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Étiquette : réchauffement
Quand les « Attila » montent au filet !
Ainsi donc aujourd’hui, M. Kahoul s’élève de façon véhémente contre le droit qu’on accorderait en 2009 aux “nantis” que nous sommes de pêcher le thon sportivement. Rappelons simplement ici que, d’après une enquête récente de l’EAA (European Angling Alliance), seulement 1 à 3 % des captures de poissons en Méditerranée seraient le fait des pêcheurs récréatifs.
Quand les senneurs capturent sur les frayères plusieurs centaines de tonnes de thons d’un seul encerclement de filet, pour arriver à des “quotas” alloués de 4 800 tonnes (pour les pêcheurs français), ce ne sont pas les quelques quintaux de thons capturés au broumé ou à la traîne qui vont plomber la balance.
D’autant que, d’après les enquêtes des ONG, les quotas sont systématiquement dépassés frauduleusement par les professionnels et atteindraient le double de ce qui est alloué. Rappelons que l’année dernière, ces “quotas” étant atteints au début de juillet, toute pêche au thon rouge, y compris sportive, a été fermée à partir de cette date.Seulement 1 à 3 % des captures de poissons en Méditerranée seraient le fait des pêcheurs récréatifs.
Soyons un peu sérieux, et puisque que M. Kahoul connaît les chiffres et sait s’en servir quand il faut défendre auprès du gouvernement, de Bruxelles ou de l’ICCAT, les intérêts des quelque 40 senneurs français, d’après le très récent rapport parlementaire sur la gestion des pêches du sénateur Cléach (décembre 2008) les senneurs français de Sète et de Port-Vendres se tailleraient la part du lion en Méditerranée avec 20 % des prises totales estimées à “vraisemblablement” plus de 50 000 tonnes de thons. Toujours d’après le rapport sénatorial : “la France a récemment fait exception en avouant avoir très largement dépassé son quota” et il serait de notoriété publique que des navires (senneurs) français désarmés et remplacés par des plus modernes subventionnés auraient été immatriculés en Lybie, mais seraient restés la propriété des mêmes intérêts financiers.
Et ce n’est pas une ONG qui le dit mais un sénateur de la République… Rappelons également, comme le fait remarquer le rapport Cléach, que les thonniers-senneurs (qui coûtent plusieurs millions d’euros l’unité) sont, comme d’ailleurs la plupart des bateaux de pêche modernes, largement subventionnés par l’argent du contribuable (aides diverses, européennes et nationales), de même que le gas-oil dont ils sont grands consommateurs, et encore ne connaissonsnous pas tout des fonds locaux et régionaux, des remboursements sur les pertes de matériel, des prêts avantageux et aides financières diverses, des réductions voire suppressions de charges sociales, dont les pêcheurs professionnels bénéficient.
Quand les “nantis” que nous sommes achetons un “sportfisherman” pour pêcher le thon au broumé ou à la traîne, de quelle subvention bénéficie-t-on ? Et si la construction nautique de plaisance française, avec des centaines de milliers d’emplois à la clef, est une des toutes premières du monde, c’est en partie à la pêche de plaisance qu’elle le doit. Quand un “nanti” ou un riche retraité dépense dans une journée de pêche à la traîne (il faut parfois aller trouver les thons en été à plusieurs dizaines de miles de la côte et traîner pendant des heures) plusieurs centaines d’euros en gas-oil, celui-ci n’est pas détaxé et rapporte énormément en taxes à l’Etat, ce qui permet sans doute de subventionner celui des professionnels.
Sans parler des nuits d’hôtel, des restaurants, du matériel de pêche sportive acheté localement et des mille et une petites retombées sur les commerces locaux.
Mais paradoxalement, dans notre pays, aucun responsable socio-économique ou politique ne semble avoir fait la moindre relation entre les retombées touristico-économiques d’une pêche récréative éco-responsable et durable et le pillage subventionné de la pêche industrielle.
Ça ne tourne pas très rond sous la surface des mers. Le patron pêcheur breton Franck Leverrier (Saint-Quay Portrieux) et ses marins devant leurs prises pour le moins inhabituelles ! Des thons rouges de 450 kg… (Ouest-France 05-11-2006).
