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GESTION DE LA PÊCHE RÉCRÉATIVE EN FRANCE : UN DEMI-SIÈCLE D’INCOMPÉTENCE ET DE GABEGIE, mais « TOUT VA TRÈS BIEN MADAME LA MARQUISE…. »
A l’heure où la FNPF lance une énième consultation auprès des pêcheurs, pour essayer d’enrayer la baisse ininterrompue de nos effectifs depuis un demi-siècle, Pierre Affre revient sur la gestion de ses dirigeants depuis la même période, accuse et propose quelques pistes.
Si l’on en croit les instances officielles de la
Pêche en France, en dépit de quelques petits problèmes et notamment une baisse
constante et ininterrompue depuis 49 ans (année record en 1964) du nombre de
pêcheurs, l’organisation qui gère la Pêche et les milieux aquatiques dans notre
pays (FNPF) reste toujours « la meilleure et la plus démocratique du monde ».
C’est du moins ce que ressassent depuis plus d’un demi-siècle, les différents
présidents qui se sont succédé à la tête de l’Union Nationale de la Pêche en
France (UNPF), devenue en 2006 la Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF).
Pour avoir personnellement connu en tant que membre d’une APP puis d’une
AAPPMA, mais également en tant que journaliste, les règnes des Présidents
Martini, Solhelac et maintenant Roustan, je ne me rappelle pas une seule fois
en quarante cinq ans, avoir entendu l’un ou l’autre de ces dirigeants de la
Pêche française, remettre en question leur gestion ou même les structures de la
Pêche associative (sous le couvert de la bonne vieille Loi de 1901). Et
pourtant au cours des 45 dernières années, je n’ai dû rater que six ou sept
fois les grandes messes que sont les Assemblées générales annuelles des
fédérations de Pêche, suivies de conférences de presse.En
50 ans on est passé de presque 3 millions de pêcheurs à certainement moins d’un
million aujourd’hui.Qu’au cours de ce demi-siècle écoulé, où
répétons-le, le nombre de pêcheurs en eau douce est passé de presque 3 millions
à certainement moins d’un million aujourd’hui (soit une perte des deux tiers
des effectifs), les dirigeants « élus » des pêcheurs trouvent bien
évidemment, de bonnes raisons de se conforter dans leurs présidences mais
estiment que cette baisse ininterrompue est due à des facteurs indépendants de leur
volonté et de leur gestion, passe encore ! Mais que la bonne vingtaine de
ministres de l’Environnement qui se sont succédé au cours de la même période
et ont presque toujours assistés à ces assemblées générales, n’aient jamais
rien trouver à redire sur cette gestion associative qualifiée de
« meilleure et plus démocratique du monde », est inquiétant et
significatif de la façon dont nos élus politiques gouvernent. Pas plus
d’ailleurs que les ministres de l’Environnement et leurs nombreux directeurs de
Services, les différents présidents du
CSP (Conseil Supérieur de la Pêche) n’ont trouvé à redire à cette gestion. Au
cours du demi-siècle écoulé, ils ont entériné pratiquement toutes les décisions
(les fameux « vœux ») des pêcheurs, souvent contre l’avis de quelques
ingénieurs compétents de leur Service. L’ONEMA (Office National de l’Eau et des
Milieux Aquatiques) qui a remplacé, il y a quelques années, le CSP, n’aurait
paraît-il plus droit au chapitre en matière de pêche (le mot n’apparaît plus
