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  • « Une plage » par Charles Pigeard

    « Une plage » par Charles Pigeard

    Oubliés les tracas quotidiens, vous êtes seul au monde à demi immergé sur cette plage du sud-est où la mer se forme et où le mistral tour à tour ami ou ennemi, sert ou consume l’efficacité de vos lancers. Les loups sont là derrière les vagues, vous le savez, vous les sentez… Ambiance !

    Vous arrivez sur le site choisi. Vous savez que les poissons sont là. Aucune excuse. Malgré les quarante minutes de marche vous n’êtes pas fatigué. – Un peu excité, voilà tout. Vos gestes sont rapides, vous avez hâte. Le coin est prometteur, les conditions excellentes. Le pic pour la canne. Le sac, avec plus de leurres qu’il n’en faut, un peu d’eau, les bobines de rechanges. Au fur et à mesure que vous enfoncez le pic, le bruit de la mer se fait plus présent. Le chuintement du sable sur le sol. Les vagues comme des masses solides que le mistral affronte. Certaines reculent sous la pression. D’autres enflent et éclatent en un crépitement de gouttelettes que le vent renvoie vers le large. Le mistral est partout. Vos oreilles bourdonnent. Vous avancez dans l’eau. A chacun de vos pas, vous sentez le flux et le reflux contre vos jambes. Les vagues qui éclatent dans votre dos vous renvoient un mur d’écume emporté par les rafales. Le choc de celles qui arrivent de face ; le mur d’eau que le mistral rabat derrière. Vous êtes à trente mètres. La houle atteint par moment votre poitrine. Parfois quelques centimètres à peine pour que l’eau pénètre dans les waders. Vos tirs sont tout d’abord mesurés. Comme un échauffement.

    Retrouver la sensation, cette pression sur l’index, si fugace.

    Vous savez que votre excitation peut vous faire parfois oublier de vérifier que le bas de ligne ne se soit entouré autour de l’anneau de tête. Dans le chaos ambiant, il faut vérifier que la tresse ne se plaque contre le blank ou qu’un des triples ne se prenne dans le fil. Vous ne pêcherez bien qu’après vous être calmé, vous le savez. Vous lancez, toujours plus loin, jusqu’à la troisième vague, là où les bars chassent.

  • 2048, océan année zéro

    2048, océan année zéro

    Selon de nombreux scientifiques, si nous continuons à vider les océans à ce rythme, il n’y aura plus de poissons en 2048. Voici donc une petite nouvelle d’anticipation qui imagine le dernier dialogue entre les deux derniers poissons. Espérons que ce récit reste une fiction…

    Par Samuel Delziani

    1er janvier 2048

    Perdus dans un océan dont tout le monde a oublié le nom, deux poissons discutent devant l’entrée du frigo rouillé qui leur sert d’abri. Devant eux s’étend un paysage lunaire, le fond est strié d’immenses tranchées dessinées par les filets géants des chaluts de fond. L’eau, d’une étrange couleur verte saturée de microorganismes, jette des reflets émeraude sur les roches nues. A perte de vue, des millions de méduses de toutes les formes, de toutes les tailles, exécutent un lent ballet aquatique en se laissant flotter au gré des faibles remous de cette mer sans courant. Malgré son immensité, cet océan ne se compose plus que d’eau stagnante. Et malgré toutes ces méduses, il semble vide et trop calme.
    Les deux poissons viennent de se retrouver après de longues années d’errance solitaire à travers les mers et les océans de la planète. Ce sont des poissons sans nom, ils appartiennent à une espèce indéterminée. Ils paraissent être tout droit sortis d’une cour des miracles anatomiques. Encore vivants, ils n’ont pourtant plus l’air très frais. Leurs nageoires sont flétries, leurs branchies ne s’entrouvrent qu’avec difficulté. Le premier tire de son oeil unique son surnom de Cyclope tandis que le second répond au doux nom de Routard, parce que portant une partie de ses organes à l’extérieur il donne l’impression d’avoir un sac en bandoulière.
    A l’instar des vrais amis, ils ont l’impression de s’être quittés la veille et, joyeux, ils font le point sur leurs voyages tout en contemplant la morne plaine qui s’étale devant eux.