Savez-vous, monsieur Kahoul, et messieurs les politiques, que les retombées économiques de la pêche récréative pour les seuls Etats-Unis se chiffrent à environ 75 milliards de dollars annuellement (source ministère de l’Intérieur des Etats- Unis), dont environ 55 milliards pour la pêche sportive en mer. Si l’on y ajoute les quelques rares autres pays anglo-saxons qui ont fait le choix de limiter drastiquement la pêche industrielle dans leurs eaux territoriales pour y privilégier la pêche récréative, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, on arrive à plus de 70 milliards de dollars. Si l’on y ajoute les retombées économiques liées à la pêche sportive de pays d’Amérique latine comme le Costa Rica, le Panama, le Honduras, le Guatemala, le Mexique (clientèle touristique américaine et européenne), nous approchons des 90 milliards de dollars. Rapprochons ce chiffre, maintenant, de celui publié en 2004 par la Banque mondiale, qui évalue à 85 milliards de dollars la valeur des captures sauvages de la pêche commerciale (subventionnée à plus de 50 %) dans le monde.
Quand, sous la présidence de Bill Clinton, l’Etat de Floride, tout d’abord, suivi dans les années 90 par la plupart des Etats côtiers du golfe du Mexique et des côtes est et ouest ont décidé de réserver la majorité de leurs ressources marines, et surtout les poissons, à la pêche récréative, les pêcheurs professionnels ont fait grise mine, mais ils n’ont pas pour autant bloqué les ports américains, ni brûlé un Parlement, ni saccagé des supermarchés.
Plus de 90 % d’entre eux se sont reconvertis comme guides de pêche et aujourd’hui gagnent beaucoup mieux leur vie qu’auparavant. Au lieu de se lever en pleine nuit pour faire un métier épuisant et dangereux qui leur rapportait (comme chez nous, exception faite des 40 thonnierssenneurs) de moins en moins, ils se lèvent aujourd’hui comme des employés de bureau. Ils sont très bien payés, sans parler des pourboires d’autant plus généreux que la pêche a été bonne.
Chez nous aussi, peut-être pas les 40 capitaines de senneurs, mais les milliers de petits artisanspêcheurs (ligneurs ou fileyeurs) ou patrons de petits chalutiers devraient penser à se reconvertir en guide de pêche pour touristes. Il n’y aurait là rien de péjoratif, bien au contraire, ils gagneraient bien mieux leur vie, feraient partager l’amour de la mer et leur connaissance des poissons à des millions de personnes.Reproduit avec l’aimable autorisation du Big Game Fishing Club de France.

Effet du réchauffement climatique sur la température des eaux et la vie aquatique.
Il est maintenant clairement établi que le réchauffement récent de notre planète péjore le maintien de notre biodiversité. Les milieux aquatiques souffrent fortement de toute modification de leur température.
En d’autres termes, nos truites transpirent ! A tel point qu’elles risquent souvent l’insolation.
Avant d’expliquer l’impact de ces modifications environnementales sur les équilibres écologiques, détaillons tout d’abord le fonctionnement et les caractéristiques thermiques de nos hydrosystèmes.
Par Sylvain Richard et Guy PeriatQui ne s’est jamais baigné dans un cours d’eau ? Quel pêcheur n’a-t-il jamais rempli ses bottes ? S’il est évident qu’il est moins désagréable de prendre l’eau en été qu’en hiver, vous aurez remarqué que la température de certains cours d’eau devient toujours plus supportable avec l’avancement de la saison.
En lac ou en mer, les zones littorales sont toujours plus tempérées. En revanche, le plongeon en pleine eau rappelle à son auteur que les couches profondes deviennent très vite glaciales ! A prioribanale, la température de l’eau est pourtant le premier paramètre évoqué au contact du milieu liquide : Ouah ! C’est froid ! Bof ! C’est de la soupe ! Voyons donc de plus près les facteurs qui la conditionnent et l’influencent.L’eau, une molécule exceptionnelle !
S’il est aisé de comprendre que le soleil réchauffe progressivement des plans d’eau immobiles, il est utile de rappeler, pour bien décrire le fonctionnement thermique des lacs, que l’eau possède des propriétés physiques exceptionnelles.
