmi remplacée par une autre, par des dizaines d’autres, des milliers d’autres dont la rivière entière, truites, ombres, blageons, chevesnes, vairons, se goinfraient maintenant. Rien de tel qu’une éclosion de fourmis un jour de septembre pour recenser la population d’un cours d’eau. Aucun poisson ne résiste à l’appel de la fourmi, qu’il soit chargé de PCB, plombé aux métaux lourds, gavé de phosphates ou shooté aux méthanes, rien ne l’empêchera jamais de dévorer les fourmis. Marcel se rua sur sa boîte, y préleva une jolie petite fourmi noire aux ailes en zirclon et la pêche – miraculeuse cette fois – put recommencer.
    Tu vois qu’elles n’en veulent pas de la peute.” Ah, le Maurice, Il l’avait oublié… L’autre se débattait avec ce qui était devenu la mauvaise mouche, posant n’importe comment, insultant les poissons. Furieux, méfiant et furieux.
    Calme-toi Maurice, le menu a changé maintenant, il faut mettre une fourmi.
    C’est ça, fous-toi de ma gueule. Et pourquoi pas un morpion…” Une grande lassitude s’empara du Marcel.
    T’as raison, Maurice, t’as raison, mets un morpion, comme ça au moins tu pourras te gratter pendant que je prendrai du poisson…

  • Les sept familles de la pêche – Hector le mythomane

    Les sept familles de la pêche – Hector le mythomane

    Notre galerie de portraits de la grande famille des pêcheurs continue. Aujourd’hui, nous nous sommes intéressés aux mythomanes. Certains diront qu’en tout pêcheur sommeille un mythomane, et c’est vrai que nous avons souvent la manie de voir nos prises plus grandes qu’elles ne le sont. Mais, à ce petit jeu, ils sont quelques-uns à avoir porté le mensonge au rang d’art. Nous avons imaginé, sans trop de difficultés, ce dialogue tout en nuances. Rassurez-vous, ils ne se reconnaîtront pas !

    par Vincent Lalu

    « Allo, c’est Hector
    – Salut Hector, ça a marché ce matin ?
    – Pas terrible…
    – Mais encore ?
    – Deux ombres de 51 et 52 et une douzaine de truites.
    – Ah… elles étaient comment les truites ?
     – Pas une de plus de 60…
    – Et la plus petite ? – 38, 39. Peut-être 40 en tirant dessus.
    – T’es en train de m’expliquer que tu as pris 14 poissons entre 40 et 60 cm et tu trouves que c’était pas terrible ?
    – Ouais…
     – Et en combien de temps t’as fait tout ça ?
    – Oh ! une grosse heure ! C’est simple, je suis parti à La Grand- Combe à 9 h 30 et il fallait que j’emmène Mireille chez Cora à 11 h. Le temps de descendre et de remonter, tu vois, ça fait à peine une heure.
    – 12 truites et deux ombres en une heure, t’appelles ça une mauvaise pêche ?
     – Pas mauvais, mauvais, mais pas terrible non plus. Enfin, rien à voir avec la semaine dernière : en deux heures à peine, au même endroit, j’ai fait 12 ombres en nymphes à vue, dont un par cinq mètres de fond qui mesurait 56 cm. Et en face j’avais autant de truites, dont un tiercé de 69,5, 75 et 83 pour 8,12, et 15 livres. J’ai attendu L’Ouest Républicain pendant une heure mais ils ne sont pas venus…
    – T’as fait des photos au moins ?
    – Même pas, mon Sony était déchargé…
    – C’est con…
    – Bof, si je devais faire un film à chaque fois que je fais une pêche correcte, il n’y aurait plus que moi sur Seasons. Tiens par exemple, l’autre jour, quand le cormoran m’a attaqué, là on aurait pu faire du cinéma !  Oui, le cormoran, tu as bien entendu. Je pêchais au mort manié sur le grand ru et venais de repérer la queue d’une jolie zébrée qui dépassait d’une pierre. Je lui pose mon vairon à côté, elle engame, je ferre et commence de l’amener. Quand soudain, semblant trouer le ciel, et venant de nulle part, surgit un aigle noir…
    – Un aigle noir ?
    – Euh, non, un cormoran noir, tout noir.
    – Un cormoran, t’es sûr, pas un corbeau ?
     – Oui, oui, un cormoran, une bête immonde qui plonge et saisit mon poisson sans me demander quoi que ce soit. Et nous voilà attelés par truite interposée, lui tirant dans un sens et moi dans l’autre, jusqu’à ce que le volatile septentrional comprenne que, contre le nerf de ma Sakura Trinis 602 et le frein de mon Stella, il n’a pas la moindre chance…
    – Et alors ?
    – Alors il finit par lâcher. Mais, au lieu d’aller jouer ailleurs, voilà que l’ignoble plongeur en soutane me vole dans les plumes.
    – C’est pas possible.
    – Non seulement c’est possible, mais en plus c’est vrai : cette sale bestiole m’a foncé dessus, tel le cygne sur Léda.
    – Tu veux dire qu’il avait des intentions ?
    – Non, il voulait juste me becqueter.
    – Et qu’est-ce que tu as fait ?
    – J’ai commencé par lui balancer un grand coup de requillou sur la gueule. Puis, quand il a eu le bec bien emmêlé dans les mailles de l’épuisette, je lui ai gentiment tranché le coup avec mon Opinel. Saloperie de cormoran.
    – Eh ben, dis donc, il t’en arrive des histoires…
    – Bof, c’est pas grand-chose. Tu aurais été avec moi dimanche à La Grand-Combe, tu aurais vu comment on prend un brochet de 8 kg sur du 8/100.
    – Tu déconnes ?
    – Non, pas du tout. J’étais sur un banc d’ombres qui ne se faisaient pas prier pour prendre ma nymphe lorsqu’un beau bec de plus du mètre est venu se mêler de la partie. Il a aspiré comme un alevin mon pauvre thymallus qui mesurait quand même dans les 45 cm, et il a fait demi-tour pour aller le digérer ailleurs. J’ai d’abord rendu la main (rapport au 8/100), puis j’ai repris contact, histoire de rappeler à l’ami Esox qu’il venait d’engamer mon poisson. Cette modeste sollicitation n’a pas eu l’heur de lui plaire : il a fait demi-tour et foncé dans ma direction avec la détermination d’un Eurostar à l’entrée du Channel. Cela s’est passé si vite que j’ai à peine eu le temps de lever ma botte droite qui se trouvait sur la route de ce 17 h 21. Et le brochet, emporté par son élan, a fini sa course sur le gazon où je lui ai fait l’honneur d’un plaquage à retardement. J’ai ainsi récupéré ma nymphe, mon ombre, avec en prime un bec de 1,03 m et de 16 livres.
    – Chapeau, l’artiste…
    – Tu l’as dit. Bon, il faut que je te laisse, j’ai une autre ligne…
    – Salut Hector.
    – Salut Marcel, ça va ? Moi ça va. Pourquoi on ne m’a pas vu à La Grand-Combe dimanche ? Ben, parce que j’étais à la chasse…
    – Si ça a marché ? Un carnage… »

