Étiquette : La Nouvelle Gazette

  • Afrique : un autre regard sur la piraterie

    Afrique : un autre regard sur la piraterie

    « Chaque fois que nous détournons un navire, nous nous approvisionnons en denrées alimentaires. Nous achetons des chèvres pour fournir de la viande et du khat (une herbe narcotique douce que l’on mâche – on prononce “tchat“). Nous introduisons de l’argent dans l’économie du pays. Comment les peuples survivraient-ils sans cela ? Tous les poissons de nos eaux ont été emportés ». Ainsi débute l’excellent reportage du Béninois Christophe Assogba, Les bandits bienfaiteurs du continent noir, publié dans La Nouvelle Gazette, le quotidien béninois dont il est le rédacteur en chef. Récompensée par le prix Daniel Pearl 2011, cette enquête a été intégralement publiée par Courrier international dans son numéro daté du 2 au 8 février 2012 (N° 1109). Elle donne à voir une vérité bien plus complexe que le portrait réducteur résumant le pirate à un vulgaire criminel. Le journaliste s’intéresse tout d’abord aux pirates agissant à partir de la Somalie et du Puntland (dans l’Est de l’Afrique). Construction de bâtiments à vocation publique, introduction de financements dans l’économie légale, ces groupes assurent également un semblant d’ordre dans une zone de non-droit, où l’Etat est quasiment absent.

    Aujourd’hui la piraterie constitue la première force économique dans la région, on estime à 38 millions d’euros les gains annuels de cette activité. A titre de comparaison, en 2009, le budget total du gouvernement du Puntland s’élevait à 13,5 millions de dollars et les programmes de développement financés par la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis à près de 3,5 millions d’euros la même année. Dans ces conditions, on se demande bien comment les pirates pourraient cesser leurs activités. La plupart sont d’anciens pêcheurs qui devant l’impossibilité de nourrir leur famille avec leur métier ont mis leur embarcation et leur connaissance de la mer au service de la piraterie.

    Où se situe la responsabilité finalement ? Chez ces populations, qui déjà fragiles, ont perdu toutes possibilités de vivre dignement dans la légalité et qui du coup s’adonnent à la piraterie ? Ou du côté des grands groupes européens qui pillent les ressources halieutiques des pays africains ? Notamment grâce à une surcapacité de pêche en partie financer par nos impôts, alors que dans le même temps, l’Europe met en place de laborieuses politiques de développement à l’attention de l’Afrique et que des flottes militaires des pays riches ont lancé de vastes opérations de sécurisation aussi coûteuses qu’inefficaces. Ainsi Greenpeace vient de publier une enquête dénonçant le pillage des océans par une flotte européenne toujours plus vorace. Cette flotte a déjà quasiment vidé les ressources halieutiques communautaires et « délocalise » maintenant toujours plus loin ses moyens surdimensionnés. Alors qui sont les pirates ?