En effet, sa densité ne suit pas les règles universelles de la matière sur Terre ! La densité d’un élément désigne le nombre de molécules contenues dans un volume donné. Plus l’espace entre les molécules est faible, plus elles sont nombreuses et donc plus le poids de l’élément qu’elles composent dans ce volume est élevé. Cet espace est proportionnel à la température.
Une matière froide est ainsi toujours plus lourde qu’une matière chaude. En d’autres termes, en se refroidissant, un liquide sera toujours plus froid en profondeur qu’en surface.
Et s’il fait encore plus froid, les molécules seront tellement serrées qu’elles ne pourront plus être déplacées : c’est la solidification.Les bras des forgerons sont là pour en témoigner ! On obtient alors un élément solide très dense, qui va donc couler s’il est plongé dans ce même élément liquide.
Eh bien, ce n’est pas le cas de l’eau ! Grâce à la forme particulière de sa molécule, la solidification provoque un arrangement précis qui procure à l’eau solide une densité plus faible qu’à l’état liquide. En conséquence, la glace flotte dans nos verres ! La densité la plus importante de l’eau se trouve en réalité à + 4 °C.
Ce qui explique pourquoi les masses d’eau très profondes ont une température constante de + 4 °C dans leurs abysses. En revanche, en surface, la température varie en fonction de l’excitation des molécules que leur confère la chaleur du soleil. A l’échelle d’une journée ensoleillée, la température maximale apparaît ainsi en fin d’après-midi, lorsque la masse d’eau a accumulé un maximum d’énergie.
Après stratification, on mélange tout.
En fonction de la saison, le réchauffement des masses d’eau par le soleil atteint plus ou moins de profondeur, jusqu’à une zone de transition que l’on appelle thermocline. En été, la couche la plus chaude est donc toujours en surface.
La température de la masse d’eau évoluant verticalement selon la profondeur, les couches profondes sont froides et lourdes. En cas de stratification thermique, il n’y a donc aucun brassage, car chaque couche possède sa propre densité et reste dans sa gamme de profondeur.
Sous nos latitudes, les variations saisonnières vont permettre un mélange des tranches d’eau. En effet, dès que l’eau de surface atteint + 4 °C, en début ou en fin d’hiver généralement, elle s’enfonce et provoque ainsi le brassage des eaux du lacs, qui va permettre le renouvellement des couches profondes. On appelle ce phénomène la “tourne” des lacs. Il intervient plusieurs fois par hiver sur les petits plans d’eau et seulement tous les dix à vingt ans sur les plus grands, en fonction des conditions climatiques.
Evidemment, la situation n’est pas si simple en réalité.
En fonction de la forme du lac, de sa profondeur, de ses affluents, du vent, etc., des courants se forment et participent également au mélange des eaux. En mer, ce phénomène est bien connu et répond, à l’échelle du littoral, aux forces des marées et, à l’échelle de l’hémisphère, aux forces de Coriolis.Tout se complique en cours d’eau…
La température d’un cours d’eau n’est pas un paramètre stable. D’une manière générale, elle va évoluer et se réchauffer de l’amont vers l’aval. Plus on s’éloigne des sources, plus la rivière s’élargit et s’assagit. En conséquence, plus on s’approche de l’embouchure, plus le cours d’eau reçoit de la chaleur solaire. Comme en plan d’eau, les températures varient d’une manière journalière et les maxima sont atteints en fin de journée.

De légères différences thermiques peuvent être observées entre les courants rapides et les calmes. Ici, la densité de l’eau joue un rôle moindre, excepté dans les très grandes fosses. Ces principes généraux ne sont cependant pas les seuls à conditionner la température des cours d’eau et un certain nombre de phénomènes, aux mécanismes complexes, entrent en jeu.
Tout d’abord, il est important de rappeler qu’un cours d’eau n’est que la face visible des réseaux hydrographiques. En effet, la grande éponge à précipitations que constitue le sol est à l’origine du courant permanent de chaque fleuve, rivière ou autre petit ru. Ainsi, en fonction de l’altitude, de la latitude et de l’impluvium des bassins versants, le sol n’a pas la même température. Les sources qui en jaillissent sont de moins en moins froides plus on s’approche de la mer ou des tropiques.
En milieu calcaire, cela se complique grandement.
