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Étiquette : Islande

Islande : pêche du saumon à la mouche
Voici un avant-goût du reportage que Kathleen et Jean-Pierre
Piccin ont réalisé en Islande et qui sera publié dans le numéro 94 de Pêches
sportives. Ils ont pu se confronter aux saumons islandais dans des rivières aux
profils très différents et sont revenus avec des souvenirs plein la tête. Une
plongée dans des paysages brutes comme au matin du monde…
Éloge de la déconcentration par Philippe Boisson
Comment expliquer que pour certaines techniques de pêche comme la pêche aux leurres ou la pêche à la mouche du saumon atlantique, plus de la moitié des touches ont lieu lorsque l’esprit du pêcheur est occupé par autre chose que le moment présent ? Pêche-t-on mieux lorsqu’on tripote son téléphone portable ? Ou quand le regard et l’esprit vagabondent ? Indéniablement oui.
Par Philippe Boisson
Vous pouvez lire l’intégrale de Duborgel, apprendre par coeur toutes les méthodes d’animations des leurres, vous pouvez aussi être concentré de la première à la dernière minute de vos parties de pêche aux carnassiers, une bonne part de vos prises le seront uniquement lorsque votre esprit est complètement accaparé par autre chose que la pêche. Dans notre avant dernier DVD, Maxime Ferron nous en fait une très belle démonstration avec une touche de silure en direct. Lui qui d’ordinaire y croit en permanence, anime sa cuiller constamment, se trouve le temps de quelques lancers complètement ailleurs. Il se contente de ramener son leurre mécaniquement, assez lentement. Les animations ont disparu. Maxime est là sans y être vraiment. Et bam, c’est la touche et la prise d’un silure pour qui cette “absence” du pêcheur semblait convenir.
Toutes les pêches aux leurres sont concernées par l’efficacité inexpliquée de ces phases de déconcentration. Les pêcheurs de sandre en verticale sont parmi les premiers touchés par ce phénomène. Combien de fois, la touche se produit-elle alors que l’esprit vagabonde ? Combien de fois a t-elle lieu au moment où l’on cherche ses cigarettes, répond au téléphone, envoie un sms aux copains pour dire justement que la pêche n’est pas terrible en ce moment ? Dans ce cas, le leurre n’est plus animé de façon mécanique de haut en bas. La canne suit bêtement les mouvements du corps qui cherche le téléphone ou les cigarettes. Observez bien cela si vous pêchez à plusieurs dans un bateau. Au bout du fil, le leurre adopte alors un comportement qui est infiniment plus naturel que celui dicté par la méthode consciente d’animation. Même constat pour les pêches aux leurres en lancer/ramener du brochet, de la perche, du sandre, du silure, du saumon ou du bar. La part de touches qui surviennent au moment où on s’y attend le moins n’est pas du tout anodine. Si l’on fait les comptes sur une saison, elles doivent au moins représenter 40 ou 50 % du total, sinon plus.L’école des rêves
Essayons d’analyser ce qu’il se passe dans ces moments-là. Le cerveau du pêcheur est en service minimum puisque l’esprit est très occupé à penser à autre chose. Du coup, le suivi du fond n’est plus garanti. Le leurre vit sa vie plus librement, explorant des zones de la couche d’eau que notre esprit conscient lui aurait interdites. Il est évident que les poissons pris lors de ces moments de déconnexion du cerveau ne sont pas des coups de chance, loin de là. Cela nous indique parfois la présence de poissons mordeurs à des profondeurs différentes de celles qui nous semblent les plus favorables. En observant les pêcheurs déconcentrés, on remarque deux choses essentielles : la vitesse de récupération décroît et les animations deviennent soit inexistantes, soit sont de moindre amplitude.
Ajoutons à cela une “souplesse” générale dans la récupération, doublée parfois d’une hésitation qui ne doit pas être sans effets aguicheurs ! Notre esprit rationnel désinhibe plus souvent qu’on ne le croit l’agressivité des poissons. Il entrave la libre prospection des leurres dans une masse d’eau en leur imposant un schéma très artificiel. Selon l’hypothèse freudienne sur l’inconscient, l’essentiel de la vie psychique de l’homme est constitué et déterminé par l’inconscient. La théorie du pionnier de la psychanalyse fait en quelque sorte l’apologie de l’inconscient, mettant en évidence le fait qu’un être humain est loin de pouvoir contrôler tout ce qu’il fait. Pour certaines techniques de pêche, cet inconvénient se transforme alors en avantage. Peut-être apprend-t-on à pêcher dans nos rêves, méthode qui prend alors le relais lorsque l’esprit divague ? Mystère.
