Étiquette : Jean-Christian Michel

  • L’indien

    L’indien

    A force de ramper dans les fourrés, d’attendre les truites là où elles ne s’attendent pas à trouver un colis piégé, notre ami Jean-Christian Michel a fini par se transformer en animal. Il a fini par comprendre le comportement des poissons avec un instinct animal. A un tel point qu’il en est devenu capable de tromper trois fois la même truite sur le Doubs Franco-Suisse ! Une fois en 2014 lorsqu’elle mesurait 51 cm et, tenez-vous bien, deux fois dans la même semaine, à trois jours d’intervalle peu avant la fermeture du 30 septembre sur ce parcours. La bête, qui a craqué pour des nymphes artificielles, fait désormais 57 cm. Sans la pratique du no-kill (le poisson a été relâché à chaque fois) et la petite photo souvenir qui permet de comparer la pigmentation, cette belle aventure n’aurait jamais eu lieu. Cette histoire singulière sera racontée avec passion par l’auteur lui-même dans le prochain numéro de Pêches sportives, à paraître fin novembre.

  • Mes trucs en cire (C’est moche, mais ça peut sauver la vie !)

    Mes trucs en cire (C’est moche, mais ça peut sauver la vie !)

    Notre ami et collaborateur Jean-Christian Michel n’a pas fini de vous étonner ! En perpétuelle recherche d’une solution nouvelle pour tromper les truites les plus difficiles, il a fini par faire des mouches en cire, sans doute à force de vivre avec les abeilles et de produire du miel (son métier).

    Lorsque nous nous mettons à l’étau pour réaliser des mouches, nous voulons inconsciemment que nos artificielles “ressemblent” à une vraie. Dans notre esprit, une mouche artificielle est à ce point une imitation de mouche naturelle que nous en venons parfois à ne même plus parler de mouche mais d’imitation : la question principale du néophyte n’estelle pas la suivante : “Quelle imitation dois-je employer ?”. Il y a de la superstition dans cette attitude ! Or avec un peu d’expérience, on apprend vite à élargir les données du problème, si bien qu’aux oreilles avisées, le mot imitation fait parfois horreur.

    Imiter, oui, mais quoi ?

    Une mouche ressemblante n’est pas plus prenante qu’une mouche qui ne l’est pas, c’est tout le secret de l’efficacité des “mouches d’ensemble”. Mais bien pire encore, une mouche dont les critères de ressemblances sont basés sur une apparence simplement visuelle (comme une image ressemble ou ne ressemble pas à l’original) peut masquer le fait capital que ce que votre mouche doit imiter. Ce n’est pas tant les traits de la proie mais la façon dont la proie se tient, bouge, se déplace, dérive ou nage, que je vous propose de nommer les “propriétés mécaniques” (liées au mouvement) d’une mouche. Chose qui pour nos amis pêcheurs aux leurres est une évidence mais que les pro du fly tying sur papier glacé ont plus de mal à intégrer. La notion d’imitation doit donc être élargie à la façon dont la mouche se comporte dans l’eau ainsi qu’au mouvement de la proie qu’elle est sensée imiter pour obtenir ce qu’on appelle en langage de pêcheur, “une mouche qui pêche”. Il ne suffit pas de réaliser un corps parfait de baetis pour que votre évocation de baetis évolue naturellement comme un baetis… Et si beaucoup d’entre nous en sont venus à apporter plus d’importance à la façon dont on doit poser un bas de ligne et animer la nymphe, ce n’est pas un hasard ! Comparons nos mouches à un leurre Prenons un exemple dans un autre domaine : un poisson nageur est fait pour nager. La robe du modèle a une importance, mais elle est secondaire rapportée à la nage. Un poisson nageur de la meilleure couleur qui n’est pas animé ne vaut rien en lui-même. Pour redevenir efficace sans nager, il faut que les concepteurs le rendent “suspending”. Ce côté suspending est une façon de se tenir dans l’eau de façon naturelle (un

  • La truite  métaphysique par Jean-Christian Michel

    La truite métaphysique par Jean-Christian Michel

    « Chaque homme, à quelque période de sa vie, a eu la même soif d’Océan que moi. » Herman Melville, Moby Dick.

    Attention, pêcheurs, je préfère vous prévenir : les réflexions qui suivent cassent les barreaux de chaise. Alors restez debout et cramponnez-vous bien si vous ne voulez pas vous retrouver assis sur une partie de votre anatomie un peu plus basse que votre conscience ! Un matelot du capitaine Achab a survécu au naufrage et s’est mis à la pêche des grosses truites. Il nous dit tout : écoutez. Moby trout.