dans son intitulé) ni même de réglementation ! Les garde-pêche devenus « agents »
de l’Onema, qui déjà du temps du CSP ne contrôlaient pas beaucoup les pêcheurs
(en cinquante ans de pratique assidue au bord de nos ruisseaux, rivières,
fleuves ou plans d’eau, je n’ai été contrôlé qu’une fois et encore par les
gardes de la Brigade Mobile du Saumon, un jour d’ouverture à cette espèce),
seraient-ils d’ailleurs encore habilités à le faire ? En tous cas, ils ont
bien assez de leur 35 heures hebdomadaires, à essayer de faire respecter les
lois sur l’Environnement et la protection des milieux aquatiques, pour en plus
vérifier si le pêcheur croisé au bord de l’eau (encore faudrait-il, qu’ils y
aillent…) est à jour de ces cotisations et respecte la réglementation en
vigueur.Mise en œuvre et application de la
réglementation halieutique.Et pourtant la gestion de la Pêche
récréative, relève essentiellement de la mise en oeuvre et de l’application de
règlements qui ont fait leurs preuves dans la plupart des pays (Etats-Unis,
Grande-Bretagne, Irlande, Autriche, Scandinavie, Espagne…) qui connaissent la
valeur du tourisme-pêche. L’augmentation des tailles légales de capture, la
limitation du nombre de prises, la création de parcours « No-Kill »,
l’interdiction ou du moins la limitation de certains modes de pêche
destructeurs et incompatibles avec une gestion salmonicole (asticot et teigne
pour la Truite, petite bête et autres larves pour l’Ombre), permettraient
rapidement à nos rivières de retrouver un standard européen en matière
d’halieutique.Ce n’est pas avec un prix moyen en
2013, de carte annuelle de pêche de 85 € (ce qui met dans les eaux de première
catégorie, la journée de pêche aux salmonidés à moins de 50 centimes
d’euro), permettant de prendre dans certains départements un nombre
illimité de truites, dans d’autres vingt ou au minimum dix par jour, que l’on
peut raisonnablement gérer une ressource aussi fragile et précieuse. Soit
les pêcheurs français accepteront de payer un peu plus cher pour leur loisir et
le droit de conserver quelques beaux poissons, soit il leur faudra apprendre à
pêcher en « No-Kill ».Il n’est pas normal que celui qui
désire prélever des poissons, paye le même prix que celui qui les relâche. Dans
les lieux de pêche foraine (eaux closes) les pêcheurs payent au poids les
truites de pisciculture qu’ils ont capturé et qu’ils désirent
emmener. Sur les parcours de type réservoir, la journée de pêche est en
moyenne facturée autour de 40 ou 50 €, quelquefois beaucoup plus. Or ces types
de parcours ne cessent de se développer dans notre pays, et les pêcheurs qui
les fréquentent sont de plus en plus nombreux. Preuve s’il en fallait une, que
malgré les acquis de la révolution de 1789, les Français sont comme leurs
collègues des autres pays européens, prêts à payer, même assez cher pour un
loisir pêche de qualité. Les mentalités en effet ont évolué. Les
pêcheurs de ce début de troisième millénaire, recherchent plus dans leur
loisir, un sport voir un art de vivre, qu’un moyen de remplir à bon marché un
congélateur. Les « viandards », ne font plus la loi, même si dans
certaines régions, comme le Sud-Ouest ou les Pyrénées, les
« asticotiers » semblent se retrancher dans ce qui risque d’être leur
dernier bastion.Comment est dépensé l’argent des pêcheurs?
