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  • Un péril nommé gaz de schiste

    Un péril nommé gaz de schiste

    Les compagnies gazières ont trouvé le
    moyen d’exploiter le gaz naturel présent dans les fissurations de
    certains schistes, laissant présager de nouvelles ressources importantes
    pour satisfaire notre appétit énergétique. Seulement, que ce soit aux
    Etats-Unis ou en France, de plus en plus de monde, scientifiques,
    écologistes ou simplement riverains, tire la sonnette d’alarme…

    Par Samuel Delziani

    Le
    progrès technologique n’a pas que du bon… Après les marées noires, les
    accidents dans les centrales nucléaires et les rivières détruites par
    les barrages hydroélectriques, notre soif d’énergie risque de créer un
    nouveau cauchemar. Ce nouveau drame sera provoqué par l’exploitation du
    gaz présent dans les fissurations de certains schistes, une exploitation
    nécessitant un procédé extrêmement lourd dont les conséquences
    environnementales, encore largement méconnues, inquiètent de plus en
    plus, que ce soit aux Etats-Unis ou en France. Des deux côtés de
    l’Atlantique des voix s’élèvent pour mettre en garde contre les effets
    de cette nouvelle source d’énergie fossile. La fracturation hydraulique,
    méthode qui permet l’extraction de ces gaz dans des strates très
    profondes (entre 1 000 et 3 000 mètres), est au centre des inquiétudes.
    L’idée est d’injecter à très forte pression un mélange d’eau, de sable
    et de nombreux produits chimiques (entre 500 et 2 000 produits
    différents) afin de pulvériser la roche et ainsi accéder aux poches de
    gaz. Ce cocktail comprend des gélifiants, des anticorrosifs, des
    biocides, des adjuvants et beaucoup d’autres produits chimiques, dont
    les effets sur l’environnement sont parfois encore mal connus.
    Cette
    méthode est comparée volontiers à la création de tremblements de terre
    en miniature. Parmi ces produits chimiques, certains sont connus pour
    être des substances cancérigènes, notamment le benzène.
    Aux
    Etats-Unis, les eaux superficielles et les nappes phréatiques ont été
    touchées. L’impact sur l’environnement et le cadre de vie de la
    population vivant à proximité des zones d’extraction a été terrible. En
    effet, il faut créer des puits tous les 500 mètres, ce qui forcément
    laisse des cicatrices sur les paysages. Mais l’enjeu économique est
    extrêmement important, puisqu’on estime que les réserves de gaz naturel
    non Un péril nommé gaz de schiste conventionnel sont deux fois plus
    importantes que les réserves de gaz naturel conventionnel. Aux Etats-
    Unis, les gaz de schiste sont devenus la deuxième source d’énergie du
    pays et permettent d’y chauffer plus de la moitié des foyers.

    Une étude plus qu’inquiétante

    Un
    documentaire, Gasland, réalisé par un journaliste indépendant nommé
    Josh Fox a jeté un pavé dans la mare. Josh Fox donne ici la parole à ces
    Américains oubliés qui vivent les conséquences tragiques de ces puits
    s’élevant au fond de leur jardin. Ils polluent l’air qu’ils respirent et
    l’eau qui sort de leur robinet. L’image 7 de cet habitant du Colorado
    allumant de son briquet une imposante flamme à la sortie de son robinet a
    de quoi faire frémir… Le lobby pétrolier américain a fait du
    journaliste une de ses cibles favorite. Lobby qui a de puissants appuis à
    Washington. Ainsi, le réalisateur a depuis été inscrit à la liste de
    surveillance des terroristes du département américain de la Sécurité
    intérieure.
    Le New York Times a publié le 26 février une enquête
    exhaustive sur les conséquences environnementales de cette exploitation,
    notamment en analysant près de 30 000 pages de documents confidentiels
    produits par l’EPA, l’agence de protection de l’environnement
    américaine.
    Ce document estampillé “confidentiel” a été fourni par un
    officiel de l’agence. Le tableau dépeint par ces données a de quoi
    donner des sueurs froides. Ainsi, chaque puits produit plus d’un million
    de litres d’eaux usées et parfois jusqu’à quatre millions ! Sachant
    qu’aujourd’hui il existe 493 000 puits en exploitation aux Etats-Unis,
    répartis dans 31 Etats, et que chaque puits peut être “hydro fracturé”
    jusqu’à 18 fois, ces chiffres font froid dans le dos.
    Cette enquête
    révèle également que l’eau ainsi rejetée est parfois radioactive. Ainsi,
    en Pennsylvanie, on a observé la présence de radium (jusqu’à 1 500 fois
    le seuil toléré par l’administration fédérale) et d’uranium (jusqu’à 25
    fois le seuil toléré). Dans la même région, la présence de benzène est
    également préoccupante (jusqu’à 250 fois le seuil toléré).
    Loin de
    prendre parti contre ce type d’exploitation, créatrice d’emplois et
    assurant une plus grande indépendance énergétique du pays, le quotidien
    déplore surtout la complaisance des autorités responsables envers
    l’industrie. Aujourd’hui, la remise en question gagne du terrain
    outre-Atlantique. Devant ces conséquences environnementales, l’Etat de
    New York a ainsi décidé un moratoire sur l’exploitation de ces puits
    afin de protéger ses réserves en eau potable.