Le cas de la pêche du saumon à la mouche noyéeJ’ai souvent assez mal vécu le succès rencontré par des novices lors de séjours de pêche au saumon de l’Atlantique. J’entends par novices, des pêcheurs qui pour certains avaient appris quelques jours plus tôt seulement à tenir une canne de 15 pieds et qui pour la plupart, n’avaient jamais pêché quoi que ce soit auparavant. Rien n’est plus dangereux pour un saumon qu’un débutant à la pêche en général. Tous les saumoniers ont connu des situations, où, quoi qu’on fasse, le grand poisson n’est intéressé que par les mouches lancées n’importe comment, qui parfois se trouvent à la remorque de la soie ou, au contraire, traversent le pool à la vitesse de la lumière en faisant du surf ! Le saumon, animal anadrome qui fréquente les rivières sans s’y nourrir dans le seul but d’assurer la pérennité de l’espèce, constitue le parfait exemple de l’efficacité pour sa pêche de la déconcentration. Je suis surtout un pêcheur de truites, et pas n’importe lesquelles. Des sauvages, des imprenables, des Bac + 10 qui décèlent le moindre micro dragage de la mouche immanquablement. La recherche quotidienne du posé parfait, de la dérive inerte, a profondément conditionné ma façon de poser une soie et un bas de ligne dans un courant. Inconsciemment, je me débrouille spontanément pour que l’ensemble échappe ensuite au dragage. J’ai mis vingt-cinq ans à être formaté ainsi. Lorsque s’est présenté l’occasion de pêcher le saumon à la mouche noyée, j’ai pratiqué – non sans un certain plaisir – le lancer avec des cannes à deux mains dans le but de faire mordre des saumons en Écosse, en Islande, au Québec ou en Norvège.
Si j’ai eu quelques résultats, j’ai aussi connu des pêcheurs débutants qui à la fin de la semaine comptaient trois fois plus de prises que moi.
Mon défaut inconscient consiste à toujours guider la mouche, à la ralentir, pensant qu’il n’est pas normal de ne pas “bien” pêcher. Mes dérives de pêcheur de truites “bloquent” les saumons même s’ils sont mordeurs, alors qu’une mouche qui passe vite sans tenir compte des veines de courant suffit à déclencher l’attaque. Albert Drachkovitch a sans doute connu des expériences du même genre. Elles l’ont poussé à écrire une phrase qui sent bon la frustration : “le saumon est un poisson idiot et sa pêche l’est au même titre”. Par son mode de vie, le saumon n’est pas un poisson comme les autres. Il demande une approche radicalement différente de celle qui fonctionne avec les autres poissons. Depuis que j’ai compris mes erreurs, je m’efforce de corriger le tir en faisant l’inverse de ce qui est naturel pour moi. Les périodes de déconcentration sont fréquentes lorsqu’on pêche le saumon. Sur la plupart des parcours, on peut espérer une touche par jour, parfois un peu plus, souvent un peu moins. Dans mon cas, toute déconcentration me fait pêcher naturellement, c’est-à-dire comme un pêcheur de truites sauvages. C’est donc l’inverse d’une déconcentration “normale” comme celle qui touche les pêcheurs de carnassiers aux leurres.
Aux innocents les mains pleinesN’y aurait-il pas un livre entier à écrire sur les succès insolents des débutants ? Avec le brochet, c’est en effet un classique. Et cela ne se constate pas uniquement avec les enfants. Un novice ne tient compte, ni du vent, ni du courant, ni du relief du fond, encore moins de la température de l’eau, ne se soucie pas de l’évolution de la Lune dans son calendrier céleste et pourtant, là aussi, les résultats parlent d’eux-mêmes ! Ce sujet particulier, traité sans doute pour la première fois, soulève de nombreuses questions et m’amène à m’interroger sur notre façon de pêcher, de plus en plus formatée et mécanique. Si certains pêcheurs sont semble-til gratifiés d’un don inexpliqué, c’est peut-être celui qui consiste à pêcher plus librement, sans vouloir en faire trop. Ou alors sont-ils tout simplement de grand rêveurs…

Monica, une nouvelle de Vincent Lalu
Le saumon est une femme. Il en a la grâce, l’endurance et la détermination. D’ailleurs seuls les saumons peuvent égaler une femme dans l’art de faire cavaler les hommes. C’est sans doute pour cette raison que l’on a donné des noms de femme à quelques endroits où les hommes ont beaucoup cavalé après les saumons. Monica est un de ces lieux bénis des dieux, peut-être le plus beau, un courant de près de 400 mètres ( le “Monica run”) qui relie deux pools formidables (le Monica du haut et le Monica du bas) sur la rivière Kola dans la presqu’île russe éponyme, où la densité de salmo salar fait penser certains jours aux heures chaudes du RER A entre Châtelet et Gare-de-Lyon.