  • Les sept familles de la pêche – Les spécialistes

    Les sept familles de la pêche – Les spécialistes

    Suite de la série de portraits de caractères de pêcheurs, les spécialistes, une typologie assez fréquemment rencontrée au bord de l’eau. Il y a toujours un spécialiste de quelque chose, le cabot au sang, le mulet au gouda, la perche à la petite bête, le maquereau à la mitraillette et des centaines d’autres spécialités qui contribuent à la légende de la pêche. Cette fois-ci, nos deux spécialistes ne pêchaient pas vraiment en rivière, mais c’est bien leur bagage technique de pêcheurs qui était mis à profit pour faire prospérer leur coupable industrie. Histoire (presque) vraie*.

    Par Vincent Lalu

    “Accusé, levez-vous !
    — …
    — Antonin Vaironné, vous êtes prévenu d’avoir dérobé de l’argent liquide dans les coffres de dépôt de la Banque Populaire du Nord. Reconnaissez-vous les faits ?
    — Oui, monsieur le Président.
    — En moins de quinze jours, vous avez subtilisé plus de 300 000 euros.
    — 319 000, monsieur le Président.
    — Ne m’interrompez pas. Plus de 300 000 euros, donc, dans 22 agences bancaires, des billets de banque que vous avez pêchés au moyen d’un fil de nylon relié à trois hameçons.
    — Des hameçons fins de fer n° 8 et du fil en fluorocarbone de 18/100, monsieur le Président.
    — Ne faites pas le malin, Vaironné, et dites-nous ce qui vous a pris…
    — C’est tout simple, monsieur le Président : je pensais que mon permis fédéral m’autorisait à pêcher à peu près où je voulais, pourvu que ce soit dans la région. Alors j’ai pêché dans les coffres.
    — Vous ne manquez pas d’air, Vaironné. Vous et votre complice Germain Bistrot avez confondu eaux vives et comptes courants, pêche au toc et cambriole…
    — Non, non, monsieur le Président, c’est bien de pêche au toc qu’il s’agit. Sauf qu’en lieu et place des truites nous attrapions des billets de banque que les clients des agences venaient de déposer dans des coffres accessibles à tous…
    — Quel culot !
    — Si, si, monsieur le Président, tout le monde pouvait tenter sa chance, mais essayez voir de faire mordre des euros… Nous, on y est parvenu. Et croyez bien, monsieur le Président, ce n’était pas gagné d’avance…
    — Il faut peut-être que je vous demande un autographe ?
    — … Nous avons d’abord pensé les grappiner par le moyen d’un bon triple, mais l’entrée de la caisse ne permettait pas le passage d’un triple. J’ai donc conçu un montage dont je suis plutôt fier, monsieur le Président. Un montage qui aurait sa place dans n’importe quel livre de pêche, un montage de spécialiste, digne des spécialistes que nous sommes, le Bistrot et moi. Accompagnezmoi dans un élevage de lombrics et vous verrez l’émeute. Bistrot, c’est pareil, d’ailleurs on l’a surnommé l’attorney, parce que comme c’est lui qui en prend le plus, c’est toujours à lui de payer à boire, même qu’à l’ouverture ils l’appellent l’attorney général.
    — …
    — Bref, monsieur le Juge, on est des experts, et c’est pas qu’une question de matériel, de canne, de moulinets ou de leurres. Entre 100 cuillers vaironnées qui leur passaient au-dessus de la tête, les jours d’ouverture, les truites prenaient toujours celle de l’attorney. Vous ne pouvez pas comprendre, monsieur le Président, même si je vous explique pendant dix ans, mais c’était comme ça que ça se passait.
    — Dix ans, Vaironnée, c’est le temps que vous risquez d’avoir pour m’expliquer…
    — Et moi c’est pareil, je suis capable de déposer mon verre sous trois mètres d’eau à l’endroit exact où la truite pensera qu’il vient d’être livré par La Redoute. Et quand je l’anime, c’est plus de l’animation, c’est du harassement. Même les anorexiques en redemandent…
    — … sauf que, monsieur le Président, les meilleurs spécialistes ne sont plus rien si ce qui fonde leur spécialité vient à manquer. Ce qui nous arrive aujourd’hui. Là-dessous, il y a de moins en moins de monde pour nous donner la réplique. Mes lombrics meurent d’ennui dans des rivières vides de tout poisson, ses vaironnées tortillent de la palette sans attirer d’autres clients que sacs plastique et ressorts de sommiers.
