Étiquette : Limousin

  • Etude du relâché

    Etude du relâché

    Qu’est-ce qui fait la différence entre un très bon pêcheur et un pêcheur moyen ? A force de côtoyer les meilleurs pêcheurs dans un panel de techniques, de poissons et d’approches radicalement différentes, un point commun sort du lot. Le relâché après une animation. La plupart des poissons attendent ce moment pour s’emparer du leurre, de la mouche ou de l’appât. Etude d’une phase de l’action de pêche qui fait la différence.

    Par Philippe Boisson

    A priori, aucun lien ne relie un pêcheur de truite à la nymphe à vue à un champion de la pêche du sandre à la verticale. Rien non plus d’évident entre un pêcheur de black-bass opérant au milieu d’arbres noyés et un pêcheur de brochet habitué aux grands espaces des lacs alpins. Et pourtant, tous ont compris qu’il existe une clef principale de la réussite, qui les unit au final. Chaque poisson a sa propre façon de se nourrir, lançant son attaque sur un leurre ou se décidant à prendre une nymphe uniquement dans des conditions très particulières. A l’étude de cet ensemble  de constatations, on se rend compte, en définitive, que la plupart des poissons prennent le leurre, la nymphe ou l’appât, lors du relâché faisant suite à une traction qui dans bien des cas, a attiré simplement l’attention du poisson. Ce que l’on appelle “l’animation” et qui évoque la vie donnée à une chose inerte, méritait une petite analyse. Elle s’est révélée passionnante !


    L’école de la pêche à vue

    Quelle merveilleuse école que celle qui consiste à pêcher en voyant les poissons et parfois même ce qu’on leur propose. Chaque espèce a sa façon d’analyser la chose qu’on lui présente. Et si l’on va plus loin dans la réflexion, on constate qu’il existe, pour une même espèce, des différences entre certaines rivières, ou tout simplement au sein de mêmes cours d’eau, selon que la pression de pêche s’y révèle faible ou forte par exemple. Les pêcheurs de truites sauvages à la nymphe à vue savent bien à quel point l’animation de la nymphe peut, soit pousser la truite à prendre, soit la faire détaller à toutes nageoires. La pêche à vue reste un archétype de technique empirique, où l’on apprend, par la répétition de gestes heureux ou malheureux, ce que sont de bonnes et de mauvaises décisions. Il y a un côté très primaire dans tout cela et les premiers chasseurs comme les premiers pêcheurs de notre espèce ont dû certainement procéder de la même façon. Le fait qu’ils pêchaient et chassaient pour se nourrir les a sans doute poussés à développer une intelligence salutaire, sans quoi nous ne serions sans doute pas là pour aller à la pêche pour notre simple plaisir ! A force de tenter des milliers de truites, on finit par s’imprégner de ce qui leur plaît le plus. Souvent pas grand chose, un petit relevé de deux centimètres au bon moment quand plus serait trop… Le but étant d’attirer leur regard sur cette chose qui à leurs yeux à fait une erreur en se montrant un peu trop. Cependant, si la première étape de cette micro-animation a marché, la suite est infiniment plus délicate. C’est elle qui poussera la truite à prendre ou à refuser. Le piège fonctionne uniquement si le relâché est totalement libre. Or en animant, le fil se tend immanquablement, et la qualité du relâché se trouve donc conditionnée par la tension du fil. Cet exemple résume tout l’art de la pêche à la nymphe, qui demande des années de pratique pour tenter de maîtriser des posés parfaitement détendus. A cette pêche d’adresse, les meilleurs pêcheurs sont des as en la matière. La pêche à vue procure parfois l’occasion de faire des rencontres inattendues. La carpe est un poisson fascinant à pêcher à vue. Ne les cherchant pas spécifiquement, cela donne l’occasion pour moi d’improviser avec les moyens du bord. Le sandwich de midi, le pain, son contenu, des filtres à cigarettes, des petits leurres souples aromatisés, des nymphes, des streamers… La carpe est un poisson curieux mais méfiant et si l’on arrive à l’ approcher sans l’apeurer, alors sa curiosité l’emporte souvent sur sa méfiance. Ces expériences occasionnelles sont riches d’enseignements, car les carpes en questions, croisées lors de sorties de pêche à la mouche ou aux leurres, n’ont pas l’habitude d’être pêchées dans très peu d’eau en pleine journée, sans amorçage préalable, voire pour ce qui est de la pêche avec des filtres à cigarettes, des nymphes ou des streamers, sans odeur particulière. Quel que soit l’appât ou le leurre proposé, seul son comportement dans l’eau permet de gagner leur confiance. A la moindre erreur, une crainte perceptible s’installe en un quart de seconde et c’est la panique dans tout le banc. Après quelques tentatives, on comprend assez vite ce qu’elles ne supportent pas. Une carpe qui voit l’impact de quoi que ce soit tombé dans l’eau devant elle, même à deux ou trois mètres, est mise en éveil et se méfie. Généralement elle change sa route. A l’essai suivant, elle fuit avec ses copines. La seule façon de réussir consiste à poser sur le fond ce qui lui est destiné avant qu’elle n’arrive sur la zone. Ensuite, lorsqu’elle se trouve à quelques décimètres et quelle n’a pas été alertée, il suffit alors de décoller l’appât de dix centimètres et de le laisser se poser à nouveau librement sur le fond. Sa curiosité est alors éveillée et la carpe choisit souvent de venir goûter cette chose très étrange qui ne ressemble à rien de ce qu’elle connaît et qui un court instant semblait animé de vie. La carpe dès lors l’aspire, la goûte, puis la recrache immédiatement si celle-ci lui semble inodore, inhabituelle ou désagréable. A vous de ferrer avant qu’elle ne recrache.