Une bredouille à Monica n’est pas donnée à tout le monde (j’ai failli y parvenir mais un gros grisle en fin de journée ne l’a pas permis). Car à Monica les saumons sont à la fois nombreux et bienveillants. Ils se prennent de passion pour votre mouche quand elle défile dans ce courant sublime, le plus beau du monde d’après cet habitué des plus beaux pools de la planète, un courant qui fait voyager votre Cascade ou votre Green Highlander en première classe, ni trop vite ni trop fort, juste comme il est nécessaire pour que leurs parures les présentent sous leur meilleur jour. Autour, les poissons font des galipettes, des remous, des sauts, quelques touchettes sans conséquence. Et puis très vite, comme dans toutes les maisons de rendez-vous, ça téléphone.
La vraie Monica existe, je ne l’ai pas rencontrée mais il me paraît urgent de préciser à ce stade du récit que c’est une femme dont la vertu ne se prête guère au genre de métaphore douteuse employée à propos de son pool. Monica n’est peut-être pas la plus belle femme du monde, mais d’avoir donné son nom à l’un des plus beaux pools de la planète lui confère une sorte de magistère d’émotion dans l’inconscient des pêcheurs. Pour donner son nom à un tel endroit, Monica ne pouvait qu’être une femme épatante. On ne devient pas sans raison la marraine d’une avenue si glorieuse que Sunset Boulevard, à côté, a tout d’une rocade à Châteauroux.
Emmener une femme à la pêche n’est pas une mince affaire : soit cela se passe tout de suite mal et vous avez vraiment intérêt à avoir tenté l’expérience à proximité d’un aéroport, soit il vous semble qu’elle aime ça, surtout pendant les deux premiers mois de votre idylle. Vous vous prenez alors à rêver d’une compagne halieutiquement correcte et vous en oubliez que vous lui avez dit : “Je t’emmène pêcher le saumon en Islande, on pêchera le jour et on s’aimera la nuit”, sans lui préciser qu’à cette saison, en Islande, il n’y a pas de nuit. Ce qui ne vous paraissait pas essentiel puisque, pour le moment, elle a l’air très contente comme cela, tapie derrière vous qui guettez le poisson sans savoir que, pour elle, le poisson c’est vous…
Et puis il y en a quelques-unes comme Monica, qui aiment vraiment la pêche, auxquelles les hommes donnent à pêcher soit par galanterie, soit par condescendance, les parcours les plus faciles. Ce qui se passa pour Monica.
La vraie Monica, donc, a débarqué un matin de 1995 en compagnie de l’homme, un Ecossais fortuné, dont cette Américaine partageait la vie et un peu la passion pour les saumons. Le couple était venu à l’invitation de Bill Davis, un Américain de l’Arizona marié avec la fille d’un des nouveaux maîtres de la Russie et qui fut le véritable découvreur des somptueuses rivières de la péninsule, la Yokanga, la Ponoy, l’Umba, la Varzuga ou la Rinda… qu’il perdit les unes après les autres, se retrouvant finalement sur la Kola, grande artère à saumons qui termine son cours tumultueux dans les parages de Mourmansk. La Kola n’avait jusque-là intéressé personne d’autre que les pêcheurs aux filets, fournisseurs des militaires et de la mafia locale et les innombrables braconniers qu’une économie de survivance poussait à cette coupable industrie.Bill Davis, le bad boy de l’Arizona, comprit très vite que la Kola, malgré son côté banlieue, était une pépite. Il réussit à obtenir de Boris Richepa, le très puissant patron de la fédération de pêche régionale, la concession des plus beaux pools de cette rivière publique où seuls les saumons étaient restés communistes. Il y improvisa un lodge dans l’ancienne maison de vacances des jeunesses socialistes, et c’est ainsi que quelque temps plus tard on proposa à Monica de pêcher ce grand courant facile auquel elle allait donner son nom après y avoir aligné et relâché dans sa journée 10 saumons exactement, entre 10 et 30 livres. Une légende était née. Il ne restait plus qu’à baptiser les autres pools du parcours, ce qui fut fait sans trop de précipitation (l’un d’eux se nomme toujours “no name” ). Et à faire venir les clients, attirés du monde entier par les sirènes de Monica.
