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Étiquette : Robinson

Bollywood Fishing
Un milliard deux cents millions d’habitants, près de mille langues et dialectes, une culture vieille de plusieurs milliers d’années : l’Inde s’accommode des superlatifs. Mais le pays ne se résume pas à ces clichés. A côté des vaches sacrées et des sâdhus déambulant à moitié nus dans des rues perpétuellement encombrées, on y trouve quelques merveilleux coins de pêche. Ils sont rares, tant le pays a construit sa croissance sans se soucier des conséquences environnementales. Mais voici deux régions où les poissons ont été épargnés. L’une nichée dans l’Himalaya, l’autre dans un paradis aquatique qui n’a rien à envier aux Maldives, les îles Andamans.
Par Samuel Delziani
La pleine lune disperse sa lumière blanche sur ce paysage du bout du monde et les eaux scintillent comme les écailles argentées d’un poisson immense. Un lent roulis nous berce alors que nous fixons la mer, apparemment calme. Elle s’étend partout autour de nous, prodiguant un étrange sentiment d’ivresse. A bord d’une pirogue assez longue pour accueillir cinq personnes, nous voguons vers un horizon évanescent. J’observe ces pêcheurs bengalis, montant leur ligne. Pas de canne, pas de moulinet complexe comme une montre suisse. Une ligne, une vis en guise de plomb, un morceau de sardine fraîche au bout d’un hameçon rouillé, et la connaissance empirique d’un milieu qu’ils connaissent par coeur déterminent la réussite de l’opération. Ces pêcheurs ont choisi de vivre ici, dans les îles Andamans, à quelques milliers de kilomètres de l’Inde continentale. Nous sommes au large de l’île d’Havelock, une des îles formant cet archipel dont les cartes anciennes représentaient les habitants moitié hommes, moitié chiens. Quelques confettis terrestres à plusieurs milliers de kilomètres des côtes indiennes, en fait, plus proches de la Birmanie et de la Thaïlande que de l’Inde qui régit pourtant ce territoire. Ce qui provoque d’ailleurs des conséquences inattendues. En Inde, malgré l’immensité du pays, il n’existe qu’un seul fuseau horaire, un moyen pour l’Etat de démontrer l’unité de la nation. L’heure est donc la même de Bombay à Calcutta, mais aussi dans ces îles pourtant si lointaines. Résultat : le soleil se lève ici vers 4h45 du matin et, vers 17h30, nous sommes déjà bien avancés dans la nuit.
Le silence et la concentration enveloppent notre petite embarcation. Tous, nous scrutons les eaux, ligne en main, le doigt sur le fil, à guetter la moindre vibration. Nous attendons, de cette fébrilité unique commune à tous les pêcheurs, qu’un poisson daigne se saisir de l’appât que nous lui présentons. Juron bengali : un des pêcheurs vient de perdre son bas de ligne dans les profondeurs. On commence à s’impatienter. L’anxiété se lit sur les visages. Mais les premières touches arrivent, les poissons finissent par accepter nos bouts de sardines.
Et là, c’est un festival : barracudas, red snapper, sea bass, les prises s’enchaînent. Le lent bercement du roulis sous le bateau n’est troublé que par l’agitation des poissons remontés à bord. Pendant deux heures, le frétillement énergique de nouveaux poissons sortis de l’eau vient régulièrement battre le rythme de ce coup du soir. C’est une bonne nouvelle pour les pêcheurs et leurs familles, la pêche étant ici bien plus qu’un hobby, c’est un moyen de subsistance. Après quelques heures de pêche, nous revenons sur la plage et les pêcheurs étalent les prises de la journée. Ils semblent satisfaits. Nous nous quittons et ils m’offrent un barracuda pour mon repos du soir.
Quatre pêcheurs et 572 îlesLe lendemain, les choses sérieuses débutent. Accompagnés d’un couple d’Anglais partis pour un voyage de plusieurs mois en Asie, Adam et Charlotte, nous avons réservé une journée de pêche en bateau, qui nous emmènera à travers l’archipel à la recherche des bons coins des îles Andamans et de Nicobar. Nous nous levons tôt et nous rendons à l’embarcadère principal de l’île d’Havelock. En attendant le bateau, nous nous arrêtons pour manger des Puri, de petites galettes soufflées, accompagnées d’un curry épicé, et pour boire un masala chaï, un thé sucré et corsé par un mélange d’épices, du clou de girofle au poivre, en passant par la cardamone et la cannelle. La boisson nationale indienne nous procure une chaleur réconfortante. Un coup de chaud bienvenu avant de s’embarquer en mer, alors que de sombres nuages s’amoncellent au-dessus de nos têtes. Enfin le bateau est là. Baptisé le Snapper, il contient à bord tout le nécessaire pour la partie de pêche du jour : cannes, leurres, et les provisions pour sustenter nos appétits de loup. A peine sommes-nous montés à bord que la pluie se met à tomber avec force. Le frêle toit qui est censé nous protéger des intempéries n’est pas d’une grande utilité quand l’embarcation s’élance sur les eaux toujours turquoise de la mer des Andamans. Au bout de dix minutes, nous sommes tous trempés jusqu’aux os. Nous voguons entre des îles désertes, enviant la protection de ces mangroves si denses que nous ne pouvons qu’imaginer l’île qui se trouve derrière. Arrivés sur un premier spot que nos guides indiens entendent prospecter, la pluie s’arrête comme par miracle. Quand bien même il s’agirait d’un signe divin, le panthéon hindou est si vaste, si complexe, que je ne saurais quel dieu remercier.