    Quand mon âme n’est plus qu’un dégoulinant novembre et qu’aucun autre sentiment ne me rattache à la terre que l’ennui et le dégoût du quotidien, je n’ai ni ami ni patrie et je pense seulement à une grosse truite qui rôde dans les profonds. Moi, Ishmaël, je vous le dis : la pêche à la nymphe vaut bien la chasse à la baleine ! C’est une vérité qui m’a été communiquée par ce vieux fou d’Achab. Quatre années durant, nous avons navigué ensemble. Je m’étais embarqué autour du monde pour tromper l’ennui et voir du pays et je me suis retrouvé finalement encore plus seul. De toutes ces errances, il ne me reste que mes rides et un face-à-face avec une bête métaphysique qui se dérobe toujours devant moi… A bien y réfléchir, j’ai peur qu’elle et moi ne fassions qu’un.
    C’est après un vilain naufrage que s’est réalisée ma conversion. Je buvais des pintes à l’auberge du « Jet de la baleine » avec une bande de harponneurs rescapés quand je suis tombé nez à nez avec ce vieux mangeur de porridge d’Eugen Skue. Le brave homme m’a fait voir ses nymphes et il m’a expliqué sa pêche. J’ai trouvé ça joli et finalement pas bien différent d’un bon coup de harpon… Je me suis donc mis à monter des mouches et à tisser du catgut. Depuis, je cherche une truite si grande que son corps dépasse les limites du monde. Mais comment pourriez-vous me comprendre ! Pour tout le monde, une truite, ce n’est qu’un morceau de viande, non ? Pourquoi alors faire comme si le monde entier dépendait de son existence ? Comme vous, braves gens, j’ai toujours posé un regard un peu ennuyé sur ces chasseurs d’absolu qui en cherchant La bête ne comprennent pas que c’est leur propre image qu’ils pourchassent… Je croyais que le malheur avait rendu fou le capitaine Achab et qu’il n’était qu’un de ces êtres « passionnés » au sens que les penseurs classiques donnaient à ce terme : déraisonnable. Je l’ai cru jusqu’à ce que je m’aperçoive que tout ce qui l’animait vivait également en moi, homme paisible et serein.
    Pendant un moment cela m’a donné des sueurs froides. Je me tenais à l’écart des autres hommes ; bizarre, ombrageux, solitaire. Les noms d’oiseaux me venaient comme les amis aux puissants. Mais peu à peu je me suis aperçu que leurs messes et leurs sabbats ne m’inspiraient plus rien… Et j’ai commencé à me dire que ce n’était peut-être pas moi qui avais tort. Bref, c’est depuis ce moment que j’ai décidé de pêcher pour le salut de mon âme.
    Cette quête est à mes yeux ce qu’il y a de plus honnête. Je ne crois pas pour autant que la bête soit un exutoire à l’ennui et à l’horreur de notre condition. Au contraire, au corps prés, nos vies sont les mêmes. Le poisson nous place devant un miroir. La pêche n’est pas un divertissement… C’est peut-être même la chose la plus sérieuse au monde ! Et puis je les aime bien, moi, toutes ces bestioles à nageoires ! Ce n’est certainement pas de la haine qui m’anime. Cela ressemble plutôt à un étrange jeu où l’amour et la mort se frôlent… En tout cas, avec ma truite, c’est toujours la même chose : quand son pauvre corps physique est entre mes mains, rien n’est terminé. Au-dessus de mes épaules, un trait de mélancolie barre alors le ciel. Pauvre de moi, le poisson n’est qu’un poisson ! Ce n’est pas lui que je cherchais… Je visais l’infini et je n’ai capturé que du fini. Parfois, je préférerais qu’il se soit décroché. Quelque chose me pousse à le laisser repartir et à fuir avec lui au-delà des limites du monde.
    Pour Achab, cela ne pouvait que mal se passer. Il a voulu tuer l’animal et c’est l’animal qui l’a tué. Est-ce qu’on peut tuer un reflet ? Moby Dick était aussi bien le mal qui broie les êtres innocents que la mâchoire du Tout-Puissant destinée à punir les pêcheurs… Tremblez, disciples de Saint-Pierre, cet horizon est notre horizon… Voilà toute la condition humaine ! Au début, je croyais que la recherche de la grande baleine blanche était une vengeance. Mais à y regarder de plus près, la vengeance n’était qu’un prétexte pour nommer une rencontre inévitable. Qui sait… peut-être que ce vieux fou d’Achab aimait Moby Dick comme cette partie impossible de soi à laquelle on ne peut s’unir qu’en quittant la vie ! Dans quelques années et dans le même registre, mon pote Ernest écrira un beau livre où l’amour et la mort feront bon ménage. Il placera les mots suivants dans la bouche d’un pêcheur encordé à un marlin (qui passera à la postérité sous le nom d’espadon…) : « allez, vas-y, tue-moi, ça m’est égal lequel de nous deux tue l’autre » puis dans un éclair vital, le pêcheur éreinté se ressaisira : « qu’est-ce que je raconte… voilà que je déraille, il faut garder la tête froide… Garde la tête froide et endure ton mal comme un homme… ou comme un poisson ». OK, le fait de se faire consommer une jambe par un cachalot ne plaide pas en faveur de l’amitié homme/animal… Tenez, je peux le comprendre, moi c’est un bécard de dix livres qui m’a bouffé une cuissarde. La botte, je m’en fous. La jambe qui était dedans, également (sa perte devait être consommée depuis longtemps car je n’ai ressenti aucune douleur lorsque la truite me l’a emportée). Ce qui me manque le plus c’est cette grande truite qui s’est retirée sous les reflets sans me laisser le temps de la toucher.
    Je ne sais pas si c’est le bécard qui m’a rendu boiteux ou si notre combat n’a été qu’un équilibre passager pour rattraper une boiterie originelle. Depuis, je vis dans un étrange dédoublement. Je ne sais jamais lequel de nous est ferré. Parfois j’ai l’impression que ma vie dépend de ce fil qui nous relie et plus il est à la limite de la rupture, plus je me sens exister. Empathie sadomasochiste Docteur ? Peut-être ! Mais moi, j’ai une autre opinion et c’est ma façon de comprendre notre condition sur cette bonne vieille terre : savoir qu’on va être broyé mais ne rien lâcher et le temps d’un éclair trouver quand même que ce qu’on fait est beau… On a le droit de juger cela dérisoire, mais moi, j’y vois une certaine noblesse.
    Pourtant, quand on regarde autour de soi, tout semble fait pour esquiver ce genre d’évidence. Il y a tellement de façons de s’occuper du salut de son âme… il y en a tellement que même ce mot est passé de mode ! Certains emploient une vie entière à aider leur prochain. D’autres déploient intelligence et ruse à l’exploiter… et curieusement, ils en retirent la même satisfaction et la même considération ! Mais, moi, Ishmaël, j’ai levé l’ancre depuis longtemps, je ne navigue plus dans leurs parages. Les sentiments des hommes et des femmes ne me touchent plus. Ils passent autour de moi comme l’eau des rivières et moi, je me tiens debout au milieu de tous ces courants et je pêche à travers. Je me moque de leurs futilités, car je sais ce qu’ils ne savent pas : je sais que de l’autre côté des reflets, il y a une grande truite blanche et que nous passons une vie à l’affronter.
    J’ai suivi cette bête aux quatre coins du monde et partout s’est imposée à moi une même évidence en même temps qu’elle refusait de se laisser capturer : cette truite est l’origine du monde. Oh ! Je sais encore une fois que ces paroles vous seront inaudibles car ce terme ne renvoie plus pour personne à la joie tragique d’exister, mais de grâce, écoutez-moi quand même encore un peu ! Que cet animal manifeste le souffle de Dieu ou du Diable, se frotter à lui est toujours quelque chose de démiurgique. Face à lui, on se dresse face à l’insurmontable. On atteint les fondations du monde et pour le rendre habitable, la seule solution est de pêcher. Quand on voit apparaître la bête, c’est tout ce qui apparaît qui vacille. Achab s’est trompé. Il croyait se mesurer à un animal ou peut-être à Dieu en personne, il voulait Moby Dick, mais moi, Ishmaël, aujourd’hui, j’ai compris sa méprise. A la pêche, ce qu’on veut, ce n’est pas attraper un animal pour se poser en vainqueur (Il faut laisser cela aux comptables) : la pêche est une célébration de la joie simple et tragique d’exister. Rien de plus. Au bord de l’eau, la truite n’est plus un poisson et le pêcheur n’est plus un homme. Le pêcheur et le poisson partagent la même condition. Leur combat atteste une étrange unité. Avez-vous remarqué à quel point le monde entier disparaît quand apparaît le poisson et comme il réapparaît soudain plus beau après une capture ou lorsqu’on rentre chez soi ? Mais sait-on encore ce que veut dire « être chez soi » ? En cherchant la truite, j’habite le monde qui va avec les valeurs qui rendent la vie de cet animal possible. Nous avons un être commun. Vous connaissiez les pêcheurs de lune… et bien pour moi, c’est le monde entier qui est suspendu à mon hameçon ! Et si ce vieux pisse moutarde d’Emmanuel Kant venait me taper sur l’épaule en criant au paralogisme et en me disant comme il le fait dans son anthropologie que les pêcheurs sont des êtres passionnés et qu’ils ne savent pas hiérarchiser leurs tendances à des fins rationnelles, je lui dirais de s’assoir sur sa métaphysique de fonctionnaire et qu’à force de hiérarchiser les passions à des fins rationnelles, c’est la chair du monde et la joie d’exister qu’on a fait sombrer. Moi, Ishmaël, je vous le dis : la pêche nous place au cœur d’une intuition essentielle.
    Vous ne me comprenez toujours pas ? Peu importe, demain j’irai quand même à la pêche. Nous sommes en 1870… Cela me laisse encore un peu de temps ! Un jour viendra où les rivières ne seront plus qu’un flot de poison humain, de merde, où les seules truites bonnes à pêcher seront des truites de poubelles. Je n’aimerais pas être dans les chaussettes des pêcheurs qui viennent… Mais n’ayez aucun regret pour moi, Ishmaël, le baleinier nympheur initié aux secrets de l’existence : je ne serai plus de ce monde depuis longtemps ! Qui voudrait être d’un tel monde ? En attendant, laissez-moi vivre ! Des plaines noyées de soleil jusqu’aux confins des déserts de neige, j’ai traversé le monde avec pour seuls ports les lieux hantés par la présence de ma truite, et mes amitiés furent marquées par sa bonne étoile et liées aux valeurs et aux hommes qui entourent sa vie. Ces errances ne m’ont pas mené à rien. Ma quête s’achève dans un désir encore plus vaste. Par elle, le monde est ouvert. Pêcher est ma façon d’être. Vous voulez encore une confidence ? Allez, tendez l’oreille, au moins vous n’aurez pas fait la connaissance d’Ishmaël pour rien ! En fait, ce que je crois, c’est que le monde entier est un poisson. Ou mieux : le monde entier est une grande truite blanche… et nous vivons dans son ventre.
    Au creux de la terre et sous la voûte du ciel, le monde entier nous tient dans sa mâchoire. Il fait ce qu’il peut pour ne pas serrer trop fort… Vous connaissez peut-être l’histoire de Jonas, ce gros froussard qui se retrouve dans le ventre d’une baleine de l’Ancien Testament pour avoir tourné le dos à la parole divine… Moi, le poisson ne m’a pas recraché sur la grève au bout de trois jours… Deux mille ans plus tard, je vis toujours dans son ventre et je n’ai pas trouvé d’issue… Mais ce que je crois savoir, c’est que si le monde nous mange, ce n’est pas une raison pour maudire la vie ! La fin du combat fait peu de doute mais il ne faut pas renoncer à imposer des valeurs qui l’embellissent et le rendent habitable.
    Le combat avec le poisson est une reprise de ce drame originel. Seulement, un de ces quatre matins, ce n’est plus la main de dieu qui viendra pour nous punir ou nous sauver… le monde s’en chargera seul. Nous avons le monde que nous méritons. La plus grande punition, c’est qu’un jour peut-être, dans une société qui aura confondu confort et nécessité, la grande truite refusera définitivement de paraître et de donner sens à nos ennuis.
    Moi, quand je la relâche ou que je vois sa mort étalée sur ma table, je me vois et je crois qu’il n’y a là rien de morbide. Je vois deux créatures éphémères. Je pense alors à ces tableaux que l’on nommait Vanité à l’âge classique et qui nous sont devenus presque impossibles à regarder… Là où nous éprouvons un sentiment de malaise au point de détourner le regard, des hommes plus clairvoyants apercevraient peut-être une célébration de leur temps de vie et de la joie simple d’exister… Moi, même quand ma bête n’est pas visible, je sais qu’elle est là. Le monde entier est le catalyseur de son apparition. Je sens sa présence de partout. Dans les veines des courants, derrière les feuillages, dans la voix d’un ami. Il me suffit de savoir qu’elle existe pour être paisible. Parfois tout se précipite, et elle apparaît. Il n’y a alors plus rien que notre monde commun et nous vivons dans un vrai rêve de chair. Elle devient le paysage. Une vallée immense de galets et d’herbes sèches, peut-être en Nouvelle-Zélande. Un pont et un miroir en Franche-Comté, avant le siècle de la Loue poubelle. Des forêts de conifères et l’eau cuivrée des tourbières près du cercle polaire. La terre qui rampe sous le ciel, pampa d’Argentine et terre de feu. Mille vies d’hommes suspendues au désir de la truite. Milles maisons où sa présence amie se fait sentir. Mille ans pour être heureux. Je pêche une truite métaphysique.