Pour en revenir à la façon dont est dépensé l’argent des
pêcheurs—autour de cent millions d’euros annuellement—il nous faut ici
distinguer, l’argent des cartes de pêche, de celui des taxes piscicoles
devenues avec la création de l’Onema, des « contributions à la protection
des milieux aquatiques ». Au temps du CSP, les salaires des gardes comme
on les appelait encore et des ingénieurs de « Régions piscicoles»,
étaient, avant que la baisse continue des cartes de pêche, n’y pourvoit plus,
payés avec l’argent des taxes piscicoles. Dans les années 80-90, alors que le
nombre de pêcheurs avait déjà diminué de moitié au cours du quart de siècle
précédent, quand dans le même temps les indices des salaires de la fonction
publique ne cessaient d’augmenter, il a fallu que l’Etat mette la main à la
poche, pour renflouer le CSP. Mais là encore aucun des ministres de
l’Environnement n’y trouva à redire. Seul Michel Charasse ministre du Budget du
Président Mitterrand et lui-même pêcheur à la ligne, s’essaya à donner un coup
de pied dans la gigantesque fourmilière halieutique, pour récupérer plus
rapidement l’argent des taxes piscicoles et mieux le redistribuer…Mais il fut
désavoué par le président Mitterrand qui préféra écouter Jean-Michel Baylet,
son ministre du Tourisme et propriétaire de la Dépêche du Midi, qui donna dans
son journal la parole à tous les asticotiers radicaux-socialistes du Sud-Ouest,
pour qu’on ne touche surtout pas aux structures associatives (loi de 1901) de
la Pêche. Et encore une fois la gestion la plus démocratique en même temps que
la meilleure du monde fut sauvée.Et pourtant, en
1964 nous étions près de trois millions2 964 000 très exactement (chiffre du ministère des
Finances) à acquitter une taxe piscicole quand la population française de
l’époque était loin des soixante et quelques millions d’aujourd’hui. En 1964
les RTT n’existaient pas, la retraite était à 65 ans et beaucoup n’en profitaient
pas longtemps (l’espérance de vie n’était pas la même qu’aujourd’hui) et
mourraient avant d’avoir eu le temps
d’aller à la pêche. En 1964 contrairement à ce que l’on pourrait croire, les
rivières et les fleuves étaient beaucoup plus pollués qu’aujourd’hui, et la
mode en 1964 n’était pas comme de nos jours aux loisirs “écologiques”… Alors
comment se fait-il qu’au cours des cinquante dernières années nous n’ayons pas
augmenté l’effectif de 1964, mais perdu les deux tiers des pêcheurs ???…Pour avoir donc, assisté en tant que journaliste, à presque
tous les Congrès de l’Union Nationale des Pêcheurs depuis le milieu des années
70, et entendu les litanies des présidents
Martini, Solhelac et maintenant Roustan, je vais vous donner en “scoop” les
raisons de cette perte de plus de deux millions de pêcheurs. C’est à cause des
sécheresses (1976, 2006) ou des
inondations (1981, 88, 95, 2006, 2013), des tempêtes (1999 et 2009) ou de la Coupe
du monde de football (1998), ou de rugby, de la concurrence de la planche à
voile, du tennis, du golf, du vélo tout-terrain, de la pétanque….Sans rire,
toutes ces raisons (sauf la pétanque) ont tour à tour, été invoquées le plus
sérieusement du monde par les dirigeants français de la Pêche associative, pour
expliquer la baisse ininterrompue depuis 1964 du nombre de cartes de pêche…Hémorragie
halieutique hexagonaleAu ministère de l’Environnement quelques experts
certainement énarques, expliquent cette hémorragie halieutique hexagonale par
une évolution de la composition de la société française avec déclin du secteur
primaire au profit du tertiaire. Etrangement, partout ailleurs dans le monde
occidental, l’urbanisation et les conséquences sociales qui l’accompagnent ont
au contraire entraîné un regain d’intérêt pour les loisirs de plein air en
général et pour la pêche en particulier….Ainsi en Grande Bretagne les clubs de
pêche regroupent 3,6 millions de pêcheurs réguliers, alors que remarquons le,
dans les îles britanniques le réseau hydrographique ne représente pas le quart
du nôtre en linéaire de cours d’eau et surfaces de plans d’eau réunis…En