    L’exemple du sandre

    Adolescent, je dévorais les écrits d’Henri Limousin et d’Albert Drachkovitch à propos de la pêche du sandre au poisson mort manié. Pas avares de détails, les deux compères ont sans doute écrit au final l’équivalent de deux bibles sur cette pêche et ce poisson sans jamais donner « LA » clef de la réussite, celle qui fait toute la différence. J’ai du mal à croire que cet errementt n’était pas volontaire tant la chose est importante. Le sandre prend sur les relâchés (remarquez la similitude avec la pêche de la truite à la nymphe !) et quasiment jamais sur les tractions. Rien ne lui plaît plus qu’une monture qui redescend en planant ou qu’un leurre bien décidé à rejoindre le fond. Le percidé suit le leurre descendant et se décide à le prendre seulement après une observation plus ou moins longue. Si une animation intervient lors de cette phase d’observation, cela suffit à le faire changer d’avis, voire à lui foutre la frousse. On pourrait penser qu’il s’agit d’un comportement de méfiance et que l’animation en question trahit la présence du pêcheur. C’est sans doute le cas sur les plans d’eaux sur-pêchés, mais il s’agit avant tout d’un comportement naturel de ce poisson. J’ai pêché au poisson mort manié durant des années sans apporter d’attention particulière à ces phases de relâchés. Même à cette époque où le sandre était considéré comme un envahisseur, mes résultats étaient bien maigres en regard des densités exceptionnelles de carnassiers qui se promenaient sous ma canne. C’est en observant un très bon pêcheur local, qui ne connaissait ni Drachkovitch ni Limousin et qui pêchait au cadre avec des montures casquées, que la chose m’apparut alors évidente. En lui faisant remarquer qu’il apportait une attention très particulière à la façon d’accompagner la descente suite à une traction, d’une façon très précise, dans une sorte de chute libre très contrôlée, il me répondit « ah oui, c’est vrai, il ne prennent que comme ça… »
    Filmé pour un DVD Pêches sportives, le belge Wim Van de Velde me fit découvrir les secrets de la pêche à la verticale. A la différence de la pêche au poisson mort manié, la verticale se veut minimaliste. Fini les grandes tirées de quatre-vingt centimètres et les longues descentes accompagnées.
    Rappelons qu’en verticale “hollandaise”, le bateau avance très lentement au moteur électrique, chose interdite en France où cela est assimilé à une pêche à la traîne. La technique du plat pays souffre d’une appellation trompeuse, à l’origine d’un amalgame entre la pêche à la “dandinette”, au jig, et à tout ce qui est animé verticalement. La technique hollandaise est en réalité une pêche à l’horizontale, puisque une fois le leurre décollé du fond de quelques centimètres, celui-ci avance, sous l’effet du bateau, parallèlement au fond. Les touches ont le plus souvent lieu lors de cette phase où aucune animation ne vient perturber la marche du leurre. C’est la raison pour laquelle nombre de touches surviennent lorsque l’esprit divague. Moins on en fait, plus on prend. Si le décollage du leurre ne demande aucune attention, la façon dont on le dépose régulièrement (ce qui permet de reprendre contact avec le fond) demande un coup main particulier. Wim est toujours très concentré durant cette phase, car il sait que c’est un moment propice aux touches, sinon à l’intérêt que va porter le carnassier à ce leurre bien tentant. Il serait intéressant qu’un jour quelqu’un prenne le temps d’essayer de filmer l’attaque d’un sandre sur un leurre de pêche en verticale. Suivent-ils le leurre sur plusieurs animations ? Ont-ils des réactions de panique face à certaines animations ? L’expérience serait riche d’enseignements. La méthode de Wim semble enfantine et pourtant ce pêcheur ressent énormément de choses, provoque des touches, sait ce qui leur plaît et ce qui les rebute. Et comme il le dit lui-même, ce feeling particulier ne s’apprend pas dans les livres… Mais les belges et les hollandais ont plus d’un tour dans leur besace. Lorsque le vent devient trop fort, impossible de guider le bateau convenablement. La limite de la pêche à la verticale est alors atteinte et une autre technique doit prendre le relai. Chez eux, il s’agit de la pêche en “diagonale”, encore un terme très imprécis, que les pêcheurs interprètent parfois de façons diverses. Cette technique est beaucoup plus proche de la pêche au poisson manié que ne l’est la verticale. Puisque le bateau vit sa vie, autant le laisser faire. La pêche se déroule derrière lui à vingt ou trente mètres avec un leurre souple fortement lesté. Le pêcheur décolle le leurre du fond d’au moins cinquante centimètres et apporte une attention toute particulière à la redescente sur le fond, car les touches ont bien évidemment lieu durant cette phase. Le mouvement est ainsi répété à l’infini tant que la dérive couvre des postes intéressants.


    Le regard du black-bass

    S’il est un poisson qui observe longuement avant de se décider à prendre c’est bien le black-bass. Notre centrarchidé remporte haut la main la palme du poisson le plus interactif avec le pêcheur. La pêche à vue permet de profiter pleinement de ce spectacle, car c’en est un. Un black-bass ayant été pris et remis à l’eau plusieurs fois devient extrêmement difficile à tromper. Le niveau de perfection à atteindre dans l’action de pêche devient alors aussi élevé que celui nécessaire à la pêche d’une grosse truite sauvage sur un parcours sur-fréquenté. A cette différence près, qu’un pêcheur de black-bass à plus de cartes entre les mains. Vous pouvez le tenter en surface, ou avec toutes sortes de créatures souples ou métalliques, des bizarreries qui font marche arrière, j’en passe et des meilleures. Face à tout cet arsenal, le plus intelligent des poissons d’eau douce aura généralement, à l’instar de la carpe citée plus haut, deux réflexes : l’envie irrésistible de venir voir, et ensuite la prudence d’attendre que la chose s’anime. Il a alors tout son temps. En général, c’est le pêcheur qui craque en premier, pensant qu’une animation le poussera à attaquer. Très souvent, l’inverse se produit. Il faut avoir vu des black-bass observer quelque chose qui vient de tomber sur l’eau, la mobilité des yeux, le mouvement des nageoires, le corps en tension. S’il lance son attaque, c’est que la chose lui paraît d’une part comestible et d’autre part “crédible”. Avec les leurres souples coulant lentement (de type Senko) le jeu est tout aussi passionnant. Lors de sa descente, le poisson le suit et l’observe, ne se décidant à s’en emparer que si la chute est parfaitement libre. Toute retenue est suspectée. Pour le black-bass comme pour le sandre, ce comportement naturel est influencé par l’expérience qu’acquièrent les poissons lorsqu’ils sont confrontés à des leurres. Beaucoup de scientifiques refusent d’accorder de l’intelligence aux poissons, préférant plutôt parler d’accoutumance. En théorie, notre intelligence d’humains modernes, devrait nous permettre de venir rapidement à bout de la dernière truite, du dernier black-bass ou du dernier sandre. Or, il nous faut au minimum quinze ans d’existence pour arriver à tromper la méfiance de poissons qui pour certains en ont à peine trois ! Même des poissons d’élevages introduits à l’âge adulte dans une pièce d’eau s’adaptent en deux ou trois journées à une nouvelle technique de pêche !
    Plus les années passent, plus j’accorde de l’attention à ce qui se passe lors des phases où mon leurre redescend à la suite d’une animation. Plus qu’un simple suivi, cet accompagnement peut se travailler, se modeler, s’anticiper, en fonction, lors du relâché du leurre choisi, de l’espèce recherchée et de son humeur du jour. Le type de poste sur lequel évolue le leurre conditionne l’action, en fonction de la nature de la pente, du changement de la vitesse du courant, afin de détendre au bon moment, au bon endroit, pour provoquer la touche. C’est toute la magie de la pêche, de la compréhension de ce qui est invisible. C’est aussi ce qu’on appelle “le sens de l’eau”.

  • Mouche noyée, vive les cannes à deux mains légères !

    Mouche noyée, vive les cannes à deux mains légères !

    D’un point de vue historique, les longues cannes à mouche font partie de notre patrimoine halieutique pour pêcher à la mouche noyée. Les “pelaudes” limousines et bretonnes n’avaient pas que des défauts et avec les matériaux actuels une canne de 13 pieds reste très maniable. Saumonier mais avant tout pêcheur de truites et d’ombres, spécialiste de la pêche à la mouche noyée, Claude Ridoire nous vente les mérites des longues cannes dites “à deux mains”, dont la qualité des dérives est incomparable.