    Epilogue :
    Quand j’ai parlé avec Skue de ces idées, quelques années plus tard, il a eu l’air bien embêté pour moi.
    – « Well, Ishmaël,… », me dit-il en se grattant le menton avec la virole de sa canne, … « vous n’avez pas eu la vie facile ces derniers temps… mais au fond, je sais que vous êtes un gentil garçon. Aussi, je vais être franc avec vous : je pense que cela doit pouvoir se soigner. Connaissez-vous le docteur Frud ? Non ? C’est un tort. De nos jours, la science peut quelque chose pour les agités du cornet… Elle peut vous rendre plus doux. Vous devriez aller voir cet homme, il a fait des merveilles avec sa boniche simplement en la couchant sur un divan et en la faisant parler. »
    – « Oh non, vous ne voyez rien, Ishmaël ! Allez le voir. En outre, pour financer sa petite industrie naissante, le brave homme produit le meilleur catgut de toute la ville. »
    – « Ah… » Je me suis rendu à l’adresse indiquée. Une grosse dame m’a accueilli comme un quartier de viande :
    – « Bonjour Madame, je souhaiterai rencontrer le docteur Frud… »
    – « Z’est à l’étage… » Et elle s’est mise à gueuler dans la cage d’escalier en levant la tête : « Zigmud, encore un sinsin pour vous ! »
    – « Merci, merci, merci… », dis-je en rasant les murs. En fait, le gars était gentil. Je n’ai pas voulu m’allonger sur son divan mais il m’a fait parler pendant trois plombes et, à la fin, il m’a dit :
    – « Bon, votre histoire est claire comme une tripe de chat : z’êtes un pervers, M’sieur ! » Vous vous rendez compte ! Moi, un pervers ? Moi, un pervers ! Vous verrez qu’un jour on filera des diplômes aux gens comme ça !
    – « Ou bien peut-être qu’il s’agit d’une maladie mortelle… », se ravisa-t-il, à demi-songeur.
    Pas le temps de le questionner sur mon mal : la grosse dame est entrée comme une furie pour balancer aux pieds du bon docteur une marmite de longues nouilles transparentes et fumantes enveloppées par une odeur comme venue de l’au-delà. Elle hurla :
    – « Zigmud, z’est inzupportable ! Vous s’avez encore fait bouillir de la tripe de za dans ma cocotte ! Madame Nina zerze za minette de partout… Ze vous prévient que zi zezi lui appartient, il va y avoir un gros, gros sorage entre nous ! » Le bon docteur s’est jeté aux pieds de sa gretchen en implorant pardon et en jurant que ce n’était pas lui qui avait mis la main sur le chat femelle de sa logeuse et qu’il ne le referait plus… Puis il se mit à quatre pattes pour ramasser le précieux catgut à pleines mains. Moi, vous pensez bien que je ne savais plus où me mettre. Mais il fallait pourtant que j’affronte ma vérité :
    – « quelle est la maladie mortelle dont je souffre, Docteur ? » Zigmud, toujours dans la même posture, leva vers moi un œil courroucé :
    – « …la Vie, Ducon ! » J’ai refermé la porte et j’ai laissé le vieil homme avec ses tripes, sa baleine et je suis parti dans le bon air du grand midi.

  • Emmener un enfant à la pêche

    Emmener un enfant à la pêche

    C’est bien connu, l’été n’est pas la saison la plus propice lorsque l’on souhaite réaliser ce que nos aînés appelaient des « paniers pointus »… Et si la canicule s’invite à la partie, les joies de la pêche peuvent rapidement se transformer en chemin de croix. Il est bon de se déconnecter quelque peu pour se dire que les choses sérieuses seront pour plus tard ! Pourquoi ne pas profiter alors d’une fin d’après-midi ou d’une soirée pour faire découvrir les joies de l’eau à nos bambins ?