Les réseaux d’écoulement souterrain peuvent en effet fournir tout au long des cours d’eau des résurgences à températures fraîches et constantes toute l’année.
Enfin la nature, la couverture et la couleur des sols des bassins versants influent logiquement sur l’eau qui ruisselle. Un orage sur une zone urbaine en plein mois d’août aura tendance à amener de l’eau chaude, tandis qu’une crue estivale résultant d’une dégradation météorologique classique refroidira les eaux de surface d’une région. Et un épisode de grêle pourra faire perdre plus de 10 °C à un cours d’eau en quelques dizaines de minutes seulement !La température de l’eau et les processus chimiques.
La solubilité des gaz et autres éléments est dépendante du nombre de molécules auxquelles ils peuvent s’associer. La température, qui régit la densité de la matière, joue donc un rôle essentiel dans leur concentration.
L’exemple le plus connu est celui de l’oxygène :
à pression identique, plus une eau est froide, plus elle aura une concentration élevée en oxygène. Comme la pression dans la bouteille d’eau minérale, la température est donc fondamentale à la dissolution des gaz.
Il est donc logique de voir “piper” des poissons maintenus dans un vivier trop petit et qui a été exposé à un air ambiant chaud. Ils cherchent à avaler de l’air, afin que l’oxygène, qu’ils ne trouvent plus sous forme dissoute, diffuse au travers de leur tube digestif. En effet, certaines espèces (loche, tanche…) sont capables de compenser, jusqu’à un certain point évidemment, le manque d’oxygène dissout par “respiration” stomacale.
Les rassemblements anormaux de poissons aux embouchures des petits affluents frais des grands cours d’eau en période de canicule s’expliquent donc :
ils cherchent des bouffées d’oxygène ! Enfin, il est important de noter que certains polluants (cyanures, nitrites…) voient leur concentration et leur toxicité augmenter avec la température de l’eau.
Une activité des organismes aquatiques dépendante de la température de l’eau.
Animaux à sang froid, l’activité physiologique des organismes aquatiques dépend directement de la thermie de leur environnement.
La digestion, la respiration, la production et la maturation des gonades, la croissance, mais également la nutrition, la reproduction ou encore les déplacements, sont régis en grande partie par la température de l’eau.
Les différentes espèces aquatiques se sont progressivement adaptées à leur milieu de vie et certaines montrent des préférences pour les eaux froides, alors que d’autres ne vivent qu’en eaux chaudes.
Si l’on prend l’exemple des poissons, l’omble chevalier a besoin d’une température de l’ordre de 4 à 5 °C pour se reproduire. A ces thermies, la carpe ou la tanche sont totalement inactives, enfouies dans les sédiments, et doivent attendre 18 à 22 °C pour frayer. En hiver, il n’est pas rare d’observer des milliers de cyprinidés, agglutinés en bancs immobiles là où la rivière est la moins froide, tamponnée par une résurgence de nappe ou particulièrement bien exposée au timide soleil d’hiver… En revanche, les truites, qui attendent une température de 6 °C en automne pour lancer les hostilités de la reproduction, seront en pleine activité.
Chaque espèce possède ainsi une gamme de températures optimales pour son développement. On parle alors de “température de confort” pour indiquer la valeur au-dessus ou en dessous de laquelle l’individu commence à “souffrir “.
Pour les Cyprinidés (gardons, carpes, barbeau…), on peut retenir comme température de confort maximale environ 25 °C.
Les Salmonidés (truite, ombre…), en revanche, sont soumis à un état de stress physiologique lorsque l’eau dépasse 20 °C. Au-delà de ces seuils, les organismes subissent une diminution de leurs fonctions vitales et réduisent leur activité alimentaire.
Lorsque la température augmente encore, elle peut entraîner à plus ou moins court terme la mort de l’individu : il s’agit de la “température létale”.
Elle peut être estimée à 27 °C pour les Salmonidés et 30 °C pour la plupart des Cyprinidés.
Certaines espèces sont cependant plus résistantes :
le poisson-chat (34 °C) ou la perche (32 °C).