Du bleu, du vert et du turquoise
Canne en main, le leurre lançant comme un air de défi aux vrais poissons en dessous, nous voilà bien décidés à multiplier les prises. Ils sont bien présents, nous le savons grâce au sondeur que consulte régulièrement le capitaine du Snapper. Pourtant, ils ont bien du mal à se laisser séduire. Mais rien n’entame le plaisir de se trouver là : au milieu de cette eau égrainant toutes les nuances du bleu et du vert, entre ces îlots où jungles et mangroves s’entremêlent pour devenir une masse végétale inextricable. Parfois, ils s’autorisent une fine plage de sable fin qu’aucun pied humain ne semble avoir jamais foulé. Au loin, un dauphin nous nargue en faisant des cabrioles.
Apparemment, il n’a aucun mal à trouver ses proies. Mais le capitaine ne l’entend pas de cette oreille et décide d’aller chercher ailleurs, dans quelques souvenirs de pêches miraculeuses, l’objet de notre désir.
Après vingt minutes de navigation, il se pose audessus d’un récif qui, selon lui, ne l’a “jamais déçu” ! Nous recommençons à lancer. Peu de temps après, un des guides laisse percer un cri guttural : il vient de ferrer. L’attaque est puissante. Le guide affiche un rictus de plaisir non dissimulé : il sait qu’au bout du fil ce n’est pas une sardine, mais du sérieux qui s’agite. Sa canne se plie fortement mais ne rompt pas, à l’instar du roseau ou de l’armée vietnamienne. Il s’ensuit un long combat. Une tension qui durera un peu plus de vingt minutes. A regarder le visage tendu par l’effort du pêcheur, le front perlé de sueur, la lutte est âpre. Finalement, le poisson abandonne la partie et se laisser ramener jusqu’au bateau. C’est une magnifique carangue ignobilis, estimée par l’heureux pêcheur à près de 20 kg, qui nous montre son imposante tête. On la hisse péniblement à bord. Après une séance photo, qui nous permet de contempler la bête, nous la rendons à la grande bleue, tout en la remerciant d’avoir bien voulu mordre à l’hameçon. Après toutes ces émotions, nous remettons les lignes à l’eau. Quasiment dans la foulée, Adam sent que son leurre a fait mouche. Heureux, il entreprend de mettre au sec ce qui s’agite nerveusement au bout. Après quelques minutes, il sort un beau barracuda, puis l’exhibe fièrement au reste de la troupe. Un large sourire éclaire son sourire, un sourire de fierté. Puis plus rien jusqu’au déjeuner. Déjeuner que nous prenons sur la plage déserte d’une île qui semble l’être tout autant. Dhal, riz, curry de poulet, nos amis indiens ont mis les petits plats dans les grands et, sans le luxe de toute cette nourriture, on pourrait aisément se laisser aller à des rêves de Robinson. C’est difficilement que nous nous arrachons à cette plage édénique et que nous remontons à bord. Après tout, nous sommes là dans un but bien précis : la pêche !Un jardin d’éden halieutique
Remontés à bord du Snapper, nous mettons le cap sur un récif que nous n’avons pas encore pêché et qui, selon le capitaine, est un endroit d’une beauté saisissante. Il y a déjà eu de bons résultats en utilisant des leurres de type popper. Arrivés sur place, nous avons déjà une certitude : le capitaine ne nous a pas menti. L’endroit est magnifique. Une eau qui se dégrade de l’émeraude au bleu le plus profond et en toile de fond une île presque complètement occupée par une haute colline couverte d’une jungle épaisse. Une fine plage de sable blanc la ceinture. On se met en action et nous répétons les lancers. Un barracuda tente de se saisir du leurre de Charlotte, mais ne fait que le toucher. Nous subissons encore quelques échecs de ce type et aucun nouveau poisson n’est remonté à bord. Le capitaine désire nous emmener sur un dernier coin qu’il affectionne, nous repartons donc dans ce labyrinthe d’îles et d’îlots, la plupart désertés par l’homme. On n’y attrapera plus rien, mais peu importe, nous goûtons la joie d’être là dans l’atmosphère qui se rafraîchit d’une fin de journée parfaite. Nous continuons de pêcher jusqu’à ce que la lumière tombe, sonnant l’heure de revenir au port.
Le soleil s’efface derrière la ligne d’horizon pendant qu’on réinvente la journée de pêche, qu’on en rejoue les plus beaux moments. Il enflamme la mer de teintes rouges, jaunes, orange, alors que nous retournons vers les lumières d’Havelock. Mais les îles Andamans ne sont pas l’unique spot indien pour les amoureux de la pêche. A plusieurs milliers de kilomètres de là, changement de décor, changement de poisson. Direction l’Himachal Pradesh, un Etat indien qui s’étire dans la chaîne de l’Himalaya.