    Par Claude Ridoire

    La technique de la mouche noyée requiert un équilibre de l’ensemble : canne, soie, bas de ligne, particulièrement soigné. L’approche matériel de cette technique de pêche est très spécifique. Dans nos grandes rivières du Sud-Ouest (Garonne, gaves, Dordogne…), et durant la période printanière des deux à trois mois qui suivent l’ouverture mais aussi pendant celle de pêche de l’ombre à l’automne, les niveaux d’eau conséquents font appel à la pêche en dérive aval sous toutes ses formes. Pêcher de larges et puissantes rivières au niveau d’eau soutenu n’est pas une mince affaire. Aussi, l’utilisation d’une longue canne est indispensable à bien des égards. Les matériaux dont on dispose actuellement donnent naissance à des engins parfaitement utilisables toute la journée. Cette démarche, bien que très ancienne, devient de plus en plus rare, au profit de techniques qui ressemblent de moins en moins à de la pêche à la mouche. Et pourquoi ne pas tenter de se ressourcer dans cette technique de la mouche noyée avec une canne de grande longueur ?


    Historique

    Il reste encore quelques cannes vestiges des écoles limousines ou bretonnes au fond des greniers ou au-dessus des cheminées en guise d’ornement. Le bambou noir et le roseau étaient largement utilisés en début du siècle dernier. Certains scions étaient élaborés avec des baleines de parapluie ! L’ensemble mesurait au total quatre bons mètres en deux pièces. Raccordées d’abord par “splice” ou sifflet, les viroles sont ensuite apparues. Dès les années 1950, la fibre de verre et le Conolon ont permis des montages plus légers. Leur action lente n’était pas d’un maniement aisé, mais s’adaptait aussi à des pêches plus naturelles, telle la volante, ou aux esches naturelles. Dans le Limousin, la pelaude, utilisée d’abord par les moucheurs d’Eymoutiers, appelés pelauds, était accusée de vider la Vézère, la Luzège, et on la redoutait jusqu’en Corrèze !
    Dès le début des années 80 et en dépit de l’avènement du carbone, quasiment aucun monteur ou fabricant artisanal ne s’intéressait à ces grandes barres. Cependant, Jacky Montagnac, fin moucheur et grand preneur de truites corrézien, avait réussi, à force de conviction et de savoir-faire, avec le précieux concours toutefois de Guy Plas, l’élaboration d’une canne mesurant 13,1 pieds. Outre sa décoration artistique (les fameux émaux), elle était et reste encore une canne d’une extraordinaire efficacité pour la pêche à la mouche noyée en grande rivière. Equipée d’une soie n° 5 ou 6, elle autorise des lancers de grande longueur. Sa diffusion restreinte et son utilisation consi-dérée comme anachronique à l’époque en ont fait une canne plus que rare et donc très chère sur le marché de l’occasion. Depuis, le carbone a largement évolué. Toutefois les carbones hauts modules n’ont jamais eu mes faveurs, mais certaines des fibres récentes mises au point par les pêcheurs à l’anglaise ou au toc sont vraiment dignes d’être habillées pour un moucheur recherchant l’efficacité dans de longues dérives vers l’aval. Hormis pour les pêcheurs de poissons migrateurs utilisant de lourdes soies n° 8 à 12, la canne à deux mains en carbone n’a jamais attiré les foules pour pratiquer avec des soies légères n° 5 ou 6. Quel dommage !

    Les avantages de la canne à deux mains

    Ainsi, avant les années 80, c’est la polyvalence qui prévalait pour ces longues barres. Aussi efficaces à la mouche sèche qu’à la mouche noyée ou qu’avec des esches  naturelles, elle constituait l’unique canne des coureurs de rivières. Petit à petit, la multiplication des cannes “à une main” de courte longueur a relégué les longues barres traditionnelles à l’état de relique. Mais  c’est avant tout l’évolution des techniques de pêche qui leur a été  fatale. Les pêches à la nymphe “au fil” et la pénétration – fort dommageable – des pêcheurs à la mouche dans le lit des cours d’eau par l’usage exagéré du wading ont privé la mouche noyée de ses lettres de noblesse. Sa réelle efficacité pour les longues dérives, même avec des puissance de 5 à 6, est surprenante. Pour être né dans un véritable moulin, j’ai toujours évité autant que possible de pénétrer dans l’eau, car il y a aussi des poissons sur les bordures…
    La gestuelle qui entoure ces grandes cannes, outre le fait qu’elle vous replonge immédiatement dans le rêve d’un pèlerinage pour migrateurs lointains, est des plus agréables. Dans la longueur de base de 13 pieds (3,90 m), c’est en fait une canne à une main et demie… La courte poignée basse sous le moulinet n’est en réalité qu’un simple pivot pour la deuxième main. Ce type de canne relativement légère de 110 à 160 g reste maniable à une seule main pour les petits coups jusqu’à une dizaine de mètres.


    Les deux types de pêche à la mouche noyée

    Même si le sujet du jour tourne particulièrement autour d’un type de matériel spécifique pour pêche légère, il me paraît néanmoins opportun, au passage, de bien distinguer les deux types de pêche en noyée. La base de cette technique, dite pêche imitative, consiste à faire dériver sous peu d’eau l’imitation du moment. Dans ce cas, alourdir le bas de ligne ou, pire, lester les mouches ne peut que nuire à la présentation. Et c’est bien là que notre longue canne fait la différence, en présentant l’artificielle d’une façon inégalable à longue distance. L’autre pêche à la mouche noyée, dite incitative, se différencie dès que la mouche devient leurre. Dans ce cas, même si une classique canne à une main convient, je reste  souvent fidèle dans cette pêche à une canne à deux mains, mais plus puissante (canne à saumons légère de puissance 8). Cette canne convient pour les grosses truites migratrices (farios, truites de mer, steelhead…), que l’on peut rechercher à l’étranger (Argentine, Canada…). En fait, le premier type de pêche, dit imitatif, est tout en finesse, avec des mouches le plus diaphanes possible, et le second, dit incitatif, s’apparente plus à de la pêche avec des streamers.


    L’action de pêche

    Pour un pêcheur rodé aux grandes cannes, la prospection des grands cours d’eau à la recherche des truites ou des ombres en mouche noyée vers l’aval est un réel plaisir. Les sensations de distance, de finesse et de suivis tactiles du train de mouches sont amplifiées par le long bras de levier. Le train de trois mouches est ici plus facile à manipuler. Un des rares spécialistes de la Dordogne, l’ami Patrice, n’hésitait pas, il y a une vingtaine d’années, avec sa Corrézienne (la fameuse canne Guy Plas), à faire dériver quatre à six mouches (avant la limitation réglementaire à trois mouches au maximum) ! De toute évidence, la polyvalence d’utilisation d’un tel bras de levier sera optimale en l’actionnant d’une façon régulière en lancer roulé. Les bons “spey caster” trouveront largement leur compte dans toutes les configurations de berge. Néanmoins, dans les endroits dégagés, les lancers au-dessus de la tête confirmeront également l’intérêt d’un tel outil.