Une présence ou une absence expliquée par la température.Ces préférences pour des gammes de températures bien précises expliquent pour une grande part la succession longitudinale des espèces au sein des cours d’eau. Logiquement, celles d’eau froide comme les Salmonidés, le chabot ou la lamproie de Planer, se rencontrent dans la partie amont des rivières et, au fur et à mesure du réchauffement des eaux, elles sont progressivement remplacées par des espèces plus tolérantes, comme la vandoise, le barbeau, ou encore le brochet et la brème.
Certes, la température n’est évidemment pas le seul facteur qui explique cette succession biologique. En outre, les inversions thermiques provoquées par l’embouchure d’affluents froids ou la présence d’importantes résurgences karstiques compliquent leur logique d’apparition.
Si bien qu’il est parfois difficile de comprendre l’assemblage des biocénoses en place. Les travaux de l’université de Franche- Comté, dans les années 1970, ont par chance permis d’y voir plus clair sur la structuration des peuplements aquatiques de nos cours d’eau et ont montré que la température de l’eau explique à elle seule plus de 50 % de la variabilité longitudinale des peuplements ! Dans les plans d’eau également, les espèces s’organisent en fonction de la température, même si là aussi d’autres paramètres comme la qualité des caches et des abris, ou encore la quantité de nourriture, influencent grandement leur distribution spatiale. Ainsi, les petits gardons vont se déplacer en suivant les couches d’eau les plus chaudes de surface, sans rechercher un type d’habitat particulier. De même, en été, les truites de lac vont rechercher les couches les plus fraîches en profondeur, alors qu’en hiver ces mêmes truites iront chasser en surface, juste avant ou après leur migration de reproduction. Enfin, les corégones surferont sur la thermocline, à la recherche de plancton.La notion de métabolisme thermique.
Les processus évolutifs qui conditionnent le contexte thermique des milieux aquatiques sont très complexes.
Ils interagissent les uns par rapport aux autres, à différentes échelles d’espace et de temps. Les hydrosystèmes présentent donc un véritable métabolisme thermique.
Celui-ci influence les grands équilibres chimiques de l’eau. Il détermine les caractéristiques biologiques des milieux aquatiques. Il régit la distribution des espèces. La température est donc véritablement l’épée de Damoclès de nos lacs et cours d’eau. Il apparaît ainsi fondamental de préserver leur intégrité thermique si l’on veut protéger ou restaurer leurs fonctionnalités. Le réchauf- fement climatique semble donc être un fléau pour la sauvegarde de nos poissons. Mais est-il le seul responsable de l’état fiévreux de nos hydrosystèmes ? Existe-il des solutions pour prévenir cette tendance inéluctable ? Tant de questions auxquelles nous nous devrons de répondre dans un prochain article.
Le corbicule : un mollusque invasif méconnu
Le mollusque Corbicula a envahi très rapidement notre territoire depuis le début des années 1980.
Aujourd’hui, il colonise les principaux cours d’eau et plans d’eau de nos bassins. Mais d’où vient cette espèce et comment a-t-elle pu coloniser aussi facilement les milieux aquatiques ? Quels sont les risques liés à sa présence pour les écosystèmes ? Faisons le point sur les récents travaux scientifiques concernant cette espèce invasive… Par Sylvain Richard et Guy PériatLe corbicule est un mollusque bivalve qui ressemble à une petite palourde. Il appartient à la famille des Corbiculidae et au genre Corbicula, qui regroupe des espèces d’eau douce et d’eau saumâtre qui filtrent l’eau pour se nourrir de phytoplancton. Il est facilement identifiable, en raison des stries de croissance concentriques et régulièrement espacées de sa coquille. Sa taille dépasse rarement les 3 cm de longueur bien que, dans certains cas, des individus puissent atteindre, voire dépasser les 5 cm.
Actuellement, son aire de répartition naturelle recouvre l’Asie, l’Afrique ainsi que l’Australie.
Toutefois, des fossiles de corbicule ont été retrouvés dans des dépôts du Tertiaire et du Quaternaire en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne ainsi qu’en Italie, prouvant que ce bivalve était largement répandu en Europe occidentale avant la dernière glaciation. Mais cette période de long refroidissement climatique lui a été fatale et il a ainsi totalement disparu de la faune européenne depuis cette époque glaciaire.