    « Comment ça va, Routard, ça fait une paye ? » demande joyeusement Cyclope à son vieil ami.
    « Dis donc, ça fait longtemps que personne ne m’a appelé comme ça… D’ailleurs, ça fait longtemps que personne ne m’a appelé tout court. Je ne me souviens plus depuis quand je n’ai pas croisé un autre poisson… Mais, sinon, ça ne va pas trop mal. Et toi mon vieux Cyclope ? Tu paniques toujours autant quand tu clignes de l’oeil ?
     – Non, j’ai fini par m’habituer au noir. Et au silence aussi. Moi non plus, je n’ai croisé aucun congénère depuis des années, ça me fait d’ailleurs bien plaisir de causer un peu. Ces stupides méduses ont moins de discussion qu’un concombre de mer. Alors, depuis tout ce temps, qu’est-ce que tu racontes ?
    – Je suis allé de l’autre côté de la fosse… Je voulais voir ce que le monde avait à m’offrir. Et je l’ai vu… Le monde n’a plus rien à nous offrir. Je suis allé voir les grands récifs de coraux dont me parlait mon grand-père comme d’un paradis maritime où tous les jours le buffet était servi à volonté. J’ai dû traverser des détroits encombrés de ces horribles bateaux géants, me faufiler entre des bancs immenses de sacs plastique. Je me suis perdu dans des eaux saumâtres, j’ai parcouru des distances comme aucun de mes ancêtres n’en avait parcouru avant moi et pourtant je n’ai croisé personne. Lorsque je suis arrivé devant cette barrière de corail qui avait tant nourri les fantasmes du jeune poisson que j’étais, tous les coraux étaient morts. Ils s’effritaient à vue d’oeil et, à part ces maudites méduses, je n’y ai vu aucune âme qui vive. Et toi, ton voyage a été agréable ?
     – Je ne dirais pas ça, mais tu sais, après ton départ, l’absence de nourriture m’a convaincu de prendre également la route. J’ai nagé jusqu’aux grandes plaines du littoral africain où des troupeaux de lamantins avaient pris l’habitude de brouter tranquillement d’immenses pâturages de posidonies. Eh bien, figure-toi que le paysage est le même qu’ici. Ravagé. L’eau y est encore plus sombre. J’ai continué ma route le long de cette côte. Elle semblait en feu sur tout son long, régulièrement des bruits d’explosion déchiraient le silence. J’ai arpenté le plateau continental, j’ai gravi des dorsales. Je suis allé là où des bancs de poissons migraient par millions, il n’en restait plus aucun. J’ai cherché partout, mais malheureusement c’est partout pareil. Ravagé, j’te dis ! Une fois, j’ai croisé deux phoques. Ils étaient tellement occupés à se chamailler pour un morceau de plastique qu’ils ne m’ont même pas vu passer. J’étais pourtant probablement leur dernier repas…
    – Eh oui, Cyclope, j’ai bien peur que l’océan qu’on a connu ne soit plus. Le monde que nous habitions est mort. Il sent l’eau croupie. Il porte encore les larmes de nos aïeux, et elles l’ont tellement grossi qu’aujourd’hui tu nages au-dessus de ces ports d’où des millions de navires venaient kidnapper nos parents, nos enfants et tous ceux qui ne peuplent plus aujourd’hui que nos souvenirs.
    – Oui, j’en ai vu aussi. Sinon, excuse mon trouble, mais je me sens tout chose à ton contact.
    J’ai comme des envies de reproduction.
    – Eh oui, je ne suis plus le mâle que j’étais. A force de bouffer des oestrogènes, j’ai changé de sexe. Mais, t’inquiètes, t’es pas mon genre !
    – Excuse, mais ça me fait tout de même bizarre…
    – Je comprends, j’t’en mets plein la mirette.
    – Arrête de déconner…
    – Tu sais, le paysage désertique d’aujourd’hui me déprime… Quand je me souviens de notre enfance, lorsque les poissons avaient encore des noms, je me prends à rêver d’un retour à cette époque bénie. Et je ne sais pas si c’est le bon sens féminin qui parle, mais je me rends compte presque immédiatement qu’il n’existe aucune chance que cela se produise.
    – Pourquoi tu dis ça ?
     – Mon grand-père m’a raconté tant d’histoires. Nous nagions dans son sillage, mes trois cent cinquante-six cousins, mes trente-six frères et soeurs et moi. Nous ne perdions pas une miette de ses repas comme de ses récits. Ses histoires racontaient déjà une époque révolue. En ces temps mythiques, il existait tant d’habitants différents que personne ne savait tous les nommer. Des poissons, des coquillages, des mollusques, des algues et même d’étranges bestioles appelées hippocampes.
    – Sérieux ?
    – Sérieux. L’eau était bleue et limpide. Les humains pêchaient, mais avec trois bouts de ficelle. Et en fin de compte, les poissons avaient plus peur du froid et des requins que des hommes. Mon grand-père déjà sentait que la fin de notre monde était proche. Aujourd’hui, il n’y a vraiment plus d’espoir.
    – Ne dis pas des trucs comme ça, Routard. Tu sais ce qu’on dit : faut jamais dire jamais !
    – Viens, montons, j’veux te montrer un truc… »