    Par Jean-Christian Michel

    Première contrainte : bien avoir à l’esprit que la séance doit  être ludique et plutôt courte. Se dire que pour une fois, non seulement il va falloir attraper un ou deux poissons – et rapidement s’il vous plaît ! – mais en plus, en faisant en sorte que le bambin reste un minimum à l’écoute et immobile, sans recours coercitif, avec la motivation de la curiosité !
    Vous devez alors vous métamorphoser en homme-orchestre : l’ennemi est à la fois sous l’eau et à vos côtés. Pour
    les poissons, vous êtes à votre affaire, je ne vais pas vous expliquer comment on fait monter un chevesne ou une truitelle sur une mouche sèche. Ayez quand même à l’esprit que votre dextérité doit émerveiller l’enfant sans qu’il se blesse ou tombe à l’eau. Sans quoi, il peut arriver que la séance de public relation halieutique se change en drame conjugal. Cela s’est déjà vu… Par chance, les soirées d’été sont longues et chaudes et, en cas de chute, il est toujours possible d’écourter la séance et d’acheter le silence du petit cafteur par deux boules de glace ou une crêpe au sucre.
    Ayez également à l’esprit que le poisson est au centre de votre préoccupation, mais pas des siennes. Pour l’enfant, aller à la pêche est d’abord un cérémonial qui consiste à jouer au pêcheur, et, si en plus, vous parvenez à jouer au pêcheur qui n’est pas bredouille, c’est mieux, mais pas indispensable. Ce détail n’est pas à négliger car il permet de retomber sur ses pattes au cas où les poissons feraient leur forte tête… Et si après une capture, une fois que sont passées les quatre premières secondes d’étonnement, le bambin s’en moque comme de sa première tétine, il ne faut pas le renier pour autant. Le mouflet n’est pas là pour  apprendre à pêcher, il est là  pour partager un moment de bien-être au bord d’une rivière et c’est déjà énorme. Que les bruits et l’odeur de l’eau
    deviennent familiers à ses sens et qu’ils soient inconsciemment synonymes d’un bien-être partagé, on ne peut pas en demander plus.
    Quelques prises sont au rendez-vous ? Super. Rien à l’horizon ? Vous êtes un âne. Si l’enfant commence à jeter des cailloux, ne vous en prenez qu’à vous-même. Il n’est pas rare que le temps de concentration des sujets les plus turbulents ne dépasse pas celui de la station d’un pinson sur la branche ! Les indicateurs sont dans le rouge. Il devient alors nécessaire de faire preuve d’inventivité pour que la curiosité chasse l’ennui au plus vite. Plus sérieusement, si la vraie pêche n’est plus possible, barbotons gaiement et retournons quelques pierres pour découvrir gammares, éphémères et autres petites bêtes qui vivent sous les pierres ou portent leur maison sur leur dos.
    Autre recours ultime pour initier un diablotin à la contemplation : confectionner de jolis bateaux avec des feuilles d’iris et les confier au courant. C’est beau… Enfin, si le petit monstre commence à bombarder vos navires avec des galets, dites-vous que, visiblement, ce ne sera pas un contemplatif. Ou dans le meilleur des cas, il deviendra un contemplatif armé, race d’homme dont nos rivières ont terriblement besoin de nos jours ! Mais dans l’immédiat, mieux vaut plier la canne. Surtout, n’écoutez pas vos pulsions de grand mâle dominant. Le sermon et les sévices n’y feront rien. Ayez toujours en arrière-pensée que la rivière vous regarde et que ce qu’il faut, c’est seulement que l’enfant apprenne à l’aimer. Pourquoi ne pas vous mettre à balancer des pierres, vous aussi ? Si un confrère que vous n’aimez pas se trouve sur l’autre rive, cela peut devenir un moment de partage et d’innocence qui fait du bien.
    Quelques années plus tard, quand l’enfant sera devenu ce qu’il devait devenir et que, du haut de ses quatorze ans, il vous dira : « Papa, s’il te plaît, et si cette année on partait au bord d’une rivière pour les vacances ? » Vous vous rappellerez peut-être alors que toute cette pédagogie socioculturelle n’a pas été vaine et vous afficherez un sourire à peine retenu en direction de sa procréatrice avant de lui répondre : « C’est une idée… »
    Enfin, dernier conseil éclairé : retirez le mot patience de votre vocabulaire. La partie de pêche n’est pas une partie de torture. C’est seulement après plusieurs années de vie en société que l’on peut faire gober aux bambins que l’ennui peut devenir vertu ! Et si votre gamin est hermétique à cet enchantement, dites-vous que le mystère de la vie et des êtres n’en est que plus riche de diversité… Au fond, peut-être l’enfant est-il comme cette créature qui lui a donné le jour… et ce n’est qu’une raison de plus pour l’aimer d’un amour immense et déraisonnable !

  • Nymphe : la pêche à vue au soleil…

    Nymphe : la pêche à vue au soleil…

    Le printemps est derrière nous. Les truites ont appris, comme chaque année, à ne pas se jeter sur la première pheasant tail venue. La pêche estivale pousse le pêcheur à la nymphe à vue à se méfier de tout, y compris de son ombre.
    Reflets d’un fil posé sur l’eau, reflets de la canne, impact de la soie, brillance des hameçons, tout doit être pris en compte si l’on veut espérer prendre autre chose que des poissons juvéniles que le temps n’a pas encore transformés en tour de contrôle. Voici ce qu’il faut savoir pour mieux aborder cette pêche très difficile mais toujours passionnante.

    Par Jean-Christian Michel

    Les pêcheurs en nymphe à vue sont des êtres compliqués. Ils pestent contre le ciel gris et les nuages qui durant tout le printemps les empêchent de discerner correctement le fond de la rivière, ils espèrent un petit rayon de soleil pour les aider à lever partiellement le voile sur les secrets du fond de l’eau et voilà que l’été venu, ils considèrent alors qu’il y a trop de lumière ! Ombres, reflets, silhouette qui se découpe en pleine lumière, les salmonidés nous voient venir de loin. Apprenons à jouer avec l’ombre et la lumière pour que ce ne soit pas les poissons qui se jouent de nous !


    L’ombre et la lumière

    Quand elles ne sont pas dérangées quotidiennement, les truites ne sont pas aussi lucifuges qu’on pourrait le croire. Les truites ne recherchent pas l’ombre pour elle-même mais parce qu’elle constitue un abri. Sous un rocher, sous un arbre, sous l’eau blanche d’un courant, ce qui importe c’est de ne pas être vues des prédateurs, qu’ils soient hérons, pêcheurs ou cormorans.
    Leur mimétisme permet de s’accommoder aussi bien de l’ombre que de la lumière. Blanches en pleine eau ou zébrées au-dessus des fonds de galets ; noires quand elles tiennent l’ombre ou jaunes lorsqu’elles reposent sur un lit de sable, le mimétisme constitue l’habit de bon sens avec lequel s’habillent les truites ! Si les poissons s’accommodent de l’ombre et de la lumière, les pêcheurs, eux, ont plus de problèmes lorsqu’il s’agit de ne pas se faire voir : le soleil qui nous éclaire généreusement nous rend aussi discernable qu’un tableau bien éclairé dans une vitrine. Nos gestes et notre silhouette projettent alors des ombres qui balaient le fond de la rivière sans que l’on ne s’en rende compte.
    Ombre du pêcheur, ombre de la canne, de la soie mais aussi du bas de ligne et des branches que l’on secoue involontairement en se déplaçant sur la berge… auxquels il convient d’ajouter les reflets de tout ce qui brille ! La meilleure nymphe ajoutée à la meilleure présentation effacent rarement les indices qui ont trahi notre présence.

    Le plein soleil

    L’acuité visuelle d’une truite qui regarde à travers la surface est bien meilleure qu’on ne l’imagine : on pense volontiers que la surface de la rivière sépare radicalement le monde de l’air de celui de l’eau, mais c’est une erreur car c’est bien du même monde qu’il s’agit ! Dans de bonnes conditions de luminosité, les truites nous voient aussi bien que ce que nous les voyons. Je crois même que parfois elles en rigolent intérieurement. Une truitelle est capable de s’envoyer en l’air cinquante centimètres au-dessus de la surface pour saisir au vol un éphémère. Imaginez donc comment elles doivent voir un balourd de soixante – dix kilos ou plus qui fouette comme un pauvre diable ! Les poissons nous repèrent plus par nos mouvements que par notre silhouette, mais il ne faudrait pas croire que l’immobilité puisse suffire à nous rendre invisibles.
    Quand après deux ou trois mauvaises dérives leur attention s’est fixée sur vous, il ne sert plus à rien de se changer en statue de cire, ils n’ouvriront plus la gueule ! Un des parcours que je fréquente régulièrement est longé par une promenade très prisée par des joggeurs, promeneurs, jeteurs de pain aux canards et autres jeteurs de jeteurs de pain aux canards. Il ne doit pas se passer cinq minutes sans que quelqu’un ne circule à moins d’une longueur de bas de ligne des truites les plus proches du bord, mais celles-ci restent imperturbables malgré l’affluence.
    Par contre, si vous avez le mauvais réflexe de bloquer net votre progression le long de la rive dans l’attitude du pointer à l’arrêt, alors malheur à vous ! Polarisantes, casquette et fleuret de carbone deviennent autant d’indice que les truites savent interpréter, et quand elles restent stoïques, c’est peut-être pire que si elles avaient pris la fuite ! Nos amies mouchetées voient terriblement clair. Le bon réflexe consiste alors à continuer à marcher naturellement en sifflotant… et de revenir à quatre pattes ! La pleine lumière accentue les contrastes et une tenue de camouflage n’est pas d’un grand secours !