    La soie

    A force d’essais sur la densité des soies, j’ai depuis longtemps opté pour des soies flottantes, au pire  intermédiaires, terminées par un bas de ligne plongeant. La liaison boucle dans boucle me permet d’en changer rapidement, mais c’est dans la plupart des cas un bas de ligne plongeant léger (tissé plongeant type Ragot) ou, à défaut, une longueur variable de soie naturelle plongeante type Thébault pour 1,20 à 2,50 m que je retiens. A
    l’issue du lancer, il est nécessaire d’avoir une immersion rapide du train de mouches tout en noyant l’ensemble simplement sous le film de la pellicule de l’eau. Outre une soie à profil décentré WF, un fuseau de lancer “shooting-head” reste le propulseur idéal. Il y a plusieurs années, dans cette même revue, j’avais présenté la méthode maison pour fabriquer soi-même ce type de fuseau. Pour les cannes à deux mains avec un numéro de soie AFTMA 5 ou 6, un corps de soie de 10 à 12 m convient parfaitement pour un poids de 10 à 12 g. La notion du gramme par mètre est garante de précision. La partie courante sera fine et souple avec une connexion à la soie la plus discrète possible (soie parallèle n° 2 à 3 ou mono-filament spécial running line d’environ 60/100). Ce profil de soie procure une meilleure glisse, moins d’efforts contre le vent et un shoot final relativement droit eu égard à la légè-reté du bas de ligne plongeant qui arme la tête de lancer. La configuration optimale longueur/poids du corps de soie avec l’ensemble bas de ligne et train de mouches se situe aux environs de 15 m pour 15 g. Ce fuseau doit permettre au shoot final à partir de la tête de scion une sortie de partie courante de 8 à 10 m. Cet ensemble permet alors de réaliser des lancers hors tout d’environ 25 m, ce qui reste fort honorable compte tenu de sa légèreté.


    Le moulinet

    L’important bras de levier des cannes à deux mains impose le recours à un moulinet au frein très sensible, fiable, et au réglage très précis. Le plus important reste de pouvoir le régler selon la tension qu’exerce l’ensemble soie, bas de ligne et train de mouches, qui dérivent dans le courant vers l’aval. Le réglage complémentaire sera relatif à la touche et au diamètre de fil utilisé. De nos jours, de nombreux moulinets conviennent, il faudra cependant retenir un modèle léger (120 à 150 g). A la base, un moulinet Vivarelli possède ces qualités tout comme les modèles de gros diamètres légers (“large-arbor” de 80 à 110 mm). A mon avis, le nec plus ultra reste un moulinet multiplieur, compte tenu de la grande longueur de soie à gérer. Il peut être équipé d’un système anti-reverse. L’ami Jean Goudard, génial artisan, en a fabriqué voici plus de quinze ans et ils constituent aujourd’hui encore de véritables bijoux.


    La canne type et son montage

    Concrètement, aujourd’hui, ce type de cannes de grande longueur pour faibles numéros de soie ne couvre pas les étalages de nos halieutistes… Les essais avec des cannes à saumons, beaucoup plus puissantes, vous feront passer inévitablement à côté du sujet. Il faut en effet passer en dessous de la puissance 6 pour conserver une véritable dérive tactile et une certaine légèreté dans la présentation : rappelez-vous la règle de 1 g au mètre de l’ensemble propulseur.  La longueur conventionnelle est de 13 pieds (3,90 m). Au-delà, mes différents montages n’ont rien prouvé de mieux. A partir de 12 pieds (3,60 m), vous pouvez considérez détenir une “une main et demie”, utilisable à deux mains ! Le poids se situera entre 110 à 160 g selon le montage, mais cela dépend de la longueur et du type de poignée retenus. L’ensemble canne/moulinet/soie ne doit pas dépasser 300 g.
    L’action correcte est à définir de la sorte : en prenant la canne à son extrémité en tête de scion et en faisant glisser son doigt sous la canne, la courbure principale engendrée par le poids propre du talon sur le scion (et sur le ou les brins intermédiaires) doit agir au minimum sur le tiers et au maximum sur la moitié de la longueur totale.
    La sensibilité pour la puissance recherchée doit permettre à une charge de 75 g située en tête de scion une déflexion par rapport à l’horizontale au repos de 65 cm pour la plus rigide à 80 cm pour la plus souple.

  • Montage : le chant du coq

    Montage : le chant du coq

    Le monde des éleveurs de coqs de pêche ne fait pas le partage entre un vrai rapport au monde rural, à une certaine forme d’écologie et à une nostalgie emprunte de poésie. Pour autant, les plumes exceptionnelles des coqs de pêche du Limousin n’ont jamais quitté le devant de la scène tant elles sont incomparables. De véritables trésors que nous vous invitons à découvrir.

    Par Philippe Boisson.

    Il existe une grande tradition de l’élevage des coqs de pêche en France. Peu d’entre-nous connaissent le quotidien de ces éleveurs très particuliers, tous pêcheurs à la mouche passionnés. La sélection, les conditions d’élevages, le terroir, l’altitude, telles sont les conditions requises pour obtenir un plumage d’une grande qualité.
    Durant des décennies, les mouches de pêche réalisées avec des plumes sélectionnées pour leur brillance et leur souplesse ont connu leur heure de gloire, car peu de matériaux étaient en mesure de rivaliser. Les collections Guy Plas, Jean-Louis Poirot ou Gérard de Chamberet étaient alors réputées et recherchées dans le monde entier. La mouche française se vendait bien. Montages araignée, en palmer, en spent, en mouches noyées étaient incomtournables jusqu’au début des années 1980, date à laquelle une plume très différente fit beaucoup parler d’elle. L’utilisation de la plume de croupion de canard (CDC) créa un véritable choc dans l’ordre établi de la mouche de pêche. On lui prête alors la vertu magique de faire monter les poissons les plus récalcitrants. On connaît la suite, avec un succès grandissant qui aujourd’hui n’est pas contestable. Ceci étant, la plume de croupion de canard ne fait pas l’unanimité sur tous les terrains et dans toutes les conditions rencontrées par le pêcheur. Autant elle fait merveille sur les zones calmes des rivières, autant son utilisation n’est pas obligatoire en eaux rapides où une flottaison haute de la mouche n’est pas un problème mais un avantage. Idem sous la pluie, la plume de CDC montre vite ses limites en devenant impossible à faire sécher, alors qu’un hackle de coq continue de rester“pêchant”. De plus, on assiste avec la généralisation du CDC à une sorte d’overdose sur certains parcours très fréquentés. La plume magique ne fait plus forcément recette. Certains très bons pêcheurs ont vite analysé cette situation et pris le contre-pied en adaptant certains montages peu utilisés en France, comme le montage parachute avec sa collerette en coq, et obtiennent d’excellents résultats avec une mouche à flottaison basse montée avec seulement deux ou trois tours de hackle de coq. La fameuse Mix’aile de Florian Stéphan, avec son hackle monté en palmer et son aile en CDC est une parfaite illustration de ce qu’il est possible de réaliser. Autre tendance qui mérite d’être approfondie, le mariage du CDC ou du dubbing de lièvre (un autre incontournable) avec des plumes de coqs de qualité. Le résultat à la pêche est très intéressant, puisque l’on peut profiter des avantages de tous les matériaux. Des associations sont également possibles avec des matériaux synthétiques, même si cela doit faire bondir quelques puristes de la mouche traditionnelle française.
    Les plumes de nos éleveurs ont donc de très beaux jours devant elles.