Allemagne, d’après le ministère du tourisme il y a 5,1 millions de pêcheurs
pratiquant régulièrement et la pêche récréative génère dans ce pays 270
millions d’euros de retombées économiques. Aux Etats-Unis d’ Amérique, les
derniers chiffres publiés en 2012 par le ministère de l’Intérieur (qui gère la
pêche, la chasse et les parcs nationaux) font état de 58 millions de pêcheurs
récréatifs (eau douce et mer confondu il est vrai)….qui eux généreraient plus
de 100 milliards de dollars de chiffre d’affaire, liée à cette activité…. Pour
avoir de tels résultats, ces trois pays seraient-ils beaucoup moins urbanisés
que le nôtre??? Bénéficieraient-ils de conditions météo idéales pour la pêche,
sans inondations, sans sécheresse… La planche à voile, le golf et le tennis n’y
seraient-ils pas pratiqués !! Cherchez
l’erreur….En fait dans ces trois pays cités en exemple, comme dans des dizaines
d’autres de par le monde, la pêche sportive ou récréative est gérée par des
gens compétents, qui ont fait, font et continueront de faire ce qu’il faut pour
que leurs pêcheurs ne désertent pas les bords des rivières, et surtout prennent
des poissons, même si c’est aujourd’hui la plupart du temps, pour les relâcher
ensuite.Pourtant si l’on en croit nos dirigeants “officiels”, il
ne faut surtout pas toucher aux structures et fondements de la pêche française ni
invoquer une quelconque incompétence de ses dirigeants. Et pour que les élus et
les hommes politiques entendent bien ce discours, l’Union Nationale (devenue la
FNPF) leur rappelle à chaque élection que les pêcheurs et leurs familles
représentent en France quatre à cinq millions de bulletins de vote potentiel
(tu parles!!)…Exode des pêcheurs
français vers l’étranger.Mais si les Français pêchent de moins en moins nombreux
tous les ans dans leurs eaux, ils sont de plus en plus nombreux à s’expatrier
pour pratiquer leur loisir à l’étranger….Là encore chercher l’erreur ! Dans
tous les pays du monde où la pêche est gérée et rapporte aux économies
nationales et locales, il est possible de pêcher la truite jusqu’à généralement
la mi-octobre (chez nous fermeture au 3 éme samedi de septembre), il est
possible et même recommandé de pêcher l’ombre jusqu’à la fin décembre voire la
fin janvier en Bavière (chez nous fermeture en même temps que la truite)…Dans
tous les autres pays, il est possible en février, mars, avril de pêcher la
perche, le sandre ou le silure à la cuiller ou autres appâts artificiels, chez
nous c’est interdit car on risquerait de prendre un brochet…Voila trois petites
pistes que nous suggérons à nos dirigeants, ainsi d’ailleurs qu’à l’ONEMA (si
cette dernière toutefois a son mot à dire en matière de modification de la
réglementation) d’explorer rapidement, si ils veulent enfin, après près de
cinquante années de baisse, essayer d’enrayer la chute des effectifs de
pêcheurs.D’autres grandes orientations seraient d’autoriser pour de
nombreuses espèces (pas seulement la carpe, mais aussi pourquoi pas la truite,
comme aux Etats-Unis…) la pêche de nuit et bien sûr de généraliser les parcours
« No kill » (voir notre encadré)
et surtout sur ces parcours, de prévoir une surveillance vigilante comme cela
se pratique partout dans les autres pays. Mais en fait plutôt que tenter
d’aménager et de rapiécer un système qui a fait la preuve de son inefficience
depuis trop longtemps, ce serait plutôt par une décision conjointe des
ministres de l’Ecologie et du Tourisme, à nos dirigeants politiques de changer
les structures associatives de la Pêche récréative et d’en confier la gestion,
non plus à des notables (not able, pas capable en anglais) « élus »
par moins de 10 peut-être même 5% des pêcheurs, mais à des gens compétents (en
hydrobiologie, en halieutique, en économie) comme nous en avons dans de
nombreux services de l’Etat.Pierre
AffreENCADRÉ :
LE « NO-KILL » (alternative : DES QUOTAS RESPECTÉS) : UN
MODE DE GESTION INCONTOURNABLE POUR LES SALMONIDÉS ET LES CARNASSIERS.Aujourd’hui, surtout chez les jeunes
pêcheurs, on constate avec plaisir, le développement d’une éthique et d’un