    — Alors, monsieur le Juge, il a bien fallu s’adapter, trouver d’autres rivières où tremper nos lignes. On a tout essayé : les fêtes de charité (trop facile), les sondes chirurgicales (trop gore), les bénitiers (trop aléatoire), les urnes électorales (trop partisan), les marionnettes (trop prévisible). On a même pensé pêcher les containers à la grue et les barres d’uranium au bras articulé. Mais tout cela manquait d’esprit halieutique. Je me suis alors souvenu que, dans les parages des banques l’argent coulait à flots. Et qui dit flot, monsieur le Juge, dit pêche…
    — …
    — Car c’est bien de pêche qu’il s’agit, monsieur le Président. Une fois passée la fente aux billets, l’étroit goulet par où s’engouffrent les farios de papier, commence un monde mystérieux, un abysse où nagent les coupures comme les zébrées dans la retourne. Nous les savons là, nous les sentons, mais les prendre est une autre histoire. Le bifton chipote, il n’a pas la touche franche.
    — …
    — Alors, quel bonheur, monsieur le Président, de voir le premier billet, juste ferré au-dessus de l’hologramme, ressortir de la caisse comme un brochet de la nasse. Imaginez l’émotion qui nous submerge quand pointe à la commissure des lèvres d’acier la soyeuse coupure filigranée, le 50 euros voyageur, les ogives gothiques du 20 euros, les ponts romans du 10 euros sous lesquels défile la rivière de nos illusions. C’est comme si nous avions ferré une fario sauvage.
    — Hors de prix votre fario, Vaironnée, à ce tarif c’est plutôt du caviar que vous attrapez.
    — Ne soyons pas vulgaires, monsieur le Président, la valeur de nos prises n’est pas celle que vous croyez. Il y a plus de mérite à accrocher une petite coupure de 10 euros qu’un gros billet de 500. D’ailleurs moi, les 500, je les rejette… Alors qu’une 10 euros et encore mieux, une 5 euros, c’est un sacré coup de ligne.
    — …
    — Parce qu’on a beau diviser le triple en trois hameçons successifs pour qu’ils puissent passer dans la fente, faire précéder ce montage d’un bas de ligne à l’âme plombée, le plus difficile commence ensuite, quand ils sont en bas, tous ensemble, la ligne et les billets, qu’ils se courent après en évitant de s’accoupler trop vite, qu’ils se cherchent, qu’ils s’effleurent, qu’ils se touchent dans l’obscurité complice de cette boîte de nuit habituellement réservée aux familiers du CAC 40. Quel coup au coeur quand on sent la pointe du Vanadium n° 8 glisser sur la tranche de papier-monnaie sur laquelle elle hésitera un instant avant de s’en dégager si vous n’avez rien fait.
    — …
    — Car c’est là qu’il faut ferrer, monsieur le Président, un petit coup sec du poignet suivi d’une remontée très douce, très attentionnée, avec cet ultime suspense du passage aux portes de la boîte, quand le billet vous apparaît dans la lumière blafarde de la succursale automatique et qu’il semble content de rencontrer son pêcheur et qu’il frétille comme une ablette dans sa filoche…
    — Ça suffit, Vaironnée, j’en ai assez entendu comme ça, vous irez frétiller dix-huit mois derrière les barreaux et n’essayez pas de sortir de la nasse, euh… du centre de détention, parce que, sinon, je double la prise, la mise, la peine. Enfin, vous voyez ce que je veux dire…
    — Très bien, monsieur le Président… »

    * Toute ressemblance avec des faits réels ne sont pas fortuits. Au début du mois de septembre, la police lilloise a arrêté deux malfaiteurs qui, armés d’un fil de pêche et de trois hameçons simples, ont dérobé 300 000 euros dans les banques de la région.

  • Les sept familles de la pêche – Les Viandards

    Les sept familles de la pêche – Les Viandards

    Notre série de portraits de pêcheurs continue avec les “viandards”, ceux qui empilent les poissons comme on descend des pintes à la fête de la bière. En attendant les “mythos”, les “scientifiques” ou encore les “méfiants”.

    par Vincent Lalu

    Le petit Robert avançait bizarrement. Vu de loin, il paraissait marcher sur des oeufs, une pleine boîte d’oeufs collés sous les semelles de ses waders. « Qu’est-ce qu’il a ce con ? s’interrogea sobrement le grand Robert ». Le petit et le grand Robert – cent kilos pour 1 mètre 60 – faisaient le plus souvent équipe ensemble justifiant cette fratrie d’occasion par quelques autres points communs comme un front bas, des dents cirées à la Boyard maïs et un goût immodéré pour le vin. Le petit Robert, qui devait lui être légèrement sous les 1 mètre 60, contrairement au grand Robert qui était au-dessus, finit par arriver jusqu’à nous.
    « Oh putain, je suis tombé sur le Maurice…
     