    Un élevage pour la plume

    La variété originelle des coqs de pêche français est dénommée “coqs de pêche du Limousin” sans qu’au-cune race ne soit plus précisément définie. Avant la seconde guerre mondiale, époque où l’agriculture n’était pas encore modernisée, les animaux des fermes d’une région comme le Limousin voyageaient très peu. Les élevages de volailles, pour la viande étaient très hétéroclites, et déjà, les coqs de pêche naissaient au hasard des couvées naturelles. Ils étaient issus de croisements hasardeux entre plusieurs races. Dans cette région, réputée froide, les volailles ont toujours produit beaucoup de plumes, les protégeant ainsi des frimas. Dans les années 1960, le bouleversement qu’a connu l’agriculture a bien failli faire perdre à tout jamais ces lignées d’animaux sélectionnés au fil des décennies. Heureusement, la pêche à la mouche se démocratisant, la demande en plumes s’est faite plus grande. Les premiers écrits sur le sujet, en langue espagnole, dateraient de 1539, mais c’est un traité de 1624, intitulé “le manuscrit de Astorga”, également en espagnol qui donne le plus de détails sur le montage de mouches artificielles à l’aide de ces plumes.
    Guy Plas, fut l’un des premiers en France à être à la fois éleveur et monteur de mouches professionnel. Son affaire, reprise par Olivier Dez, compte aujourd’hui encore de splendides animaux qui produisent des plumes appréciées des spécialistes du monde entier. Les coqs de pêche du Limousin ne sont pas tués pour en prélever les plumes. Tuer les coqs pour vendre les cous comme cela se fait en Chine, en Inde ou aux Étas-Unis (cous Metz ou Hofmann) serait impossible pour les éleveurs français, car sur cent poussins, un éleveur obtiendra cinq ou six coqs de pêche seulement et il faudra attendre trois ans pour commencer à leur prélever des plumes. Il est en effet impossible de connaître le devenir des poussins. Les coqs de pêche au plumage parfait sont des exceptions. Les éleveurs professionnels doivent disposer de cent à deux animaux (coqs, poules, poussins) demandant un travail quotidien. C’est le seul moyen pour un professionnel d’obtenir un nombre suffisant de coqs variés (tonalités des plumages) avec des classes d’âges qui assurent le renouvellement de l’élevage.

    Le terroir

    Ces chers gallinacés produisent des plumes qui affichent de grandes différences de tonalité selon les individus, les élevages, avec leurs situations géographiques et les saisons. De tous temps, certains emplacements ont toujours produit de très beaux coqs de pêche. L’altitude, l’orientation, liée à l’ensoleillement, l’humidité, le terroir comme l’on dit, tout rentre en compte dans ce type d’élevage si particulier. Les conditions idéales pour obtenir des coqs de qualité sont maintenant bien connus : altitude moyenne (400 à 1000 m), terrain granitique, pH acide, climat montagnard. De même, ce qui convient aux coqs du Limousin semble également convenir aux célèbres coqs espagnols pardos de la province de Léon. Certains éleveurs du Limousin en possèdent et on a longtemps dit que le pardo français n’était pas comparable au “vrai” pardo espagnol. Cela n’est, de l’avis de nombreux spécialistes, plus le cas aujourd’hui. Olivier Dez, Bruno Boulard, Robert Brunetaud ou Florian Stephan ont superbement réussi l’implantation de coqs ibériques pardos dans le centre de la France. Différentes des plumes de coqs pardos (pelles), les plumes des coqs du Limousin sont également pigmentées mais de façonbeaucoup plus fine, comme de la poussière d’or. La brillance, les reflets, la souplesse, la faible présence de duvet à la base des plumes, tels sont les critères retenus qui font toute la valeur de ces coqs de pêche.
    Gérard Poyet, éleveur depuis plus de trois décennies sait de quoi il parle : “ces plumes présentent des fibres raides et souples à la fois, d’une brillance presque transparente. Elles sont un plaisir pour les yeux et rendent les artificielles montées d’une incroyable efficacité”. Les observations de Gérard Poyet sur la capacité de ces plumes à “jouer” avec la lumière sont également très étonnantes : “la caractéristique principale qui détermine la plume de coq de pêche, que ce soit la plume de camail, de cape, d’aile ou de flanc, est son degré de mimétisme et sa grande sensibilité à recevoir et à renvoyer la lumière. L’expérience du papier de couleur le démontre bien : présentons une plume sur un papier rose, elle se colore de rosâtre, sur du vert, elle verdit, sur du brun, elle brunit…il en est ainsi à l’infini”. Le secret des qualités “pêchantes” des plumes des coqs de pêche est certainement lié à cette adaptation particulière à l’environnement lumineux. Pour les éleveurs, se sera toujours la qualité de la plume qui comptera et non la morphologie de l’animal. Or, pour les éleveurs qui souhaitent participer à des concours, les coqs du Limousin doivent de plus en plus répondre à des standards avicoles qui imposent des critères morphologiques précis. Parmi ces standards, on trouve la crête qui doit être droite et non frisée, ou encore les pattes qui doivent afficher une teinte rougeâtre et non jaune. Ces critères sont contestés par certains éleveurs, car d’une part, ils n’ont aucune influence directe sur la qualité des plumes et d’autre part l’origine très rustique et incertaine des coqs de pêche du Limousin risque d’y laisser des plumes…


    Différentes tonalités de plumes

    Les plumes, hackles, lancettes, pelles de dos et pelles d’ailes, peuvent couvrir l’essentiel des tonalités intéressantes pour le pêcheur à la mouche. Les tons ocre ou rouille dignes de la palette d’un peintre sont pigmentés d’une finesse éloquente. Les gris, dont on compte d’infinies variantes ont toujours été très recherchés par les pêcheurs, mais difficiles à obtenir, notamment le gris bleuté (le blue dun des anglais) et le gris fumé.
    Deux tonalités qui nous rappellent la fantastique collection de mouches de Jean-Louis Poirot, décédé il y a quelques années, et qui était lui aussi un des rares éleveur et monteur de mouches professionnel. De plus, la tonalité des plumes varie selon la saison puisque les animaux vivent en plein air, ne rentrant au poulailler qu’en fin d’après-midi. L’influence du soleil a une incidence sur la teinte du plumage ce qui oblige les éleveurs professionnels à anticiper leur stock de plumes pour éviter les manques dans certaines teintes.