    Les reflets

    Effets direct de la pleine lumière, toute surface lisse peut renvoyer un éclat. J’ai toujours été étonné de constater à quel point tout peut briller ou luire dans un équipement de pêcheur à la mouche. Cela va du coupe fil au bouton enrouleur en passant par la montre, les anneaux, le blank de la canne et même le fil. Selon l’angle du soleil, tout est susceptible de briller et si les meilleures peintures mates réduisent ce défaut, elles ne le suppriment pas totalement ! Regardez un confrère fouetter à cent mètres de vous. Vous ne percevrez pas l’épaisseur de sa canne, mais en revanche vous verrez les reflets renvoyés par les anneaux et le blank. Cela peut devenir pathétique : être vu à cent mètres et croire que la fario qui se tient à un jet de bas de ligne ne nous voit pas ! Nous sommes tellement émerveillés devant l’apparition d’un poisson et entraînés par notre geste que nous en perdons toute retenue. Apprenons à prendre un peu de recul et à nous dédoubler pour nous regarder comme de l’extérieur. Souvent ce petit temps d’arrêt avant l’action peut éviter bien des maladresses.
    Quand on a fait fuir la seule truite de la journée avant d’avoir pu lancer, ce goût pour la réflexion devient une seconde nature ! Le plus surprenant est que même les cannes les plus mates renvoient des reflets, et ne parlons pas des modèles vernis ! Plutôt que de sortir tous les ans des modèles de canne à mouches dotées d’actions révolutionnaires (jusqu’à la collection suivante !) nos fabricants préférés ne pourraient-ils pas commencer par produire des modèles VRAIMENT mats ? En attendant, je vous conseille de fouetter à l’ombre ! Après le plein soleil et les reflets, c’est à l’ombre qu’il faut être particulièrement attentif en été.
    L’ombre est à la fois une alliée et une ennemie selon qu’elle nous aide à nous cacher ou qu’elle trahit notre présence. Bien évidemment, on essaiera de se tenir à l’ombre chaque fois que c’est possible, et pour une fois, en été, confort et efficacité se rejoindront. Quand ce n’est pas le cas et que l’on est contraint de se tenir enplein soleil, il faudra porter une attention toute particulière aux ombres que nous projetons au fond de l’eau en nous déplaçant, qu’il s’agisse de l’ombre de notre silhouette ou bien de celle de notre canne. Une fois de plus, il ne faut pas voir que le poisson au fond de l’eau, mais plutôt tout l’environnement que nous modifions lorsque nous sommes en action de pêche. Pour cela, la lenteur et la patience sont les meilleurs alliés.
    Un détail que l’on soupçonne rarement consiste dans l’ombre qu’une pointe en dix centièmes peut projeter sur les galets d’une gravière. Les longues pointes, les posés détendus et l’emploi de nymphes non-lestées ne permettent pas toujours au nylon de s’immerger rapidement, même si l’on a pris soin de le dégraisser correctement au préalable.
    Pour qu’il disparaisse sous l’eau, il est alors nécessaire que le poids de la nymphe l’entraîne peu à peu, mais il n’est pas rare que la moitié de la pointe reliée au porte-pointe reste comme engluée à la surface sans pouvoir la percer. Ce modeste dix centièmes projette alors une ombre énorme au fond de la rivière. Sous un mètre d’eau le trait d’ombre qui balaie les galets mesure plusieurs centimètres.
    Les truites n’ont qu’à le suivre pour savoir où se trouve la mouche qu’elles doivent refuser ! Si sur un fond de rivière sombre et semé de galets ce n’est pas un drame, en revanche, dans une eau cristalline au fond sableux ou sur ces dalles uniformes mises à nu par le blocage « durable » des galets dans les barrages voués à l’hydroélectricité, l’ombre de la pointe du bas de ligne devient aussi visible que celle de la canne.
    Dans ce cas, il peut être judicieux de changer sa façon d’aborder le poisson en choisissant la rive la plus propice.
    Ainsi, on ne supprime jamais l’ombre mais on parvient à la tenir à l’écart du poisson et à éviter qu’elle ne le couvre.
    Détail qui dans certains cas peut suffire à conserver l’effet de surprise d’une nymphe… au lieu de l’annoncer ! Lorsqu’on réfléchit à la manière d’atténuer l’ombre du bas de ligne, on pourrait s’attendre à ce que les fils en fluorocarbone soient décisifs. Les photos parlent d’elles-mêmes. Les fluorocarbone sont vendus pour être invisibles dans l’eau, en revanche ils ne le sont pas plus que les nylons lorsqu’ils sont englués dans la pellicule de la surface ! Ils coulent effectivement mieux qu’un nylon, mais seulement lorsqu’ils sont parvenus à passer cette première barrière ! L’argument commercial d’un indice de réfraction proche de celui de l’eau n’est d’aucune pertinence lorsque le fil est posé à la surface.
    Bien évidemment il est utile de dégraisser au maximum la pointe,(en ayant soin qu’elle ne s’enroule pas sur la soie qui vient d’être graissée afin d’obtenir une bonne glisse !) mais cela ne suffit pas toujours à la faire couler.
    Une fois de plus la solution viendra de notre façon d’aborder le poisson, de plier notre bas de ligne et de présenter une nymphe légère et qui ne drague pas. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! Mais c’est peutêtre justement pour cette raison que la pêche à vue est aussi passionnante.

  • Expertise : le printemps du lancer ?

    Expertise : le printemps du lancer ?

    Que c’est dur parfois d’attendre durant des semaines que le niveau des rivières baisse pour pouvoir pratiquer la pêche à la mouche ! Alors pourquoi ne pas tenter quelques sorties au lancer, à la recherche de jolis poissons sauvages ? Hameçons simples, ardillons écrasés, no-kill, la pêche au lancer n’est pas uniquement la technique de ceux qui pêchent pour la viande.