Les premières informations de la présence de corbicules en dehors de leur aire de répartition d’origine datent des années 1920. Elles concernent la Colombie- Britannique, où l’espèce aurait été introduite accidentellement en 1924. Depuis, elle s’est largement répandue dans la plupart des lacs et des cours d’eau du continent nord-américain. Elle a par la suite gagné les eaux d’Amérique centrale puis d’Amérique du Sud, en particulier en Argentine et au Venezuela dans les années 1980. En Europe, le corbicule est rencontré pour la première fois en 1980 dans la basse Dordogne en France ainsi que dans l’estuaire du Tage au Portugal.
Depuis, il est signalé en 1984 en Allemagne, en 1987 aux Pays-Bas, en 1989 en
Espagne, en 1992 en Belgique et vers la fin des années 1990 en Angleterre.
Aux Etats-Unis, la lutte contre les corbicules est évaluée à un milliard de dollars par an ! Le mollusque obstrue notamment les conduites d’alimentation en eau des centrales nucléaires ! Dans beaucoup de cours d’eau colonisés, on observe des densités de l’ordre de 100 à 200 individus/m2. Dans les canaux, elles peuvent aller de 200 à 400 individus/m2et, aux Etats-Unis, certains lacs montrent des densités de plus de 3 000 individus/m2!

Une ou deux espèces de Corbicula seraient présentes en France
Le genre Corbicula comprend des espèces présentant d’importantes variations de coloration, du brun noirâtre jusqu’au jaune pâle en fonction des espèces et de leurs milieux de vie. En France, il est généralement admis que la famille des Corbiculidae est essentiellement représentée par l’espèce Corbicula fluminea, de coloration brune. Mais la présence d’individus de coloration jaune, notamment dans le Rhône en amont de Lyon et dans le cours inférieur du Doubs, ainsi que d’individus de petite taille dans la Moselle et la Saône au niveau de Chalon-sur-Saône, a amené certains spécialistes à considérer qu’une autre espèce de corbicule, Corbicula fluminalis, est présente sur notre territoire. La position systématique, c’est-à-dire son rattachement à l’espèce
Corbicula fluminalis, de cette forme particulière de corbicule est toutefois toujours discutée.
En effet, si les individus de cette forme présentent une stratégie de r
eproduction différente de l’espèce C. Fluminea, certains scientifiques considèrent que c’est là plus le fait d’une adaptation au milieu qu’un réel caractère spécifique. En outre, en Amérique du Nord, les populations de Corbicula flumineapeuvent montrer de grandes variations d’aspect, que ce soit dans le ratio hauteur/longueur ou encore dans le nombre de stries d’accroissement.
Une expansion très rapide à travers le territoire…
La diffusion de Corbiculaen France a été extrêmement rapide. Elle s’est faite à partir d’au moins sept axes différents et, en une vingtaine
d’années, la quasi-totalité des bassins hydrographiques français a été colonisée.
• Le premier axe de pénétration est le bassin de la basse Dordogne, où l’espèce a été observée pour la première fois en 1980. Son introduction serait due à des bateaux en provenance d’Asie ou
d’Amérique, sur la coque desquels Corbiculase serait fixé. A la fin des années 1990, l’espèce a progressivement colonisé la plupart des bassins versants de la Garonne et de la Dordogne. Les plans d’eau ne sont pas
épargnés et Corbiculaest présente notamment dans les lacs aquitains de Cazaux, de Sanguinet et de Biscarosse. A partir de cet axe, l’espèce s’est propagée vers l’est et elle est recensée en 1989 dans le canal du Midi et en 1997 dans l’Hérault à Agde.
• Le second axe de pénétration est celui du bassin de l’Adour, où C
orbicula est recensée en 1989 dans un petit ruisseau près de Dax, puis dans l’Adour en 1991. Son apparition serait due aux pêcheurs, qui l’auraient utilisé comme appât… Le bassin de l’Adour étant isolé, l’expansion de
l’espèce vers le reste du territoire n’a pas été possible.
• Le troisième axe est l’estuaire de la Charente où l’espèce est signalée en 1996. Sa présence
pourrait être due là aussi à des bateaux en provenance de l’Asie ou d’Amérique.