    Le plumage, tout un art

    Pour Bruno Boulard, éleveur et monteur de mouches professionnel, le prélèvement des plumes s’effectue à la nouvelle lune. “C’est important pour la repousse des plumes qui sera plus rapide si l’on respecte cette règle qui, il faut bien l’admettre, fait parfois sourire. A chacun ses petits secrets !”, explique t-il. On peut effectuer trois ou quatre plumages au cours de l’année sur un même coq. Les jeunes coqs n’aiment pas particulièrement cet exercice qui les stress inévitablement. Les sujets plus âgés ont dû se faire une raison. C’est un peu la rançon de leur liberté et d’une longue vie aux petits soins. Les plumes doivent s’arracher facilement. Si ce n’est pas le cas, l’éleveur choisi alors de repousser le plumage à plus tard.

  • Technique lancer : une question de température !

    Technique lancer : une question de température !

    La température de l’eau est un paramètre important, voire incontournable, que chaque pêcheur devrait prendre en considération au bord de l’eau. Elle pousse pourtant les truites à effectuer des déplacements sporadiques et conditionne leur niveau d’agressivité.

    Par Alain Foulon

    La truite, nous le savons, peut vivre dans une eau dont la température est comprise entre 1 et 18 degrés. Entre ces deux situations extrêmes, la moindre variation de température influera sur l’activité alimentaire des poissons, et d’une façon plus générale sur son comportement. Une rivière très froide offrira une meilleure oxygénation, tandis qu’une hausse significative de la température nous permettra d’observer un appauvrissement significatif de l’oxygène dissous dans l’eau. Ce déficit provoquera vraisemblablement l’apathie des truites et une diminution rapide de leur appétence. Mais avant de rentrer dans le détail et d’établir un lien avec la pêche aux leurres, il est avant tout nécessaire de comprendre comment réagit la truite dans son milieu naturel. Tout d’abord, nous rappellerons que ce salmonidé est soumis à différents tropismes (1) qui interviendront directement sur son comportement. Le thermotropisme, c’est-àdire l’influence de la température sur les déplacements du poisson, est sans nul doute possible, le facteur le plus difficile à prendre en compte durant une partie de pêche car il peut quelquefois être imperceptible. D’ailleurs, chacun s’accorde à dire que le comportement de la truite est dicté par ce type d’instinct. En l’occurrence, la température de l’eau ou une variation importante de cette température modifieront inévitablement son activité alimentaire et, par voie de conséquence, sa réaction vis-àvis d’un leurre, mais surtout l’entraîneront à se déplacer vers une zone de confort où elle trouvera de meilleures conditions de survie. Car il faut également savoir que la truite, comme les autres poissons d’eau douce, ne possède pas de système lui permettant de réguler sa température. Ainsi, elle est obligée de compenser cette lacune en recherchant des secteurs plus favorables. Elle doit essayer de s’adapter au milieu ambiant en sachant qu’une brusque variation de température l’obligera systématiquement à se déplacer vers les zones les plus confortables. En cas de forte baisse de la température de l’eau, elle rejoindra les secteurs les plus profonds tandis qu’une température élevée provoquera son déplacement vers les zones plus oxygénées et ombragées. Dans le même esprit, le refroidissement des rivières diminue l’activité alimentaire des truites, voire la supprime totalement. Les pisciculteurs sont parfaitement informés de ce type de comportement et cessent d’alimenter les poissons élevés en bassin quand l’eau descend à une certaine température. Inversement, une eau excessivement chaude pourra provoquer l’apathie des truites qui, dans les cas les plus extrêmes, pourront même souffrir de cette hausse de température. Enfin, la température des eaux aura une influence sur la reproduction des poissons. C’est très intéressant, me direz-vous, mais dans quelles mesures la pêche au lancer voit-elle son efficacité affectée par les conséquences de ce thermotropisme et d’une manière plus générale de la tempé-rature des eaux. Et bien, plus que toute autre technique, la pêche au leurre nécessite des températures particulièrement favorables pour permettre le déclenchement de l’attaque d’une truite. Le plus simple est d’observer le comportement de ce poisson au fil des saisons.
    À l’ouverture, encore fatiguée par la période des amours mais surtout amoindrie par les privations de l’hiver, la truite sort lentement d’une longue léthargie. Pour être plus clair, mars est très certainement le mois le plus médiocre de l’année pour la pêche de la truite au lancer. Je ne parle évidemment pas des poissons surdensitaires qui n’hésiteront pas à attaquer un leurre bien présenté. Mais revenons plutôt aux farios sauvages qui rechignent à se déplacer et à fournir les efforts nécessaires pour intercepter votre cuiller tournante ou votre poisson nageur. Elles se tiennent généralement dans les fosses à courant fortement ralenti, sous les berges creusées ou dans les secteurs où elles n’ont pas besoin de fournir un trop gros effort pour se maintenir. Une pêche lente et le plus près du fond est donc indispensable pour ceux qui souhaiteraient piquer un ou deux poissons. S’agissant des leurres, privilégiez les modèles de taille respectable : une cuiller n°2 voire n°3 sera parfaitement indiquée, tandis que des poissons nageurs à billes pourront utilement être employés pour faire sortir les truites de leur hibernation et de leurs repères.
    Durant le mois d’avril, les conditions climatiques s’améliorent sensiblement même si ce n’est toujours pas la panacée. Excepté les grands courants, la truite pourra occuper la plupart des postes traditionnels. Si vous souhaitez pêcher en Auvergne ou en Limousin vous rencontrerez cependant des conditions quasiment identiques au mois précédent. Si la météorologie est particulièrement favorable et le niveau des rivières acceptable, on pourra envisager de diminuer la taille des leurres, plus particulièrement des cuillers.
    Pendant le mois de mai, les choses évoluent passablement. La truite a recouvré des forces et ne pense plus qu’à s’alimenter pour se refaire une santé. La montée progressive de la température des eaux et de l’air va favoriser la pêche au lancer. Plus les jours se succéderont et plus les truites deviendront agressives. Un autre paramètre à prendre en compte est la présence des vairons sur les frayères.
    Comme vous le savez, juin est peut-être le meilleur mois de l’année et la nature semble totalement renaître. La pêche au lancer ne déroge pas à la règle et la baisse du niveau des rivières correspondra à une élévation progressive de la température des eaux. C’est donc le moment de commencer à pratiquer les pêches de surface à l’ultraléger. En effet, les truites ne rechigneront pas à venir intercepter un leurre sous la surface ou entre deux eaux. Si vous voyez des gobages, il est plus qu’envisageable de piquer quelques truites au moyen d’une cuiller tournante n°0 ou 00, voire avec un micro-poisson nageur.
    Pour un pêcheur aux leurres, juillet est un excellent mois. Les eaux encore plus chaudes rendent les truites nerveuses et très agressives. Seule une lumière trop vive est susceptible de nous poser quelques petits soucis. Ce sera donc le moment de prospecter les petites rivières ombragées, voire entièrement boisées, certains petits cours d’eau encaissés où les secteurs de gorges deviendront intéressants car les rayons du soleil parviendront enfin à réchauffer les eaux des zones les plus ombragées.
    Contrairement aux croyances, le mois d’août est une excellente période pour les pêcheurs au lancer. Comme pour le mois de juillet, recherchez en priorité les parcours couverts et n’hésitez pas à fréquenter les parcours de montagne dont les eaux continuent à être fortement oxygénées. En effet, la montée de la température des eaux tend à diminuer progressivement la teneur en oxygène dissous, plus particulièrement sur les parcours situés en plaine.
    Enfin, le mois de septembre permet aux rivières de retrouver une température plus clémente qui permet aux poissons d’occuper tous les postes de la rivière. D’une manière générale, les prises sont nombreuses même si les poissons sont plus méfiants. Comme nous venons de le voir, la température de l’eau joue un rôle prépondérant dans les déplacements des poissons, dans leur activité et par voie de conséquence dans la pêche aux leurres.
    Alors si vous avez un doute, sortez votre thermomètre !