    – …
    – …heureusement, je l’ai vu en premier… »
    Et le petit Robert entreprit de faire glisser les bretelles de son pantalon de pêche à la façon d’une strip-teaseuse trisomique découvrant peu à peu l’explication de sa démarche chaloupée. Les waders étaient plein de truites. Des petites, des grosses, des zébrées, des danoises, toute une friture de truites qui fumait gentiment au soleil et exhalait un étrange parfum dont les fragrances hésitaient entre l’odeur du poisson et les humeurs pestilentielles du pêcheur en cette fin de matinée néoprène.
    « Pas mal pour un no-kill…» Les deux Robert se demandèrent un instant comment il fallait prendre mon compliment. Puis le grand aida le petit à arracher la botte gauche pour libérer la pauvre fario coincée entre le pied et la semelle et dont la queue était maintenant de la purée de fario. C’était elle, la cause de la démarche chaloupée du petit Robert. Il l’avait escamotée dans une jambe de son pantalon de pêche dès qu’il avait vu arriver la 2 CV du garde. Celle-là serait dure à placer. Les autres en revanche feraient des heureux. Moyennant finance ou pas, je n’en savais rien, mais il ferait des heureux à coup sûr. Car les Robert allaient maintenant tenter de trouver un ou plusieurs débouchés pour leur récolte et cette fois il ne fallait pas traîner :
    pour une raison qui m’échappait, ni l’un, ni l’autre n’avait de bouille et c’était une livraison de poissons morts à laquelle ils allaient s’attaquer maintenant. Ce qui n’était pas dans leurs habitudes : en principe les Robert faisaient dans « le tout vivant ».
    C’était du moins ce que l’on disait d’eux dans la région et que je croyais moi-même jusqu’à ce que les circonstances me fassent le témoin involontaire d’un spectacle auquel je n’aurais jamais dû assister. C’était un jour d’ouverture, j’étais accroupi dans un taillis des bords de la rivière où m’avait envoyé le besoin pressant d’en finir avec un mauvais repas de midi, quand une camionnette vint se garer à une cinquantaine de mètres de moi.
    Un homme, que je découvris plus tard être l’un des deux Robert, en descendit, ouvrit les deux portes arrière, regarda à gauche et à droite de la route et siffla dans ses doigts. Quelques secondes plus tard, son jumeau sortait comme par magie d’un bosquet qui nous séparaient de la rivière. Il posa sa canne et entreprit de vider sa bouille dans ce qui me sembla être un réservoir à l’arrière de la camionnette. Puis le pêcheur repartit vers les buissons d’où il revint avec une filoche où remuaient furieusement une bonne dizaine de poissons. Le compte parut bon aux deux compères.
    Les amortisseurs de la 4 L saluèrent en couinant l’embarquement des Robert. La petite voiture paressait maintenant ramper sur le chemin de terre, la ligne de flottaison largement enfouie dans les herbes qui bordaient la piste, emportant son triple chargement (en Robert et en truites) vers une destination assez prévisible : l’épicerie, le tabac, la buvette du village, chez Thérèse où les pêcheurs assoiffés avaient coutume de recevoir les premiers soins. Quand j’y entrai moi-même, deux heures plus tard, après être allé tenter ma chance dans le bas du parcours, sans grand succès pour cause d’heure tardive, je les retrouvai embusqués derrière un rideau de chopines vides, débattant avec Maurice, le douanier retraité, des mérites comparés de la cuiller vaironnée et du sedge à draguer. « Ça pêche pas à la même heure  » répétait inlassablement Robert 1 que les deux autres n’écoutaient pas, concentrés qu’ils étaient sur un autre aspect de la discussion qui était celui du rendement : « A la vaironnée, quand ça veut rigoler, la bouille est pleine en moins d’une heure ». Je souris en pensant que Robert 2 n’avait pas à aller bien loin pour prouver ses dires. Et lui dut penser à la même chose en me voyant sourire.
    « Putain, c’est ton tour d’aller changer l’eau !