    Par Jean-Christian Michel

    Au début de la saison et même quelque fois durant tout le printemps, il n’est pas rare de rencontrer des eaux trop fortes ou trop teintées pour être pêchées selon nos techniques de prédilection. C’est dommage, car nos chères farios reprennent peu à peu possession de leur rivière… Et que nous ne pouvons pas nous empêcher d’aller à leur rencontre même si les conditions ne s’y prêtent pas vraiment ! Dans ces circonstances difficiles, la pêche au lancer vous permettra alors de retrouver le chemin de la rivière et de prendre quelques truites, en attendant des jours meilleurs… Je me souviens encore de l’ouverture 2008 : de l’eau, de la pluie, de l’eau de la pluie : un mois de mars qui ne vaut rien, un mois d’avril du même tonneau et au mois de mai. Des barrages pleins à craquer et contraints d’ouvrir leurs évacuateurs de crue ! Après quelques sorties à pêcher à la nymphe au fil à l’abri d’une pile de pont – soit dans vingt mètres carrés – j’ai raccroché naturellement ma canne à mouche et l’envie de passer à autre chose m’est venue ! Du moment que l’on respecte la rivière, les poissons et les autres pêcheurs, il n’y a pas de mauvaise technique, il n’y a que de mauvais pêcheurs.
    Vouloir comparer le lancer à la pêche à la mouche n’a pas de sens. Les partisans du fly fishing only vous diront qu’il est toujours possible de prendre quelques poissons avec une canne à mouche, même dans des eaux tendues et des conditions extrêmes. C’est bien possible, mais ce qui m’intéresse avant tout lorsque je me rends au bord de l’eau, ce n’est pas de prendre du poisson, mais de prendre du plaisir. L’impression de ne pas aller au fond des choses me déplait particulièrement.
    Quand on s’obstine à pêcher sous la canne et à racler le fond à l’aide de nymphes doubles billes toute une journée, je ne suis pas convaincu que l’on ait le droit de considérer la pêche aux leurres ou au toc comme immorales… De même, lancer un streamer de 8 grammes à l’aide d’une shooting de 600 grains cela peut se comprendre dans les pays où seule la pêche à la mouche est autorisée. Mais quand on peut propulser le même leurre avec une canne à lancer et plus de confort, d’efficacité et de discrétion, pourquoi s’en priver ? En raison de la beauté du geste ? Ah… Pardon ! Vouloir prendre à tout prix des truites « à la mouche » n’est pas forcément un signe d’excellence.
    Cela conduit même à de vilains travers ! Je considère que les techniques de pêche doivent être avant tout une façon de faire connaissance avec la rivière… Et ne doivent surtout pas être une occasion, pour le pêcheur, de se replier sur soi ! Dans certaines rivières puissantes, pêcher à la mouche ne permet pas d’aller au fond des choses, surtout en début de saison.
    Pourquoi donc s’entêter à pêcher en sèche ou en nymphe des postes qui n’abritent jamais rien d’autre que des juvéniles, alors que des poissons adultes se trouvent un peu plus loin, un peu plus profond, mais demandent d’être atteints selon un mode de prospection plus adapté ? Lorsque je sors ma canne à lancer, c’est souvent pour pêcher au poisson nageur.
    Il existe deux façons d’envisager cette pêche : soit on explore des cours d’eau petits à moyens et peu profonds en pêchant souvent vers l’amont et à l’aide d’un équipement habituel pour le lancer léger, – à savoir une canne de deux mètres à deux mètres quarante et d’une puissance de cinq à quinze grammes, un moulinet adapté et un bon nylon de seize à vingt centièmessoit on procède en grandes rivières, qu’elles soient torrentueuses ou plus homogènes, et alors la pêche se fait souvent vers l’aval à l’aide d’une canne de deux mètres quatre vingt à trois mètres vingt et d’une puissance de vingt à quarante grammes. Il ne s’agit plus vraiment d’une pêche au lancer léger et le nylon devra être alors un bon vingt ou vingt quatre centièmes. Dans les torrents puissants et parsemés de gros blocs même, l’emploi d’une tresse n’est pas inconcevable. En petits cours d’eau, les leurres sont souvent des modèles de quatre à six centimètres. Qu’ils soient suspending, countdown ou flottants, ces poissons nageurs seront très souvent choisis parmi les modèles moyennement ou peu plongeants.
    Les cranck baits sont rarement utilisés, même si leur emploi peut s’avérer pertinent, tout particulièrement contre les berges creuses. En pêchant vers l’amont, leur faculté à racler le fond et à se coincer entre les rochers plus facilement que les autres leurres ne plaide en faveur de leur utilisation… Dans le cas d’une pêche aval, s’il est toujours possible de rendre la main afin de laisser le courant libérer notre leurre. Ce n’est pas le cas en pêche amont ! Pour que les leurres propulsés vers l’amont soient pêchants, on procède souvent à une récupération rapide et linéaire, canne basse, et l’action de pêche ressemble assez à ce que connaissent les pêcheurs à la cuillère tournante : la truite laisse passer le poisson nageur, elle se retourne pour le poursuivre et l’engame par l’arrière. La difficulté de cette pêche vers l’amont vient du peu de discrétion liée au fait que l’on peigne la rivière et que, si l’on ne connaît pas bien les tenues des truites, il arrive souvent que le fil leur frôle les nageoires avant qu’elles n’aient vu le leurre… Un coup de chance est toujours possible, mais en procédant ainsi, il est difficile de capturer de beaux poissons autrement que par un heureux concours de circonstances.
    Dans ces cours d’eau peu importants, la pêche vers l’aval est rarement pertinente car le pêcheur se trouve souvent en plein champs visuel latéral de la truite : rester invisible demanderait de progresser le long de la rivière à quatre pattes. Chose qui amuse volontiers cinq minutes, mais rarement plus ! En outre, lorsque l’on progresse dans le lit du cours d’eau d’amont en aval, il est difficile de ne pas soulever des nuages de vases. Cela n’est peut-être pas rédhibitoire pour la truite, qui ne sait pas d’où vient la perturbation, à condition bien sûr qu’elle ne soit pas produite immédiatement devant son nez… En revanche, sur le pêcheur, l’impact psychologique est garanti ! Se déplacer dans un ruisseau avec la discrétion d’un groupe de randonnée aquatique, non, merci !


    Grandes rivières

    C’est surtout en grandes rivières ou en torrents alpins au débit soutenu que la pêche aux leurres vers l’aval prend tout son sens… C’est une pêche que j’affectionne particulièrement : Imaginez un torrent puissant, gros de toute l’eau de la fonte des neiges et semé de blocs noyés qui créent des veines tortueuses et presque impénétrables, constituant ainsi autant de postes où une belle truite peut se caler… Pour celui qui prospecte dans de telles conditions, la force du courant, des contres courants et des veines antagonistes, ne laissent pas le temps à la monotonie de s’installer. Lorsque l’on pêche ainsi, on a réellement l’impression d’être « dans » la rivière. Le leurre devient alors le prolongement de notre main. Il doit être le plus souvent possible en contact avec le relief du fond : un contact régulier indique une gravière et la nécessité de ralentir la récupération ; Un choc indique en revanche un rocher et sa présence invisible est un indice pour régler les prochains lancers selon un angle mieux adapté.
    A ce jeu, les cranck-baits sont particulièrement indiqués… En revanche les modèles intéressants pour le black-bass et le brochet ne le sont que rarement pour la truite et les eaux vives.
    Si certains possèdent des bavettes démesurées qui leur permettent d’atteindre des profondeurs importantes en eau stagnante, en revanche, dès que le courant s’en mêle, ce n’est plus la même musique et il n’est pas rare que le leurre « décroche » dans les veines les plus puissantes et se mette à palpiter lamentablement sur le côté…A bannir ! Sans compter la déception quand le bout de plastique en question vous a coûté vingt euros ! Les formes trop rondouillardes doivent également éveiller une certaine méfiance (même si certaines se comportent très bien) car plus le leurre présente un profil qui offre de la prise au courant, et plus son enfoncement sera contrarié.
    Une bavette assez importante, un corps plutôt élancé, voilà le parfait cranck à truites…Mais attention, testez les dans des conditions réelles de pêche avant d’en acheter dix de chaque modèle ! Car si certains répondent à ces deux conditions… ils se révèlent particulièrement empotés dans des eaux très puissantes ! Les valeurs sures se trouvent chez Smith et Rapala Enfin, si vous employez régulièrement cette technique et que comme tout pêcheur digne de ce nom vous rendez neufs fois sur dix la liberté à vos captures, sachez qu’il n’y a pas que les pêcheurs à la mouche qui ont le droit d’écraser leurs ardillons… C’est beau l’égalité !

  • La Falcon touch, une nouvelle de Jean-Christian Michel

    La Falcon touch, une nouvelle de Jean-Christian Michel

    D’après une idée originale de Jean-Marc Theusseret

    A toutes ses victimes…
    Certains naissent escroc. C’est une façon d’être. On ne peut pas dire que cela soit maladif, mais ils sont ainsi, partout et tout le temps. La rubrique judiciaire du JT nous présente chaque jour les spécimens les plus inventifs de ce levain trop fermenté de l’espèce humaine… mais d’autres restent en liberté et ils vont à la pêche. Le nôtre ne s’appelait pas Madoff, il ne fabriquait pas non plus des prothèses à doudoune jetables ni ne promettait cinquante pour cent de retour sur investissement à ses meilleurs amis…
    Et pourtant ! Vous ne vous en rappelez peut-être pas, mais c’est à Falcon que nous devons l’invention du « propulseur » XTT8. Un propulseur me direz vous…qu’est-ce à dire ?  C’est la question que s’est justement posée celui qui en a trouvé un exemplaire dans sa boite à lettre avec la lourde tache d’en effectuer la recension pour les colonnes de sa revue…
    En considérant le blister, le journaliste a bien pensé que la chose en question devait avoir un lien avec la pêche à la mouche…Mais la densité était étrange, ainsi que le revêtement…Et que dire de la finition ! Mais bon… comme certaines bêtes de course s’embarrassent peu de l’esthétique, il lui laissa le bénéfice du doute. Il se renseigna :

    – « Allo, Monsieur, Falcon, j’ai entre les mains votre… « propulseur »… Pouvez-vous m’en dire un peu plus ?»
    – « Comment « un peu plus ? » Mais essayez le ! Il s’agit du vecteur halieutique nouvelle génération !»
    – « Dame…»
    – « Un propulseur est une évolution radicale de ce que vous appelez une soie.»
    – « Vous me rassurez, je croyais que…»
    – « En toutes choses il existe un avant et un après. Le propulseur est la soie du lendemain.»
    – « Du lendemain de quoi ?»
    – « Essayez, vous comprendrez…»