    1. Selon Louis Roule dans son Traité de la pisciculture et des pêches, les tropismes sont « les entraînements automatiques et les déplacements involontaires dont les êtres sont l’objet sous l’influence d’une excitation venue du dehors ».


    Prendre la température pour mieux adapter sa pêche

    Très peu de pêcheurs prennent la température des cours d’eau. Au mieux, certains plongent leur main dans la rivière pour se faire une vague idée de son état de fraîcheur… Pourtant, à quelques degrés près, la pêche peut être totalement différente. Si votre thermomètre indique moins de 6 degrés, il est fort à parier que vous éprouverez beaucoup de difficultés à piquer ne serait-ce qu’un poisson. Dans ce cas, seule une prospection insistante au ras du fond et l’emploi de leurres émettant de forts signaux vibratoires et visuels parviendront peut-être à faire bouger une truite. Dans des eaux aussi glaciales, les poissons rejoignent les fosses les plus profondes, cessent de s’alimenter et limitent leurs déplacements au strict minimum. Il est souvent préférable de changer de cours d’eau, voire de vallée pour trouver de meilleures conditions. À titre d’exemple, et pour différentes raisons, la température d’un tributaire peut être plus élevée que la rivière principale ; pour un pêcheur au lancer, il existe une énorme différence entre une eau à 6 degrés et une autre à 8. Enfin, la pire des choses pouvant être vécue par un pêcheur au leurre est sans doute une chute brutale de la température. Il faudra attendre plusieurs jours et une température stabilisée pour retrouver des conditions de pêche plus acceptables. Les eaux froides provenant de la fonte des neiges sont également redoutées car les truites quittent leurs postes de chasse pour rejoindre les enrochements et d’une manière générale tous les secteurs abrités du courant.

  • Prises surprises à l’ultraléger

    Prises surprises à l’ultraléger

    Ombres, spirlins, goujons, blageons, carpes, tels sont les surprises occasionnelles que réservent la pêche à l’ultraléger avec des leurres qui sont destinés à la truite, mais qui intéressent finalement différentes espèces, petites ou grosses, par curiosité ou instinct de territorialité.

    Par Alain Foulon

    Le caractère fantasque de l’ombre commun a toujours fasciné le pêcheur à la mouche artificielle qui prête à ce poisson toutes les vertus sportives d’un adversaire à sa mesure. Bon nombre de théories ont donc été échafaudées à son sujet pour comprendre, voire expliquer de manière rationnelle comment ce poisson pouvait être à ce point circonspect quand il s’agissait de le faire monter sur une minuscule imitation d’insecte aquatique. Ceci, alors qu’une petite bête ou un simple ver de terreau grossièrement présenté entre deux eaux suffisaient généralement à tromper sa méfiance légendaire. Pourtant, celui que Léonce de Boisset qualifiait de « plus aristocratique par l’élégance de ses formes, la distinction de ses manières…», est un poisson opportuniste qui n’hésite pas à diversifier sa nourriture, se montrant même ichtyophage à certains moments de l’année ou de la journée. Beaucoup de pêcheurs méconnaissent encore le comportement capricieux et imprévisible de l’ombre commun qui est pourtant tout à fait capable d’attaquer un leurre présenté de façon convenable, que ce soit une cuiller tournante ou un poisson nageur. Je vous convie à la découverte de cette technique étonnante et passionnante qui risque, une fois de plus, de froisser la susceptibilité de certains pêcheurs qui décrèteront de façon péremptoire que l’ombre ne peut être pêché autrement qu’au moyen d’une canne à mouche !

    Mes expériences personnelles

    Comme une majorité de pêcheurs, j’ai longtemps et essentiellement recherché l’ombre commun en seconde catégorie, après la fermeture de la truite, afin de prolonger la trop courte saison de pêche à la mouche, mais également pour jouir pleinement de l’arrière-saison et admirer les couleurs automnales de la toute proche vallée de la Dordogne. En revanche, il m’arrivait assez fréquemment de capturer ces poissons en recherchant la truite au lancer léger ou ultraléger sur des rivières de première catégorie comme la Combade, le Thaurion ou la Vienne aux alentours de Limoges dans la Haute- Vienne. Je pris accidentellement mes premiers poissons durant une crue qui s’était maintenue plusieurs jours à un niveau stabilisé. Recherchant les truites sur les bordures où le courant était beaucoup moins impétueux, j’avais noué une cuiller Aglia fluo numéro 1 dont les caractéristiques mécaniques et les signaux visuels me permettaient de prospecter efficacement les rares dérives naturelles exploitables. Plusieurs attaques violentes avaient avorté malgré l’attention que je portais à mes dérives et à la qualité de mes récupérations ; elles intervenaient systématiquement quand la force du courant en fin d’animation faisait décrire le fameux arc de cercle à mon leurre qui remontait légèrement en fin de coulée.
    C’est ainsi que je pus entrapercevoir, l’espace de courts instants, des poissons monter rapidement vers ma cuiller avant de rejoindre prestement le fond après l’avoir attaqué avec une rare violence. Après plusieurs échecs répétés, un poisson aux reflets d’argent finit par se piquer à l’hameçon triple et je pus enfin admirer ma capture : il s’agissait bel et bien d’un ombre qui, une fois décroché, rejoignit rapidement son élément ; ce jour-là, je pris plusieurs poissons qui n’hésitèrent pas à attaquer très franchement mon leurre, gueule clouée sur l’armement triple. Ainsi, et de façon assez régulière mais jamais systématique, je pris des ombres sur ces rivières acides du Limousin alors que je recherchais essentiellement la truite autochtone.
    Bien des années après, un voyage en Mongolie me permit de vivre une expérience étonnante et similaire qui allait me permettre d’exploiter cette nouvelle voie. Alors que je recherchais les Taïmens et les grosses Lennox de la rivière au moyen d’un poisson nageur, je pris plusieurs ombres communs sur des leurres très volumineux. Malgré la taille imposante de mes crankbaits, les ombres les attaquaient violemment et se piquaient sur les trois branches de l’hameçon triple de queue. De toute évidence, ces ombres communs étaient les mêmes poissons que nous trouvions en France ou en Europe. La différence fondamentale résidait dans l’importance des bancs qui se nourrissaient sur le fond de la rivière et sur l’amplification du phénomène de concurrence alimentaire qui semblait régir la vie du groupe. D’ailleurs, il était plus rapide de capturer plusieurs poissons à la cuiller tournante pour en prélever quelques-uns pour le déjeuner ou le dîner, que de présenter une mouche artificielle, fût-elle noyée !