    c’est surtout le moment d’y aller« , répliqua Robert 1… Et les deux hommes payèrent et remontèrent dans leur voiture en oubliant au passage de passer à la fontaine. Une demi-heure plus tard, je retrouvai la 4 L garée devant la cuisine de l’Hôtel des Voyageurs . Mes Robert étaient au comptoir et partageaient le pastis et les olives avec le patron dont je compris très vite qu’il n’avait pas voulu de leur cargaison. Ils me tournaient le dos, mais j’en voyais assez pour comprendre que tout ne fonctionnait pas comme ils l’avaient envisagé.
    « Putain, Robert ! l’eau… » Robert 2 leva le bras en signe d’impuissance et engloutit avec des bruits de canalisation un bon verre de Ricard dans lequel l’eau n’avait pas non plus vraiment trouvé place. Et je vis la pauvre 4 L reprendre, après avoir miraculeusement franchi le portail de l’hôtel, le cours de ses pérégrinations. Je pensai un instant au chargement : dans quel état pouvaient bien être les truites… et les ombres ? Je décidai de suivre mes livreurs à distance. Ils s’arrêtèrent une première fois devant la fontaine de la place de l’église et je vis de loin Robert 1 remplir deux seaux qu’il déversa vraisemblablement dans le réservoir à l’arrière. Puis la 4 L reprit son cours erratique, s’arrêtant successivement devant un petit pavillon en bordure du village, puis repartant très vite pour un nouvel arrêt, très court lui aussi, au pied d’un petit immeuble, un autre encore dans une station-service, sans prendre d’essence, et un autre enfin devant l’entrée de service d’un charcutier traiteur.
    À chaque fois, les deux hommes paraissaient un peu plus accablés en revenant vers leur voiture. Manifestement, les affaires ne marchaient pas. Je les suivis encore quelques instants, le temps d’une nouvelle visite éclair à l’hospice de la petite ville voisine, puis les compères arrêtèrent la pauvre 4 L devant un lavoir désaffecté. Là, ils déversèrent sur la grande margelle qui accueillait autrefois le linge des lavandières plusieurs épuisettes pleines de poissons dont la rigidité cadavérique indiquait bien qu’ils avaient mal supporté les tournées des Robert. Les deux viandards s’agenouillèrent ensuite comme des mères Denis devant leurs victimes, sortirent chacun un Opinel et entreprirent de vider leurs poissons.
    Une fois débarrassée de ses tripes et de ses écailles (pour les ombres), la prise trouvait un repos bien mérité sur un lit d’orties que les compères avaient aménagé, histoire de rendre des couleurs à leur pêche, au fond d’une immense musette en osier. Puis la 4 L reprit sa route. Je me dis que le moment était sans doute venu de prospecter les proches, collègues, parents, amis, et je pensai que le cours du poisson devait être en train de chuter lourdement dans le canton. Sans nul doute, les congélateurs seraient les culs de basse fosse où leurs captures, condamnées à l’oubli, allaient devenir des mets insipides promis à une dégustation navrée. Quelquefois, on sauterait même l’étape congélateur pour aller directement à la case poubelle, quand on n’aurait pas fait un détour par la case “gastro” pour cause d’oubli sur la fenêtre.
    J’avais du mal à dire à quelle catégorie de viandards appartenait mes Robert. Et des catégories, il y en a un certain nombre. Il y a les professionnels qui veulent juste faire de l’argent, les ingénus qui ne pensent pas à mal ; dans les années trente, quand mon grand-père et mon grand-oncle partaient pêcher sur la Vézère, ma grand-mère leur disait : « ne me rapportez que les petites, on fera une bonne friture… les autres ont des arêtes trop dures ». Il y a les comptables : « couvrir quatre fois le prix du permis pour que ce soit rentable », les jaloux : « la semaine dernière, machin en a pris trois de plus que moi », les misanthropes : « c’est toujours ça qu’ils n’auront pas ». Ou tout bêtement les tueurs, tuant pour le plaisir de tuer. Comme ce vieil homme invité sur un étang riche en arcs-en-ciel, à qui on avait oublié de donner une limite, et qui entassait consciencieusement ses victimes à ses pieds. « Mais vous allez manger toutes ces truites ? » « Moi ? j’aime pas le poisson. »