    Bigre ! Le journaliste ainsi instruit sangla son gilet, mit sa casquette et se fit un devoir de tester l’avion de chasse. Mais au moment ou il ouvrit le blister comme à celui où l’engin gifla la surface de la rivière pour la première fois, ses mots furent les mêmes :
    – « Mais c’est quoi ce machin ?»
    On ne peut pas dire que cela partait mal -rapport à sa densité de câble à vélo- mais les posés obtenus étaient franchement dégueulasses.  Bref, les performances et la facture d’ensemble relevaient du plus total bricolage.
    Facture qui en appelait une autre, mais salée cette fois et qui, elle, ne laissait plus aucun doute sur les intentions de son inventeur. A cent cinquante euros le vecteur halieutique, on n’entrait pas seulement dans une nouvelle ère, on basculait dans l’incommensurable !
    De son ongle, le journaliste n’eut aucune difficulté à enlever le revêtement de misère qui laissa apparaître un pauvre morceau de dacron fossilisé dans de la cire… Sous le propulseur se trouvait une ficelle… Et sous l’artisan, un ruffian.
    L’âme multi strong fusionnée à transfert de masse n’était en fait qu’une ficelle de palangrier plongée dans la cire micro-cristalline bouillante puis peinte.
    Pour ne pas se cramer les doigts, l’artiste devait jongler comme un pizzaïollo afin de dérouler dare-dare l’écheveau de part et d’autre de l’étendoir familial… Sans quoi, il arrivait que l’âme fusionnée de la XTT8 ait la mémoire un peu rancunière ! Il « fusionnait » ses soies par quatre et coupait alors l’écheveau aux ciseaux, façon spaghettis. Ensuite, Falcon laissait libre cours à son génie pictural. Et vas-y que je te tartine les ficelles au rouleau à peinture : vernis, peinture, vernis ! Vous voulez une WF ? Vlan ! Trois couches de plus sur le nez !  Falcon bidouillait des profils inconnus des catalogues.  Il avait fait du sur mesure son credo.
    A l’aide d’une formule « maison », il intégrait les données halieutiques et anthropométriques du client afin de déterminer avec exactitude la meilleure longueur de fuseau de lancer et le rouleau à peinture faisait le reste. Le prix se déterminait alors comme le fuseau : à la tête du client. A l’heure où toutes les soies étaient fabriquées en Asie, lui produisait français ! Pour finir, il lovait le tout dans un blister maison soudé avec la machine qui lui servait à congeler les cèpes… Gare à toi Thébault ! La XTT8 était disponible en deux teintes : « brown supérior » (qui rappelait un peu la couleur du siccatif qu’il achetait à dix euros les trois litres dans son magasin de bricolage) et « vert Montlhéry », autre curiosité de teinte, une sorte de vert olive un peu trop soutenu, teinte à laquelle le pot de quinze kilos qui servait à caler la porte du garage depuis vingt ans n’était peut-être pas totalement étranger.
    C’est par la Montlhéry que le scandale est arrivé.
    Ce jour là, Falcon tenait salon dans un de ces temples où la crédulité halieutique se réfugie pour passer l’hiver. L’homme était dans son élément. En bon maître de persuasion, Falcon s’était spécialisé dans les groupes, tout particulièrement dans ceux qui se revendiquaient de l’appartenance à un club à écusson et dont les belles têtes de passionnés laissaient entrevoir un endormissement rapide.  L’inventeur les accueillait sans fioriture et avec l’humilité de ceux qui sont habitués à s’user les mains contre l’ingratitude de la matière.  Mais tôt ou tard, un audacieux tirait sur la ficelle… « C’est quoi une XTT8 ? »
    Falcon baissait la tête, s’ébrouait deux ou trois fois puis il démarrait comme un moteur de zodiac secoué de quatorze roulements de « r » à la douzaine. Plus moyen de l’arrêter… Pour cela, il fallait acheter. Balthazar Falcon occupait l’espace comme un gladiateur dans l’arène, seul au milieu de tous les incrédules et toujours prêt à esquiver un mauvais coup.  Mais tout les artisans vous le diront : de nos jours le client est devenu tyrannique. On a beau se mettre en quatre, il n’est jamais content… Alors comment se démarquer quand pour tout appareil de production on ne dispose que d’un étendoir et d’un rouleau à peinture ?

    – Ainsi est née, Mesdames, Messieurs la XTT8 : joignant la précision de Besançon à la régularité des tisserand de Roubaix, notre XTT8 est un concentré de savoir faire et de technologie. Nos artisans l’ont élaborée autour d’une âme fusionnée à chaud qui lui confère grâce  et longévité. Des propriétés incomparables que seuls (il insistait bien sur ce mot) les amoureux du beau geste sauront apprécier…
    Et si un quidam avait le malheur de dire :
    – Moi j’ai une R2T depuis quatre ans et elle vieillit pas mal… Falcon se figeait et lorsqu’il desserrait les dents, il répondait invariablement :
    – Nous ne parrrlons pas de la même chôôse…Vous devez vous convaincre du caractère transcendantal de ma XTT8… Ce propulseur bouleverse les conditions de possibilité de l’expérience halieutique ! Bref, bref, il est la matière de nouvelles sensations… Et donc, le comparer, tant en terme de qualité que de plaisir est dépourvu de sens ! 
    Dans la XTT8, ce qui était important, c’était le 8. C’est lui qui concentrait toute l’ingénierie transcendantale du vecteur halieutique. Comment le déterminait-on ? C’est là qu’intervenait la « Falcon touch ».
    Quand notre homme sentait l’acheteur potentiel sur le point de lâcher prise, il le prenait en aparté et lui demandait à mi-voix :
    – Quel est votre transept ?
    Le gars tournait vers lui les yeux de Monsieur Jourdain.
    – Pardon ?
    – Votre transept…
    – Pff… Je ne sais pas trop… Je dois avoir un transept ordinaire…
    – Bon, abordons le problème sous un autre angle. Quel est le faciès de votre rivière favorite ? Plutôt lotique ou plutôt lentique ? C’est important, car j’utilise la science des rivières. J’agrège à mes vecteurs les dernières découvertes scientifiques. 
    – Ah… ça, c’est un peu pareil… J’ai du mal à vous répondre. Il faudrait que je demande au technicien de ma fédé.
    – C’est ça, demandez-le-lui. Mais en attendant mon expérience me dit que vous devez être à quarante huit pour cent. Lotique ou lentique ? Peu importe puisque pour votre confort j’intègre à la détermination de la longueur du fuseau de lancer un coefficient dilatatoire de 0,25. Il vous faudrait un long belly small mouth… Parfait ! Tenez, par chance il me reste une XTT8 en vert Montlhéry, c’est pareil.
    –  Non. Elle n’est pas belle. Donnez moi plutôt la brown supérior. 
    – C’est à dire que je vais en avoir besoin pour la démonstration.
    – Eh bien vous la ferez avec la verte, votre démonstration, où est le problème ?
    – Aucun, aucun…
    Cependant, Balthazar Falcon sentit le piège à singe se refermer sur ses doigts, mais il ne pouvait pas se résoudre à l’idée de laisser passer une vente… Il avait à peine noué la Montlhéry au backing lorsque le démonstrateur l’appela au micro sur le pas de lancer.
    – L’âme est encore raide, il faut réaliser un échauffement progressif dit-il au testeur étonné… 
    – Ne vous inquiétez pas, je vais prendre soin de votre bébé… 
    Le propulseur glissait foutument mal dans les anneaux. Le testeur se mit à sourire et dit en regardant Falcon :
    – Allez, j’enlève le starter ! 
    La plaisanterie n’eut pas le temps d’être goûtée. D’avant en arrière, de fines particules de vert Montlhéry commencèrent à descendre au sol en papillonnant. Pom, pom, pom, pom, pom, pom, bonne nuit les petits…
    L’assistance retenait son souffle. Par charité chrétienne, le testeur shoota le plus délicatement qu’il put mais la XTT8 se vautra au sol, fourbue, à une petite quinzaine de mètres en détortillant convulsivement ses vilaines spires de petit rouleau de fil de fer…
    Silence de mort. Tout homme normal aurait souhaité être dématérialisé et téléporté dans une poche de son gilet de pêche. Ou mieux, être liquéfié : disparaître sous la moquette en plastique du palais des expositions, se faufiler sous terre et rejoindre la rivière pour réapparaître loin, très loin des mauvais regards et disparaître en courant à l’horizon de verts et oublieux pâturages…
    Mais Balthazar Falcon ne faisait pas parti du commun des mortels. Il se dirigea vers le testeur avec son assurance de bon petit zodiac, lui ôta la canne des mains, avant de rembobiner lui-même la ficelle, ironique, et de lancer à l’assistance cette sentence que je vous invite à méditer :
    - Voilà ce qui arrive lorsque la molécule est froide !