    Sur les traces de nos aînés

    Par la suite, je me mis à rechercher plus spécifiquement les ombres au moyen d’un lancer ultra léger afin de rendre cette quête moins aléatoire et plus passionnante encore à pratiquer. Au fur et à mesure que ma technique s’affinait et que je multipliais les expériences au bord de l’eau, j’acquis la certitude que ce poisson s’alimentait plus régulièrement que nous l’imaginions d’alevins et que l’opportunisme dont il faisait preuve dans le choix de son alimentation se rapprochait sensiblement de celui du barbeau, un autre poisson des eaux vives de notre pays et aux goûts également éclectiques. Mes recherches se portèrent également sur la littérature halieutique du début et de la moitié du vingtième siècle. Le premier ouvrage dans lequel je pus lire quelques pages sur la pêche de l’ombre au leurre fut écrit par Pierre Lacouche ; intitulé « Les pêches sportives », il aborde succinctement la technique à mettre en ?uvre et fait la part belle aux observations de l’auteur qui possédait une résidence secondaire à la confluence… de la Combade et de la Vienne ! Je ne peux m’empêcher d’avoir une petite pensée émue pour cet auteur prolifique quand je projette mon leurre dans les environs de ce secteur surnommé « Le pont du Rateau » ; de nombreuses années après, il est toujours possible de capturer quelques ombres sur la Vienne, même si la population des truites, quant à elle, a très nettement régressé. Enfin, dans son remarquable ouvrage « Poissons des rivières de France – Histoire naturelle pour les pêcheurs » édité aux éditions Librairie des Champs- Elysées, Léonce de Boisset écrivait au sujet de l’ombre commun : « J’ai lu, dans les auteurs anglais, que l’ombre d’un certain poids chasse et mange le Vairon. N’ayant jamais vérifié ce fait par mon expérience personnelle, j’avais écrit dans une petite étude sur l’ombre (L’ombre, poisson de sport. Librairie des Champs-Elysées. 1941) que je n’avais aucune connaissance d’ombres pris au devon ou à la cuiller et que j’estimais de telles prises douteuses, en France tout au moins. Cette réflexion m’a valu de la part d’aimables lecteurs des précisions du plus grand intérêt. L’un d’entre eux me dit avoir pris, au devon, des ombres de 450 à 700 grammes sur la haute Loire et sur l’Alagnon, un autre à la cuiller dorée sur le Guiers, et un troisième, toujours à la cuiller, sur la Loue.
    Un correspondant belge m’informe, de son côté, de prises d’ombres, au Devon, sur un affluent de l’Amblève, en Belgique, et sur la Roer, dans l’Eiffel allemand. Le doute n’est plus possible et l’ombre est bien, comme d’ailleurs la plupart des poissons, ichtyophage…
    ». Le doute n’est plus possible en effet, l’ombre pouvant devenir un redoutable prédateur et, par voie de conséquence, être capturé au moyen d’un leurre. Je vous livre le fruit de mon expérience personnelle, considérant que la technique que je mets habituellement en oeuvre est perfectible et qu’elle n’est pas nécessairement transposable à tous les types de cours d’eau !

    Une technique fine et délicate !

    Si l’ombre commun qui vit en Mongolie est capable d’attaquer un leurre volumineux, il paraît toutefois plus logique d’employer un matériel plus léger sous nos cieux afin de tenir compte des spécificités de nos rivières et de l’importance de leurs peuplements. C’est donc logiquement que j’ai sélectionné un ensemble ultraléger pour traquer le bel Etendard. J’utilise une canne dont la longueur est comprise entre 1,50 m et 2,10 m en fonction des caractéristiques du cours d’eau que je souhaite prospecter. Un lancer assez long favorise néanmoins les dérives aval qui sont généralement les plus utilisées pour la pêche de l’ombre commun. En effet, la prospection la plus efficace consiste à faire évoluer une cuiller tournante trois-quarts aval afin qu’elle puisse décrire un arc de cercle assez accentué ; l’attaque intervient souvent quand le leurre arrive dans l’alignement du pêcheur.
    Il est également possible de parvenir au même résultat lors des prospections vers l’amont à condition de provoquer le même phénomène, c’est-à-dire en inclinant le scion perpendiculairement à la trajectoire initiale au cours de la dérive. Dès que le leurre amorce un changement de direction, l’ombre commun déclenche son attaque qui est d’une fulgurance étonnante et d’une rare agressivité. Beaucoup de poissons se décrochent peu de temps après l’attaque, mais le plaisir que provoquent les quelques captures compense largement la frustration engendrée par les nombreuses touches avortées. S’agissant des leurres à utiliser, je privilégie les cuillers tournantes de petite taille (tailles 0 et 00). Je travaille actuellement sur de nouveaux prototypes de cuillers tournantes qui me donnent de très bons résultats. Je les utilise depuis plus d’un an ; elles se sont révélées particulièrement efficaces au coup du soir. Ce poisson est assez peu farouche, mais il est toutefois recommandé de faire preuve de discrétion afin de ne pas éveiller trop tôt sa méfiance. En prenant toutes les garanties nécessaires, il est possible de faire monter des ombres sur un leurre à des distances relativement proches du pêcheur. La pêche à vue est également possible, mais nécessite une approche lente et mesurée. Le principal problème n’est pas de faire réagir un ombre aux différents stimuli visuels et vibratoires d’un leurre, mais bel et bien d’assurer un ferrage efficace.
    Les pêcheurs les plus respectueux pourront remplacer l’armement traditionnel par des hameçons simples sans ardillon. Enfin, je privilégie les dérives entre deux eaux en maintenant mon scion sous un angle de 45 degrés environ afin de provoquer la montée des poissons et ainsi augmenter les probabilités de capture ou, au contraire, je le positionne au ras de la surface afin d’accompagner le leurre dans sa dérive quand le fond est plus important et qu’il est nécessaire de pêcher creux. Pour le reste, rien ne différencie la capture d’un ombre avec une canne à lancer d’une autre technique de pêche, surtout quand le pêcheur emploie un monofilament d’un diamètre de 10 centièmes. Et je dois bien avouer que la violence libérée par ce poisson au moment de l’attaque tranche radicalement avec « l’élégance de ses formes, la distinction de ses manières, le bon ton de sa robe… » du grand Léonce de Boisset.