• Le quatrième axe correspond au Rhin et aux canaux de l’Est, où Corbiculaest signalée pour la première fois en 1990 dans le Rhin et en 1994 dans la Moselle. A partir des canaux qui relient ce bassin à celui de la Seine, l’espèce a colonisé la Seine où elle est observée en 1997 à Paris puis à partir de 2000 sur les secteurs aval du fleuve. Elle a ensuite étendu sa progression vers l’Aisne et l’Oise, ainsi que l’Yonne et le Loing. Via le canal du Rhône au Rhin, l’espèce se retrouve dans la Saône et le Rhône également. Elle va progressivement coloniser les principaux affluents de ces deux cours d’eau.• Le cinquième axe est la Moselle française, et ses populations, apparues en 1994, pourraient provenir du Rhin alémanique dont elle est un affluent. En 2000, l’espèce est observée à Metz.
• L’estuaire de la Loire constitue le sixième axe de pénétration de Corbicula sur notre territoire, où l’espèce est observée en 1990. Là aussi, des bateaux en provenance d’Asie ou d’Amérique pourraient expliquer l’apparition du mollusque. En 1997, il est observé à Saumur, puis en Loire moyenne à partir des années 2000. Actuellement, l’espèce est recensée jusqu’aux environs de Digoin et les principaux affluents que sont la Vienne, le Cher, la Maine, la Sarthe, la Mayenne sont également colonisés.
• Enfin, le septième axe de pénétration est celui de l’estuaire du Rhône, où Corbiculaest observée, en 1997 à Salin-de-Giraud. En 1998, on la retrouve dans le Gardon et l’Ardèche et en 1999 dans la basse Durance. Les individus du Rhône deltaïque présentent des caractères génétiques différents de ceux du Rhône en amont de Lyon. Cette observation pourrait montrer que la colonisation du fleuve ne s’est pas réalisée uniquement par la dévalaison de Corbiculaissues de l’axe Rhin et qu’une population implantée plus récemment dans le delta remonterait le fleuve actuellement. Les seuls bassins épargnés par l’invasion de l’espèce sont ceux des zones de montagne et des fleuves côtiers de la Côte d’Azur, de Corse, de Bretagne, de Haute-Normandie et du Pas-de-Calais. Mais pour combien de temps encore ?

Avec la carpe, le silure est un grand consommateur de corbicules, mais leur prélèvement ne suffira pas à ralentir l’invasion du mollusque !
… reflets des profondes modifications des milieux
aquatiques
Les canaux de navigation ont eu un rôle essentiel dans la dispersion de Corbiculasur notre territoire, en reliant entre eux les principaux bassins hydrographiques. L’espèce trouve en effet dans ces milieux une source abondante de nourriture, des courants lents et des substrats meubles qui lui conviennent, ainsi qu’une faible compétition interspécifique et une relative tranquillité vis-à-vis des prédateurs. Elle peut ainsi proliférer, augmentant de fait les possibilités de diffusion vers l’aval. Mais la dégradation de la qualité des écosystèmes aquatiques a également participé directement à l’expansion de ce mollusque invasif. En effet, les importantes modifications morphologiques (recalibrage, chenalisation, édification de seuils et de barrages…) subies depuis plus de cinquante ans ont profondément modifié les habitats de la plupart des grands cours d’eau de notre territoire : en ralentissant les écoulements et en modifiant la qualité des substrats, ces interventions ont ainsi grandement favorisé l’installation de ce bivalve dans des secteurs qui ne lui étaient pas favorables
auparavant…

De prime abord, les corbicules sont un miracle qui rend l’eau claire comme du gin, limite le réchauffement excessif en été et par la même occasion la prolifération des algues filamenteuses. Toutefois, les grandes colonies entraînent un rejet de nitrate, d’azote ammoniacal ainsi que de phosphore.
Une stratégie de développement adaptée à la diffusion
Corbicula est en général assez tolérante vis-à-vis de la pollution organique, pour peu que la teneur en oxygène reste assez importante.
Une température de l’eau supérieure à 30 °C perturbe son métabolisme et ses fonctions reproductives, alors que des valeurs thermiques inférieures à 2 °C sont considérées comme létales pour les individus.
Ce mollusque bivalve est hermaphrodite et montre une très forte fécondité :
après l’incubation des larves au niveau des branchies jusqu’à ce qu’elles atteignent une taille d’environ 250 μm, de 30 000 à 50 000 juvéniles sont libérés en moyenne par adulte et par saison de reproduction.