    En France, la résistance s’organise

    En
    France, ce n’est pas moins de 20 000 personnes qui ont arpenté le pavé
    de Villeneuve-de-Berg en Ardèche, le 26 février dernier, pour dénoncer
    les risques de pollutions liés à l’exploitation du gaz de schiste. Dans
    une ville qui compte 3 000 âmes, on peut dire que c’est une mobilisation
    d’envergure.
    Schuepbach Energy et GDFSuez ont obtenu un permis pour
    explorer 930 km2 autour de Villeneuve, soulevant des inquiétudes
    légitimes dans une région où le cadre de vie est également un enjeu
    économique, avec l’importance vitale des secteurs de l’agriculture et du
    tourisme. Les autorités françaises ont permis à des sociétés françaises
    (dont Total et GDF Suez) et étrangères d’explorer le sous-sol à la
    recherche du précieux gaz sans aucune consultation préalable, sans aucun
    débat contradictoire. Et cela sur près de 10 % de l’ensemble du
    territoire ! Selon des estimations du groupe Total, publiées par le
    quotidien économique Les Echos, les gisements du sud de la France
    renfermeraient 2 380milliards de mètres cubes de gaz, soit cinquante ans
    de consommation pour tout le pays. Les groupes français ont conclu des
    partenariats avec des entreprises américaines, car ce sont les seules
    qui maîtrisent les techniques d’extraction.
    En mars 2010, Jean-Louis
    Borloo a signé trois arrêtés autorisant l’exploration sur de grandes
    parties du territoire, parmi les plus sauvages de France. Cette zone
    s’étend du Larzac à la Drôme en passant par l’Ardèche et les Cévennes !
    On commence également à se mobiliser en Seine-et- Marne où un permis
    d’exploitation a été accordé autour de Château-Thierry, un préforage sur
    la commune de Doue a d’ailleurs été réalisé sans qu’aucun élu local
    soit informé. Une manifestation réunissant plusieurs milliers de
    personnes a été organisée à Doue le 5 mars dernier en présence de José
    Bové, le député européen étant à la pointe du combat hexagonal contre
    l’exploitation des gaz de schiste.

    Egalement présents, des
    élus locaux, des associations, des riverains inquiets et même des
    Ardéchois venus soutenir la cause des habitants de la Seine-et- Marne.
    Devant la contestation grandissante, Natalie Kosciusko-Morizet, ministre
    de l’Ecologie, a déclaré la suspension de l’exploration lors d’un
    déplacement en Dordogne le 17 février dernier. Elle a également mis en
    place une commission d’évaluation sur le sujet. Ainsi, elle a affirmé
    que si on ne pouvait pas trouver une technique différente, respectueuse
    de l’environnement, pour l’exploitation de ces gaz que celle utilisée
    aux Etats-Unis, la suspension serait maintenue. Décision qui ne suffit
    pas aux opposants, qui réclament l’abrogation pure et simple des trois
    permis d’exploration. Selon la ministre, le code minier ne permet pas
    l’abrogation de ce type de permis. Pourtant, le gouvernement a, le 19
    janvier, passé une ordonnance afin de réformer ce fameux code,
    simplifiant notamment les démarches à accomplir par les entreprises.
    Cette décision a été prise sans qu’aucun débat ait eu lieu à l’Assemblée
    nationale. Plus d’enquête publique pour les permis de recherche,
    passage du permis de recherche au permis d’exploiter extrêmement
    facilité ou encore documents de prospection non communicables au public
    pendant deux décennies : ces nouvelles dispositions tombent plutôt mal
    en pleine polémique sur les gaz de schiste. Autre inquiétude des
    écologistes : cette énergie pourrait freiner le développement des
    énergies renouvelables, comme l’éolien ou le solaire, qui souffriraient
    d’une baisse des investissements.
    Ce qui est le plus inquiétant,
    c’est que sans cette mobilisation citoyenne ces permis de polluer
    seraient passés comme une lettre à la poste. Notre ministre semble avoir
    découvert le problème après le début de la mobilisation. Pourtant
    gouverner, c’est prévoir ? Encore une preuve que les citoyens n’ont pas
    d’autre choix que de toujours rester vigilants.