    Cyclope, qui n’aime pas la lumière vive (elle fatigue son oeil unique), suit son compagnon à contrecoeur vers ce soleil blafard qui peine à trouver un chemin à travers l’épais nuage qui coiffe l’océan la plupart du temps.
    Arrivés là où les eaux sont si chaudes qu’on ne peut y rester que quelques minutes, les deux compères peinent à retrouver leur souffle. Routard rassemble ses forces et avec une étonnante dextérité accomplit un saut hors de l’eau. En retombant, il semble encore plus mal en point qu’avant. Il conseille son pote.
    « T’as vu ? Tu fais exactement comme moi… Tu prends de l’élan et tu sautes. Et garde bien ton oeil ouvert… » Cyclope a peur. Il n’a jamais osé voir au-delà des eaux, mais sentant qu’il atteint le crépuscule de sa vie il se force et, concentré, effectue un petit saut vers le ciel.
    De retour dans son élément, Routard lui dit :
    « Alors ?
     – Ben… J’ai rien vu !
    – Quoi ! Mais t’as ouvert ton oeil ?
    – Ben… Ça me brûle…
    – Ben oui, ça brûle. C’est ça qu’on appelle l’air ! Dis donc, t’as jamais été sorti de l’eau par un pêcheur ?
    – Non, jamais. J’ai un oncle à qui c’est arrivé et qui est parvenu à s’extirper du pont du chalutier qui l’avait kidnappé. Il a gardé de cette expérience un souvenir mitigé.
    – Bon, ce coup-ci tu te concentres et tu le gardes bien ouvert, ton oeil. OK ?
    – OK.
    – OK ?
    – Promis. »
    Cyclope, plein de bonne volonté, reprend son élan et saute hors de l’eau, son oeil unique grand ouvert sur un monde dévasté. Aussi loin que son regard peut porter, il ne voit qu’une mer désolée, immobile, peuplée d’innombrables bateaux de pêcheurs qui errent, les filets en berne. Dans le ciel, il a certes vu de longues traînées de fumées blanches, mais aucun oiseau. Plus de mouettes, plus de goélands. En retombant dans l’eau, il est pris d’une soudaine déprime.

    « Alors ?
    – J’ai gardé l’oeil ouvert, mais j’aurais mieux fait de le laisser bien fermé. C’est aussi moche de l’autre côté qu’ici ! J’imaginais que les hommes détruisaient tout ici pour mieux vivre là-haut. Comme quoi…
    – Eh oui, c’est ça que je voulais te montrer. Aujourd’hui, tout est moche. Notre monde est mort, mais ce qui me réconforte, c’est que le leur aussi. Ils ont tout pourri. Chez nous, chez eux, ils ont réussi en un petit siècle à brûler cette maison construite par des millions d’années d’évolution. Nous ne sommes que les dommages collatéraux de leur bêtise. Aujourd’hui, je suis fatigué. L’humanité est un cancer généralisé. Notre mer n’est plus, leur terre suivra dans peu de temps. Au moins, je me plais à penser qu’ils vivront la même chose que nous : le dépeuplement de leur monde, la longue agonie de l’extinction. »

    La nuit approche et déjà les eaux deviennent plus sombres, les deux poissons ne se voient quasiment plus. Routard continue son monologue, alors que les méduses disparaissent dans la noirceur glauque de cette eau épaisse. « Oui je suis fatigué, Cyclope. Je n’ai plus le courage de chercher, j’ai trop nagé. Je suis au bout de la route. De toute façon, je n’aime plus ce monde… Tu me comprends n’est-ce pas, Cyclope ? » Mais Cyclope ne répond pas, il est tranquillement en train de faire la planche. Routard voit la silhouette de son petit corps onduler dans la lumière déclinante de la surface et comprend… Doucement, il repart vers le frigo rouillé, il n’en sortira que la nageoire caudale devant. Alors qu’il s’apprête à se caler dans le bac à légumes, il n’y a plus aucun poisson pour voir sa larme grossir cette masse sombre et puante qu’on appelait autrefois la mer…