Après une phase planctonique, où les juvéniles dérivent en pleine eau, les individus vont alors se fixer sur le fond.
Si la mortalité des juvéniles lors de la phase planctonique est très importante, pouvant aller jusqu’à 99 % selon certains spécialistes, ceux-ci sont capables de secréter un filament muqueux qui leur permet de dériver en pleine eau et d’être entraînés par le courant.
Ils peuvent ainsi coloniser par dévalaison des linéaires très importants.
Les adultes peuvent également secréter un pseudo byssus leur permettant de se fixer sur la coque des bateaux ou à des particules en suspension de grande taille, favorisant ainsi leur expansion.

La concurrence des corbicules avec les mollusques indigènes tourne le plus souvent à l’avantage de l’envahisseur. Il s’ensuit de profonds bouleversements de nos écosystèmes.
Des impacts économiques et écologiquesNon seulement Corbiculaest invasive, mais elle est très prolifique… Dans beaucoup de cours d’eau colonisés, on observe des densités de l’ordre de 100 à 200 individus/m2. Dans les canaux, elles peuvent aller de 200 à 400 individus/m2 et, aux Etats-Unis, certains lacs montrent des densités de plus de 3 000 individus/ m2! Ce sont ainsi de véritables tapis de coquilles qui peuvent recouvrir les fonds des milieux colonisés et cela ne va pas sans poser quelques problèmes… En effet, les coquilles mais également les juvéniles à la dérive peuvent être aspirés par les systèmes complexes de refroidissement de certaines industries ou des centrales de production électrique, thermiques ou nucléaires. En obstruant les canalisations, elles peuvent engendrer des dysfonctionnements plus ou moins importants, mettant en jeux directement la sécurité de ces installations. Aux Etats- Unis, le coût lié aux dommages engendrés par Corbicula est estimé à près d’un milliard de dollars par an… D’un point de vue écologique, Corbicula peut entrer directement en compétition, en termes d’habitat et de ressources trophiques, avec d’autres mollusques indigènes.
C’est ce qui a été constaté au Japon, où l’introduction de C. Flumineaa provoqué la disparition d’une espèce indigène de corbicule, C. leana, dans la rivière Yodo. Peu de retours d’expérience similaires existent actuellement en France et en Europe.
De manière plus insidieuse, la prolifération de l’espèce est susceptible d’engendrer un certain nombre de modifications sur l’écosystème aquatique récepteur. Le développement d’importantes colonies modifie drastiquement le type et la qualité des substrats, qui deviennent alors moins biogènes, voire non colonisables pour les espèces benthiques indigènes.
L’activité physiologique des individus entraîne également une forte consommation en oxygène dissous et un relargage significatif de dioxyde de carbone dans l’eau. Les fèces de l’animal présentent également la particularité d’être très concentrées en nitrate, en azote ammoniacal ainsi qu’en phosphore.
Les caractéristiques physico- chimiques de l’eau et des sédiments peuvent ainsi être perturbées par les communautés de C. Fluminea, avec de potentielles incidences sur la production primaire du milieu.
C’est ce qu’a pu montrer une équipe de chercheurs américains sur le lac Tahoe, grand lac naturel situé à cheval entre la Californie et le Nevada, qui ont fait le lien entre de fortes proliférations d’algues filamenteuses du genre Spirogyra et un excès de nutriments azotés et phosphorés issus de l’activité des populations de Corbicula.
Ainsi, si d’aucuns pouvaient imaginer que le corbicule pouvait constituer un filtre efficace pour la qualité de l’eau de nos rivières et de nos lacs, eh bien, il n’en est rien : les désordres engendrés, tant sur le plan chimique qu’habitationnels, sont bien supérieurs aux hypothétiques services que pourrait rendre cet indésirable mollusque. L’incroyable rapidité de l’expansion de Corbiculaest le triste reflet de la qualité générale de nos grands systèmes aquatiques.
S’il semble illusoire de faire disparaître l’espèce là où elle est actuellement bien implantée, c’est tout de même une raison de plus en faveur de la préservation et de la restauration des conditions thermiques et morphologiques des milieux, si l’on veut les épargner de l’invasion de Corbicula.