  • Les sept familles de la pêche – Les pressés

    Les sept familles de la pêche – Les pressés

    Notre série de portraits des caractères de pêcheurs continue. Après les “indiens”, voici le portrait du pêcheur “pressé”. En attendant les “mythos”, les “équipés”, les “scientifiques”, les “méfiants” et les “viandards, que vous découvrirez bientôt dans ces colonnes, prenez le temps de vous pencher sur la psychologie de “l’homme pressé”. Dépêchez-vous avant qu’il ne parte troubler d’autres cours d’eau.

    par Vincent Lalu

    C’est l’histoire d’un petit homme plutôt calme et posé qui prenait son temps dans la vie mais se mettait à courir dès qu’il arrivait à la pêche. Il était parisien mais avait ses habitudes sur les rivières de Franche-Comté où l’on pouvait le voir se hâter de mars à janvier. Le petit homme était un pêcheur pressé qui prétendait appliquer son empressement à toutes sortes de poissons, des plus petits au plus gros. Pour lui, tous, qu’ils soient truites, ombres, sandres, perches ou brochets, se devaient d’être capturés de la même façon, à la hussarde, sans trop réfléchir ni tergiverser. Sitôt vu, sitôt pris était la devise qu’il croyait pouvoir faire sienne. Sans admettre que sa méthode était à la fois expéditive et tout à fait infructueuse. Au point que la plupart des pensionnaires de la Loue, du Doubs, du Cusancin ou du Dessoubre, les plus gros comme les plus petits, n’appréciaient que rarement de découvrir le plancher des vaches en sa compagnie. Le petit homme avait des circonstances atténuantes. Toujours les mêmes : il avait trop rêvé ces retrouvailles avec la rivière, au bureau dans des réunions sans intérêt, à la maison en descendant les poubelles, ou en s’endormant devant la télé, qu’il était comme ces amants impatients qui trébuchent dans l’escalier : la précipitation l’empêchait d’être au rendez-vous de sa passion. Du coup, le petit film qu’il s’était repassé cent fois dans la tête, celui de la truite impossible, avec son minuscule gobage sous la branche, son lancer en roulé parfait et la French noire qui passe au millimètre et disparaît dans la gueule du monstre, toujours le même monstre, virait au cauchemar dès qu’il s’agissait de le tourner pour de vrai.
    Presque toutes les versions relevaient sans contestation possible du registre comique, mais on riait toujours à ses dépens et il aurait même pu arriver quelquefois que cela se termine mal. Version 1 : pour ne pas perdre de temps, il a monté sa canne et sa ligne pendant qu’il courait vers la rivière. Et maintenant la soie refuse de fuser parce qu’il a oublié de passer dans deux ou trois anneaux. Version 2 : il a fait si vite que le scion était encore dans la porte de la voiture quand il a claqué la portière.
    Version 3 : il était fin prêt mais a juste oublié de serrer le frein à main de la voiture, qui du coup tient absolument à l’accompagner au bord de l’eau et peut-être même plus loin. Des versions comme ces trois-là, il y en avait beaucoup d’autres. Il lui arrivait même de se les passer en boucle quand le découragement le gagnait. Et il étendait l’inventaire de sa déprime à la généralité de tout ce qu’il étaitcapable de rater : une sauce, une requête, une idylle, un créneau. Et le petit homme faisait ce constat amer qu’à défaut de vivre il gâchait. Passant à côté du meilleur par gloutonnerie de la vie. Tout ce qu’il entreprenait, la pêche comme le reste, il l’exécutait avec la sensualité d’une tondeuse à gazon, l’impatience du chronomètre, se rendant compte après coup et donc trop tard que se ruer vers la truitelle qui gobe à l’autre bout du radier vous condamne à marcher sur la mémère qui nymphe à vos pieds.
    Il avait pourtant connu des pêcheurs à la fois pressés et efficaces. Deux plus particulièrement qui étaient de la génération des pêcheurs professionnels condamnés à pêcher le plus vite possible pour les besoins du commerce. Mémé Devaux était en train d’effectuer son premier faux lancer quand vous en étiez encore à vous demander quelle jambe du wader vous alliez enfiler en premier. Il l’avait ainsi vu prendre dix truites en dix minutes, histoire de leur montrer, à lui et à un journaliste de passage, à quel genre d’artiste ils avaient affaire. Puis considérant que cette dizaine suffisait à la démonstration, le magicien de Champagnole avait replié sa gaule jusqu’à l’heure de l’apéro. Dans le genre “je dégaine plus vite que mon ombre”, Henri Bresson et ses cuissardes de meneuse de revue n’était pas mal non plus. Il impressionnait son monde par cette aptitude à aller plus vite que son ombre sans mettre le poisson en fuite. Il se souvenait ainsi d’une partie de pêche sur le haut Ognon, une fin de mois d’août, où les dorsales des truites traçaient leurs sillages de stress à la surface d’une couche d’eau ridicule.
    Bresson lui avait prouvé ce jour-là qu’il était même capable d’approcher du poisson dans une flaque. Mais ces deux-là étaient vraiment l’exception. Tous les autres grands pêcheurs qu’ils fréquentait étaient plutôt du genre à attendre les grosses pièces autant de temps qu’en requérait leur capture. Ils les entendaient se gausser de ces collectionneurs de truitelles qui comptaient les poissons comme on enfile les perles. Eux ne vivaient que pour la pièce unique, celle que l’on attend des mois et que l’on regrette des années. Et les surnoms qu’ils avaient gagnés à cette école de patience (“le tronc”, “le tuf ”, “le bâton”) témoignaient de leur capacité à se fondre dans le décor de la traque.