discours en faveur d’une pêche sportive, qui respecte le poisson et désire
protéger le milieu et ses habitants. Contrairement à la chasse, nous avons la
chance à la pêche, de pouvoir relâcher nos prises, qui ainsi nous redonneront,
à nous ou à d’autres, du plaisir pour une prochaine fois. Et sans demander une
généralisation du « No-Kill », nous pensons, contrairement à de trop
nombreux présidents départementaux de Fédérations de Pêche, que si l’on
n’impose pas réglementairement, cette forme de gestion, sur des parcours
délimités et suffisamment vastes, comme cela existe maintenant partout à
l’étranger, nous ne pourrons dans notre pays, en voir les immenses avantages.En effet, un parcours ne peut-être
« no-kill » de façon facultative. Même si de plus en plus de jeunes
pêcheurs, s’imposent à eux-mêmes de relâcher leurs prises, personne n’en tirera
avantage, ni les autres pratiquants, ni le milieu, si une poignée de
« viandards » viennent ensuite écumer le parcours avec un mode de pêche
autre qu’aux leurres artificiels. Vu l’immensité de notre réseau hydrographique
salmonicole (150 000 km de ruisseaux, 60 000 km de petites rivières et 15 000
km de rivières) il ne nous apparait pourtant pas exorbitant de demander à
nos Présidents fédéraux, à titre d’expérience, de créer
plusieurs kilomètres de parcours « no-kill » par département. On
pourrait ainsi tout à fait imaginer, des parcours réservés à la mouche et
d’autres mixtes, ou le lancer aux leurres artificiels serait également
autorisé. Seule la pêche aux appâts naturels est incompatible avec ce type de
parcours, puisque le taux de survie des truites ou des ombres qui ont engamé profondément
un appât, est nettement diminué. Quand, en moyenne, il y a sans compter les
ruisseaux ou même les petites rivières, au moins 200 km de rivière
à truite par département, est-ce exagérer, que d’en demander la mise en
« no-kill » de 10 ou 20 km? Le « no-kill » est aujourd’hui
devenu dans tous les pays qui gèrent un tourisme-pêche de qualité, un mode de
gestion incontournable. Il serait grand temps, que nos gestionnaires autorisés
et leur ministre de tutelle, à l’Environnement, s’en aperçoivent. Si des
décisions rapides, ne sont pas prises dans ce sens, craignons que la
privatisation des meilleurs parcours salmonicoles, déjà bien entamée dans notre
pays, ne s’y généralise.
Les sept familles de la pêche – Les Indiens
Et si les millions de pêcheurs qui parcourent les océans et rivières du monde se répartissaient en quelques grandes familles de caractères ? Ces cousins de l’onde ne manquent pas de signes de ralliement. Il y a ainsi les « pressés », les « mythos », les « équipés », les « scientifiques », les « méfiants », les « viandards ». Vous les découvrirez bientôt en ligne sur ce site. En commençant aujourd’hui par les Indiens. Noble catégorie dont peut-être faîtes-vous partie…
Par Vincent Lalu
Savez-vous ce qui differencie un Indien d’un autre pêcheur ? Ce n’est pas la tenue (l’Indien ne porte pas de plume, ni sur la tête ni ailleurs, il n’a pas de tomawak accroché à la ceinture et ne fume que rarement de l’herbe de bison). Ce n’est pas non plus la façon de sauter sur un mustang – qu’il n’a pas – ni d’envoyer des ronds de fumée depuis son havane. Non, ce qui distingue l’Indien de l’autre pêcheur, c’est que l’Indien lance à peu près cent fois moins souvent, mais prend dix fois plus de poissons. Le “pressé”, par exemple, dont nous parlerons une autre fois, commence déjà à fouetter alors qu’il n’a pas encore claqué la portière de sa voiture. Les autres ne valent guère mieux. Ils pensent tous que pour prendre du poisson il suffit de balancer sa ligne comme un métronome en travers de la rivière, histoire d’attraper les truites au lasso ou de les assommer à coups de cuiller. Certains, dont quelques disciples de l’ami Eric Joly, s’entraînent plus qu’ils ne pêchent. Encouragés par quelques théories audacieuses, notamment élaborées par les saumoniers,selon lesquels un leurre qui est dans l’eau a plus de chance d’être pris qu’un leurre qui est dans l’air.