  • Chevesne for ever…

    Chevesne for ever…

    Garbeau, Cabot, cabède, cheu-cheu, lèche-à-tout…les pêcheurs ne sont pas avares lorsqu’il s’agit de trouver des noms d’oiseaux pour désigner ce bon Leuciscus céphalus, j’ai nommé notre « Chevesne National ». Éternel poisson de deuxième classe, il n’en demeure pas moins un vrai animal sauvage dont la pêche est tout sauf artificielle et peut se pratiquer en première comme en deuxième catégorie. La truite est fermée ? Cet hiver, pêchez sauvage, pêchez chevesne !

    OK, passés les trois premiers coups de tête, il se défend souvent comme une pantoufle, et lorsqu’on lui rend la liberté, le dit chevesne vous laisse dans la main gauche une grosse envie de savonnette, mais à la guerre comme à la guerre, un pêcheur ne s’arrête pas à ça ! En se frottant énergiquement avec du sable et des algues, cela pue tout de suite un peu moins. Bien sûr, personne ne se vante de sa capture…lors des pêches en aveugle, une exclamation désobligeante accompagne toujours le moment où il paraît au regard :
    – zut (euphémisme), un chevesne !

    Son abondance explique que sa capture ne fasse jamais la une des magazines. Mais c’est un tort. Dans certaines conditions, le chevesne peut être bien plus méfiant qu’une truite. Et sa vilaine bobine ne doit pas nous faire oublier que ce sont les vrais poissons qui font les vrais pêcheurs. A l’ère du simulacre généralisé, et de l’invention de la pêche hors sol, il n’est pas inutile de le rappeler. Son comportement alimentaire et ses moeurs sont proches de ceux de la truite. Il lui manque seulement les points noirs, le goût pour les courants plus frais et plus vifs, aussi, et surtout, un instinct moins grégaire. Car le chevesne est un être presque sociable. De ses souvenirs d’alevin, il garde les joies saines de la vie en groupe. Suspicion, opportunisme… par certains aspects, le chevesne a quelque chose d’humain. Une partie de la difficulté de sa pêche en eau claire vient de cet instinct grégaire.

  • Le blues du nympheur par Jean-Christian Michel

    Le blues du nympheur par Jean-Christian Michel

    On le surnommait Max ou Maxima. Pas par rapport au fil destiné aux bas de ligne, mais parce qu’il s’appelait Maxime et qu’avec lui, le maximum était le minimum. Son ego cinquante centièmes venait à bout de tout. Si le bougre était bon pêcheur, il n’avait pas besoin de ça pour faire des miracles. Max était un de ces êtres dont les paroles font vibrer l’imaginaire même quand la raison dit non. Bien évidemment, son truc, c’était la grosse truite. La vraie, la seule, la bête métaphysique. Celle qui hante les gourds profonds et casse comme un sucre d’orge le fer des meilleurs hameçons. Celle qui terrorise ses congénères. Celle que les enfants n’ont pas le droit de pêcher. Les histoires de max étaient de folles rondes où Dom Quichotte, le capitaine Achab et Brice de Nice se donnaient la main et chantaient à tue tête. Il m’a harponné au détour d’un radier et je n’ai pas pu lui échapper :
    -« Ah, je suis content de te voir, faut que je t’en raconte une : j’en ai secoué des grosses truites, mais celle-là, c’était vraiment une mariole ! »
    -« Tu… »
    -« Essaies de ne pas m’interrompre, tu vas tout savoir. Donc, celle-là, c’était une terrible. Elle avait du en redresser du Tiemco avant de tomber sur moi !  »
    -« Je… »
    -« …Le coup était infaisable, et ça, ça m’intéresse. La vicelarde avait le gîte et le couvert dans un maquis de saules. Elle se gavait comme un conseiller municipal. J’ai pas pu la pêcher pendant une semaine. Elle venait sur ma nymphe comme une folle, elle la poussait du nez, mais elle ne pouvait pas engamer, rapport à ce thymallus qu’elle se trimballait en moustaches. J’ai du prendre mon mal en patience… Et puis un jour, son cigare à nageoire a enfin disparu et j’ai pu lui sortir le grand jeu. Mon revers double boucle piquée avec un posé salto arrière. Si le salto est réussi, la nymphe coule droit en battant des pattes. Une tuerie… Mais ce n’est pas facile à faire. »

  • Les baetis de midi

    Les baetis de midi

    Moins connu que le coup du soir, le coup de midi est pourtant la vraie ouverture de la saison de pêche à la mouche. Durant le début de la saison (mars et avril), c’est souvent le meilleur moment pour pêcher à la mouche sèche. Voici une piste…

    Par Jean-Christian Michel

    Vers 11 heures, le jour J, les héros sont fatigués, ils regagnent leur voiture pour casser la croûte. C’est tant mieux, car ainsi ils laissent la rivière en paix. Les poissons actifs (quand la température le permet) prennent alors possession de leur domaine et peuvent nous livrer les premières vraies émotions halieutiques de l’année. Si la vallée est ouverte, les rayons du soleil de mars aideront peut-être à gagner les degrés fatidiques qui permettront l’émergence de baetis rhodani… C’est sur lui que les truites sauvages se dérouillent les mâchoires. Souvent timide mais quelquefois plus importante, cette éclosion de début de saison peut durer jusqu’en milieu d’aprèsmidi, avant que ce ne soit au tour du froid de refermer ses mâchoires sur les ailes des éphémères et les doigts du pêcheur ! Les plus belles éclosions se produisent lorsque la rivière est caressée par une pluie fine et douce pendant plusieurs jours. Les truites peuvent alors mettre le couvert, comme lors des meilleurs des coups du soir… mais ce n’est pas toutes les années.
    Des baétidés, les rhodani sont vraisemblablement les plus robustes du genre car ils survivent là où d’autres espèces ont disparu. S’il est toujours possible de capturer le premier poisson de l’année en pêchant au fil ou au streamer, un poisson de raccroc n’a pas la même valeur émotive qu’un poisson capturé en ayant compris quelque chose à son comportement alimentaire et à ce qui fait que son monde et le nôtre peuvent se rencontrer. A ce moment, le geste du moucheur mime ces retrouvailles et il ne se réduit plus seulement à la froide mise en oeuvre d’une technique. La pêche n’est pleinement ouverte que quand on a la satisfaction d’observer et de pêcher des poissons en activité… Et pour beaucoup d’entre nous, c’est baetis rhodani qui aide à ouvrir le bal !

    Matos et mouches

    En grande rivière, cette première pêche à la mouche de la saison a le mérite de nous faire reprendre nos marques. Le nympheur reprendra contact avec son long bas de ligne mais, avec une pointe presque réduite de moitié, les lancers seront bien facilités… la limite de cette simplification étant toujours… le dragage ! Pour les premiers jours de la saison, les farios peuvent se montrer gentilles, et à plus forte raison si les insectes sont bien présents. Dans les secteurs calmes, les imitations qui pêchent bas sur l’eau sont toujours les plus prenantes.
    Les petits voiliers en cul de canard font merveille, à condition de ne pas être trop fournis. Si les truites sont actives dans les courants, comme c’est assez souvent le cas dans les rivières du sud de la France lorsque le soleil est au plus haut, on peut utiliser des imitations en hackle de coq réalisées en montage parachute. Ces modèles ont le mérite de pêcher bas et de sécher rapidement lors des faux lancers.