    Hélas, leur pêche n’était pas pour lui. Vous imaginez faire six heures de route pour se transformer en lichen. Lui était pressé par nature et par obligation. Il ne pouvait perdre de temps à attendre un improbable poisson trophée qu’il se pressentait incapable de maîtriser. Et puis vint le miracle. Il arpentait sans conviction la rive suisse de Goumois à la recherche d’un gobage, quand, au lieu dit “la place à charbon”, il lui sembla voir un remous en bordure de retourne. Il était à la fin de sa semaine de pêche et les échecs successifs faisaient qu’il courait un peu moins et avait pu de ce fait apercevoir le mouvement de ce qui s’avéra être une très grosse truite. Il ne se souvenait pas d’avoir vu un poisson aussi gros, sauf peut-être dans la réserve du gave à Lourdes. Elle était à la fois très longue et très large, avec une tête bien proportionnée et une gueule dans laquelle aurait pu entrer une bouteille de Romanée. Une manière de petit miracle fit qu’il parvint à prendre place sur un rocher à peu près stable sans éveiller l’attention du poisson.
    Que faire maintenant ? Il essaya de repenser aux conseils généreusement distribués lors des longues soirées d’après coup du soir, des conseils qu’il avait entendus mille fois mais dont il était incapable de se souvenir tant il ne pensait pas avoir à s’en servir. Dans un demi brouillard lui revint pourtant cette recommandation de Jérémie Dujonc alias “le tronc” : “Si tu bouges une oreille, la truite se barre et tu la revois dans douze mois. Ne respire pas, ne te mouche pas, pense que tu es la Victoire de Samothrace. Et, surtout, attends bien qu’elle ait le dos tourné pour poser ta mouche.” Les paroles du “tronc” tournaient dans sa tête beaucoup plus vite que la truite qui, elle, prenait son temps, ouvrant parfois la gueule pour y engloutir une nymphe, ou baillant seulement aux corneilles pour se remettre d’une sieste dont sa robe portait encore la trace. La truite ne paraissait pas dérangée. Et lui qui avait calé des centaines de truites en trente ans n’en revenait pas d’être là, prêt à affronter ce poisson de légende qui ne s’offusquait pas de le découvrir, jouant les statues un soir de tremblement de terre. Il lui sembla qu’une tête orange était vraiment too much pour une dame de cette extraction. Mais comme il voyait assez mal sous la surface de l’eau (à la différence du “tronc” et du “tuf” qui, paraît-il, voyaient les truites sous les pierres), il finit par se résoudre à monter sur une pointe en 16/100 une grosse pheasant tail affublée en tête d’un fort joli toupet du plus bel oranger. La truite prenait son temps. Elle faisait gentiment le tour de sa retourne, profitant comme un prisonnier que l’on vient d’extraire de son cachot des quelques rayons de soleil de cet après-midi finissant. Lui faisait de son mieux pour se hâter lentement. Tout à l’émotion de ce premier succès (avoir réussi à se placer devant un tel poisson sans le faire fuir), il mit le peu d’énergie qui lui restait à mettre ses idées et son matériel en ordre. A intervalles réguliers, une petite voix lui disait : « Pas pressé, pas pressé. » Et lui répétait docilement : « Pas pressé, pas pressé. » Une première fois il balança sa grande nymphe comme il put, en bricolant deux ou trois faux lancers qui produisirent un plouf assez lamentable. De quoi faire fuir le plus curieux des goujons.
    Mais la truite, qui était décidément de bonne composition, fit comme si de rien n’était. Il récupéra sa mouche pendant qu’elle tournait la tête. Et se souvint que le lancer “arbalète” pouvait, dans sa situation, être un recours efficace. Sa première tentative fut catastrophique. La grosse mouche, saisie à l’envers, s’enfonça profondément dans son pouce. “Pas pressé, pas pressé”, répéta la petite voix pendant qu’il s’arrachait la moitié du doigt.
    La troisième tentative fut la bonne. La grosse nymphe s’éleva gracieusement dans le ciel et se posa avec discrétion à deux mètres du poisson, qui amorçait justement son virage. Il vit distinctement l’énorme gueule s’ouvrir alors qu’elle venait vers lui et ferra juste à temps pour que la pheasant tail échappe aux puissantes mâchoires de la fario. Il venait de rater la truite de sa vie par excès de précipitation. “Trop pressé, trop pressé”, dit encore la petite voix. “Ta gueule”, répondit le petit homme en faisant mine de jeter canne et épuisette dans le Doubs. Mais il se ravisa en se disant qu’il n’avait pas vu le poisson s’enfuir.
    La truite, qui lui voulait du bien, était maintenant attablée sur des spents de mouches de mai. Il se rua sur l’une de ses boîtes à mouches dont il déversa, par mégarde, l’essentiel du contenu dans le courant voisin, ne sauvant qu’une grande Danica qu’il se mit en devoir d’attacher en lieu et place de la pheasant tail. Il tremblait maintenant comme un saule et la petite voix ne le lâchait plus. Un faux lancer, deux faux lancers, la mouche de mai amerrit sous le nez de la grande zébrée, qui s’en saisit brutalement. La suite se raconte au ralenti. Le pêcheur ferre, la mouche se plante dans la lèvre supérieure du poisson, qui se retourne dans une gerbe d’écume et prend cette fois le large avec cette décoration que lui envieraient bien des amateurs de piercing. Quant au petit homme, il contemple hébété la torsade de nylon, vestige d’un noeud monté à l’envers. “Trop pressé, trop pressé…