L’Indien ne voit pas les choses de cette façon. Pour lui, avant de pêcher, il faut regarder, comprendre pour apprendre, trouver sa place, se faire oublier. L’acte lui-même ne viendra que plus tard, au bon moment, quand l’Indien jugera que le sifflement de sa soie ne risque pas d’envoyer tout le monde aux abris. Mémé Devaux, qui comme Henri Bresson appartient à la sous-catégorie des Indiens pressés (très vite en pêche, mais dans la discrétion), me donna un jour ce conseil de pêcheur au toc : “Quand tu arrives sur un poste, surtout si la rivière est étroite, ne commence pas à pêcher avant deux ou trois minutes.” Lui fumait une cigarette pour laisser l’écho de son pas sur la berge se diluer dans les tourbillons apaisants du courant, le temps que ce qui était la voûte de leur caverne cesse d’infliger aux truites le supplice de ses vibrations telluriques. Ainsi sont les Indiens. Toujours capables de se mettre à la place des poissons qu’ils traquent.
Les Indiens n’arrivent jamais en terrain conquis, ils se font discrets, modestes, transparents, comme s’il leur fallait d’abord se faire accepter par l’écrin de leur passion, faire ami ami avec la végétation, la lumière, les roches et enfin la rivière, qui leur saura gré de d’abord s’intéresser à elle, à ses courants, ses gravières, ses cathédrales de tuf et au rythme de ses eaux. On trouve souvent des manouches dans les rangs des Indiens. On tombe dessus au dernier moment, au détour d’un saule, absorbés par le feuillage, attentifs au moindre détail, armés de cette infinie patience qui vaut mieux que la meilleure des mouches. Celui-là pêchait en nymphe derrière le tennis d’Is-sur-Tille, à deux pas d’un parking, un courant famélique, négligé par les autres pêcheurs. Il y posa trois fois sa ligne en “catgut”, au bout de laquelle se débattit bientôt une jolie fario de 35 cm, qui prit son galet et très vite la direction du panier.
Les Indiens sont une confrérie à part. Ils n’ont pas grand-chose en commun avec les autres pêcheurs, si ce n’est qu’ils s’intéressent, eux aussi, aux poissons. Et encore, pas forcément aux mêmes poissons. L’Indien sera toujours plus tenté par la capture qui validera son statut de dénicheur unique que par celle qui remplira sa musette. En revanche, les Indiens se reconnaissent facilement entre eux, même lorsqu’ils n’ont pas conscience d’en être, et qu’ils laissent au regard des autres le soin de les nommer. Leur rencontre et la reconnaissance qui en découle se font forcément au bord de l’eau, avec ou sans canne. Deux Indiens peuvent trébucher l’un sur l’autre parce qu’ils ne se voyaient pas, trop occupés qu’ils étaient à se fondre dans le paysage, à se faire oublier du monde, et quelquefois des autres pêcheurs qui adorent leur casser le coup juste pour leur dire : “Tu l’as vue celle-là ? – Oui je l’ai vue, juste avant que tu la fasses barrer.” J’ai deux amis. Appelons-les Philippe B. et Pierre A. Le premier a 12/10 aux deux yeux, le second est tellement miro que, s’il était peintre, il ferait dans l’abstrait. Vous me direz qu’il est normal que Philippe B. voie les poissons et Pierre A. ne les voie pas. Et vous auriez raison. Enfin, presque. Car est-ce l’oeil qui fait le faucon ou le faucon qui fait l’oeil ? Je ne suis pas loin d’opter pour la deuxième solution : on n’est pas miro – que par hasard – ou, autrement dit : même si cela est très injuste, c’est le plus mal équipé des deux qui renonce le premier à essayer de voir les poissons sur le fond de la rivière. Je conçois bien volontiers que ce genre de raisonnement n’est pas pour plaire aux vrais handicapés de la rétine. Mais, franchement, combien de titulaires d’une excellente vue ont cessé depuis belle lurette de tenter de voir les truites avant de songer à les pêcher ? Et marchent ainsi chaque jour sur le nez d’une bonne douzaine de poissons jusque-là bien disposés à leur égard ? Conclusion, c’est souvent plus le regard que la vue qui manque aux pêcheurs.
Il n’y a pas d’âge pour être un Indien, mais il y a peut-être un âge pour en devenir un. Question d’éducation, d’initiation.
Celui-là, assurément, était né comme ça. Le fils de son père, maçon de son état, qui l’emmenait à la pêche depuis son plus jeune âge et qui s’était vite aperçu que le petit était différent, qu’il voyait les poissons quand lui ne les voyait pas, qu’il avait une façon de se déplacer au bord de l’eau à la fois innée et unique, une économie de gestes et une précision stupéfiantes.
Quand je les ai croisés tous les deux, le papoose avait dix ans et décrivait déjà le poisson qui allait succomber au maniement de son vairon.
“Tu vois le brochet sur la vase, là, devant l’herbier ?” Non, je ne voyais pas. “Mais si, regarde bien, il y a une herbe juste au-dessus des deux yeux… Oh ! il n’est pas gros. Peut-être 50. Tiens, le voilà.” Et la monture s’en alla planer du côté de l’herbier. Où était le brochet qui faisait bien 50 et atterrit sur l’herbe, devant mes pieds. L’enfant s’en saisit et, très vite, le rendit à son élément. “Tu sais que tu n’as pas le droit de faire ça. On est en première catégorie. Il est interdit de remettre un brochet à l’eau, quelle que soit sa taille.” Junior sourit. Manifestement, les brochets, il les préférait dans la rivière. Je n’ai revu ni le père ni le fils. Et je ne sais si en grandissant l’enfant est resté l’indien qu’il était dans son jeune âge. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’une initiation intelligente peut faire d’un enfant passionné un indien tout à fait convenable. Un indien qui saura, par exemple, que pour que la rivière vous livre son poisson il faudra d’abord lui donner beaucoup de temps, de patience, d’attention humble. Etre un aspirant ému, éperdu de passion silencieuse, prêt pour l’aventure de la grande fusion. Que la rivière est une femme – eh oui, encore –, qu’il faut la conquérir, elle et tout ce qui l’entoure, et qu’une fois conquise, et une fois seulement, elle vous donnera son coeur où nagent les poissons que vous convoitez.
Jean Baptiste Vidal, un Français guide à Villa Maria
Jean Baptiste Vidal est passionné de pêche à la mouche depuis qu’il a 12 ans. Après des études d’hydrobiologie à la faculté de Rennes, il a trouvé un emploi de technicien auprès de la Fédération de pêche du Finistère. Mais, très vite, lui qui rêvait de parcourir les rivières de son département s’est retrouvé confiné dans un bureau à établir des statistiques sur la désaffection du nombre de pêcheurs dans les cinq départements bretons. Aussi, quand un ami de son père lui proposa pendant son mois de congé estival d’aller guider des clients sur les rivières d’Islande, il n’hésita pas un seul instant. Comme les clients ont été très satisfaits de ses prestations de moniteur de pêche, Arni, le patron de Lax-A, lui proposa de guider également pendant l’hiver dans l’hémisphère Sud. Et c’est ainsi qu’il y a cinq ans, Jean-Baptiste s’est retrouvé guide de pêche sur le Rio Grande. A ma connaissance, il existe très peu de guides de pêche internationaux de nationalité française de la stature de Jean-Baptiste. Si vous voulez vous initier ou vous perfectionner aux techniques de pêche des truites géantes, c’est le moment de profiter de sa présence en Terre de Feu.
Pierre Affre