  • Les sept familles de la pêche – Les Indiens

    Les sept familles de la pêche – Les Indiens

    Et si les millions de pêcheurs qui parcourent les océans et rivières du monde se répartissaient en quelques grandes familles de caractères ? Ces cousins de l’onde ne manquent pas de signes de ralliement. Il y a ainsi les « pressés », les « mythos », les « équipés », les « scientifiques », les « méfiants », les « viandards ». Vous les découvrirez bientôt en ligne sur ce site. En commençant aujourd’hui par les Indiens. Noble catégorie dont peut-être faîtes-vous partie…

    Par Vincent Lalu

    Savez-vous ce qui differencie un Indien d’un autre pêcheur ? Ce n’est pas la tenue (l’Indien ne porte pas de plume, ni sur la tête ni ailleurs, il n’a pas de tomawak accroché à la ceinture et ne fume que rarement de l’herbe de bison). Ce n’est pas non plus la façon de sauter sur un mustang – qu’il n’a pas – ni d’envoyer des ronds de fumée depuis son havane. Non, ce qui distingue l’Indien de l’autre pêcheur, c’est que l’Indien lance à peu près cent fois moins souvent, mais prend dix fois plus de poissons. Le “pressé”, par exemple, dont nous parlerons une autre fois, commence déjà à fouetter alors qu’il n’a pas encore claqué la portière de sa voiture. Les autres ne valent guère mieux. Ils pensent tous que pour prendre du poisson il suffit de balancer sa ligne comme un métronome en travers de la rivière, histoire d’attraper les truites au lasso ou de les assommer à coups de cuiller. Certains, dont quelques disciples de l’ami Eric Joly, s’entraînent plus qu’ils ne pêchent. Encouragés par quelques théories audacieuses, notamment élaborées par les saumoniers,selon lesquels un leurre qui est dans l’eau a plus de chance d’être pris qu’un leurre qui est dans l’air.
    L’Indien ne voit pas les choses de cette façon. Pour lui, avant de pêcher, il faut regarder, comprendre pour apprendre, trouver sa place, se faire oublier. L’acte lui-même ne viendra que plus tard, au bon moment, quand l’Indien jugera que le sifflement de sa soie ne risque pas d’envoyer tout le monde aux abris. Mémé Devaux, qui comme Henri Bresson appartient à la sous-catégorie des Indiens pressés (très vite en pêche, mais dans la discrétion), me donna un jour ce conseil de pêcheur au toc : “Quand tu arrives sur un poste, surtout si la rivière est étroite, ne commence pas à pêcher avant deux ou trois minutes.” Lui fumait une cigarette pour laisser l’écho de son pas sur la berge se diluer dans les tourbillons apaisants du courant, le temps que ce qui était la voûte de leur caverne cesse d’infliger aux truites le supplice de ses vibrations telluriques. Ainsi sont les Indiens. Toujours capables de se mettre à la place des poissons qu’ils traquent.
    Les Indiens n’arrivent jamais en terrain conquis, ils se font discrets, modestes, transparents, comme s’il leur fallait d’abord se faire accepter par l’écrin de leur passion, faire ami ami avec la végétation, la lumière, les roches et enfin la rivière, qui leur saura gré de d’abord s’intéresser à elle, à ses courants, ses gravières, ses cathédrales de tuf et au rythme de ses eaux. On trouve souvent des manouches dans les rangs des Indiens. On tombe dessus au dernier moment, au détour d’un saule, absorbés par le feuillage, attentifs au moindre détail, armés de cette infinie patience qui vaut mieux que la meilleure des mouches. Celui-là pêchait en nymphe derrière le tennis d’Is-sur-Tille, à deux pas d’un parking, un courant famélique, négligé par les autres pêcheurs. Il y posa trois fois sa ligne en “catgut”, au bout de laquelle se débattit bientôt une jolie fario de 35 cm, qui prit son galet et très vite la direction du panier.
    Les Indiens sont une confrérie à part. Ils n’ont pas grand-chose en commun avec les autres pêcheurs, si ce n’est qu’ils s’intéressent, eux aussi, aux poissons. Et encore, pas forcément aux mêmes poissons. L’Indien sera toujours plus tenté par la capture qui validera son statut de dénicheur unique que par celle qui remplira sa musette. En revanche, les Indiens se reconnaissent facilement entre eux, même lorsqu’ils n’ont pas conscience d’en être, et qu’ils laissent au regard des autres le soin de les nommer. Leur rencontre et la reconnaissance qui en découle se font forcément au bord de l’eau, avec ou sans canne. Deux Indiens peuvent trébucher l’un sur l’autre parce qu’ils ne se voyaient pas, trop occupés qu’ils étaient à se fondre dans le paysage, à se faire oublier du monde, et quelquefois des autres pêcheurs qui adorent leur casser le coup juste pour leur dire : “Tu l’as vue celle-là ?Oui je l’ai vue, juste avant que tu la fasses barrer.” J’ai deux amis. Appelons-les Philippe B. et Pierre A. Le premier a 12/10 aux deux yeux, le second est tellement miro que, s’il était peintre, il ferait dans l’abstrait. Vous me direz qu’il est normal que Philippe B. voie les poissons et Pierre A. ne les voie pas. Et vous auriez raison. Enfin, presque. Car est-ce l’oeil qui fait le faucon ou le faucon qui fait l’oeil ? Je ne suis pas loin d’opter pour la deuxième solution : on n’est pas miro – que par hasard – ou, autrement dit : même si cela est très injuste, c’est le plus mal équipé des deux qui renonce le premier à essayer de voir les poissons sur le fond de la rivière. Je conçois bien volontiers que ce genre de raisonnement n’est pas pour plaire aux vrais handicapés de la rétine. Mais, franchement, combien de titulaires d’une excellente vue ont cessé depuis belle lurette de tenter de voir les truites avant de songer à les pêcher ? Et marchent ainsi chaque jour sur le nez d’une bonne douzaine de poissons jusque-là bien disposés à leur égard ? Conclusion, c’est souvent plus le regard que la vue qui manque aux pêcheurs.
    Il n’y a pas d’âge pour être un Indien, mais il y a peut-être un âge pour en devenir un. Question d’éducation, d’initiation.
    Celui-là, assurément, était né comme ça. Le fils de son père, maçon de son état, qui l’emmenait à la pêche depuis son plus jeune âge et qui s’était vite aperçu que le petit était différent, qu’il voyait les poissons quand lui ne les voyait pas, qu’il avait une façon de se déplacer au bord de l’eau à la fois innée et unique, une économie de gestes et une précision stupéfiantes.
    Quand je les ai croisés tous les deux, le papoose avait dix ans et décrivait déjà le poisson qui allait succomber au maniement de son vairon.
    Tu vois le brochet sur la vase, là, devant l’herbier ?” Non, je ne voyais pas. “Mais si, regarde bien, il y a une herbe juste au-dessus des deux yeux… Oh ! il n’est pas gros. Peut-être 50. Tiens, le voilà.” Et la monture s’en alla planer du côté de l’herbier. Où était le brochet qui faisait bien 50 et atterrit sur l’herbe, devant mes pieds. L’enfant s’en saisit et, très vite, le rendit à son élément. “Tu sais que tu n’as pas le droit de faire ça. On est en première catégorie. Il est interdit de remettre un brochet à l’eau, quelle que soit sa taille.” Junior sourit. Manifestement, les brochets, il les préférait dans la rivière. Je n’ai revu ni le père ni le fils. Et je ne sais si en grandissant l’enfant est resté l’indien qu’il était dans son jeune âge. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’une initiation intelligente peut faire d’un enfant passionné un indien tout à fait convenable. Un indien qui saura, par exemple, que pour que la rivière vous livre son poisson il faudra d’abord lui donner beaucoup de temps, de patience, d’attention humble. Etre un aspirant ému, éperdu de passion silencieuse, prêt pour l’aventure de la grande fusion. Que la rivière est une femme – eh oui, encore –, qu’il faut la conquérir, elle et tout ce qui l’entoure, et qu’une fois conquise, et une fois seulement, elle vous donnera son coeur où nagent les poissons que vous convoitez.