Il est impossible de dire avec certitude qu’il y a plus de saumons qui s’arrêtent ici que dans les autres pools. Mais ceux que vous y rencontrez vous font l’effet d’avoir fait tout ce chemin pour se retrouver là, un peu comme si, dans leurs années tacons, au moment où ils se préparaient à descendre vers la mer, leur maman leur avait dit : “Tu vois, ici, c’est Monica, un jour, si les gros flétans ne te mangent pas, tu y reviendras.” Pour eux, Monica n’est pas une banale maison de passe, c’est l’antichambre joyeuse de leur destin. Un pool complice autant pour les saumons que pour les hommes, qui y reçoivent ce qu’ils méritent (grosse pêche ou quasi bredouille) sans qu’il soit possible de savoir s’ils relèvent du registre de la malchance, ou de celui de la maladresse, ou encore de celui de la consolation. Ce n’est d’ailleurs pas le problème des saumons. Eux se reposent, prennent leurs aises. Ils savent que la suite ne leur laissera guère le loisir de prendre du bon temps. Alors ils en profitent, jusqu’à ce que le Monica du haut ne les réveille par le tumulte de ses eaux, juste avant l’autoroute impersonnelle qui les emmènera directement au pool du cimetière, avec ses minuscules clôtures de métal aux couleurs pastel et les taches vives que font les fleurs naturelles ou en plastique que les Russes aiment à disposer sur la tombe de leurs parents. Le cimetière donne aux saumons comme aux hommes une idée de ce qui les attend. Entre une friche industrielle, un champ de patates et la voie de chemin de fer Saint-Pétersbourg – Mourmansk, ce cimetière de la Kola éclaire de ses taches vives un décor en noir et blanc huit mois par an. Les cimetières russes sont gais et colorés parce que, l’espérance de vie des mâles de ce pays étant de 54 ans, mieux vaut soigner les abords de son futur déménagement.
On enterrait ce matin-là un enfant. Sur la petite caisse de bois, on avait disposé ses jouets préférés : un camion, un ballon, une pelle et un petit maillet. En contrebas, sur la rivière, les mouches ont cessé leur défilé. Plusieurs habitués de la Kola ont déjà assisté à ce genre de scène. Ce n’est pas la seule raison qui les fait détester le pool du cimetière. La vraie raison est que, à force de voir passer des pêcheurs et des saumons, les morts de Kola, dès leur jeune âge, sont devenus des experts. Ils savent mieux que personne si le lancer est bon, si la mouche passe bien, si le pêcheur comprend quelque chose au poisson. Ils savent, eux, vraiment si le saumon est une femme. Ou si c’est l’inverse.
Vincent Lalu

Islande, l’île en mouvement
Malgré des conditions climatiques difficiles, les Piccin sont tout de même parvenus à mettre à profit leur séjour en Islande. Ils ont pu exercer leur talent auprès des populations d’ombres arctiques, de saumons et de truites qui habitent les rivières de cette île volcanique voisine du cercle polaire. Petite balade halieutique entre bourrasques de vent et émotions du ferrage. Suivez les guides…
Par Kathleen & Jean-Pierre Piccin
Hello Eole ! Le vent qui nous avait quittés durant quelques heures vient en cette fin de matinée de se réveiller juste au moment où j’attaque un banc d’ombres arctiques. La pheasant tail que je leur propose pour le petit-déjeuner a juste le temps d’en convaincre trois d’entre eux que le vent redouble de violence et me souffle à l’oreille qu’il est temps d’abandonner mes partenaires de jeu. Nous traînons en Islande depuis six jours et, comme le roseau, j’ai appris à plier devant les caprices du temps. Ce matin le thermomètre affichait 5°, c’est frisquet pour une journée d’été… surtout lorsqu’on vient de fuir les températures caniculaires de l’été français. Une dizaine de minutes d’onglées, quelques frissons, et nos organismes s’adaptent à ces bouleversements brutaux. Pêcher les migrateurs n’était pas cette année au programme. C’est contraints et forcés que nous avons changé notre fusil d’épaule pour aller pêcher les saumons de la Vididalsa. En fait, notre objectif était de découvrir de nouvelles rivières où pêcher la truite à la mouche sèche comme nous l’avions fait il y a quelques années sur la merveilleuse Litlàa, petite rivière au nord de l’Islande. Mais il est souvent indispensable de savoir s’adapter… Comme lors de nos précédents séjours en Islande, à notre arrivée le soleil était au rendez-vous. Rien d’étonnant ici. Depuis quelques années le changement climatique sous ces latitudes provoque des étés beaucoup plus secs qu’autrefois. Du hublot de l’avion, dès qu’on aperçoit Reykjavik, on constate que la description qu’en fait Jules Verne dans son Voyage au centre de la terre n’a pas changé : “La ville s’allonge sur un sol assez bas et marécageux entre deux collines. Une immense coulée de lave la couvre d’un côté et descend en rampes assez douces vers la mer. De l’autre s’étend la vaste baie de Faxa.” Un petit tour dans la ville, et nous sommes déjà en route cap vers l’ouest en direction du fameux volcan Snaeffelsjökull d’où débuta l’aventure souterraine des héros de ce roman, le professeur Lidenbrock, son neveu et leur guide islandais. Le temps de s’installer dans une guesthouse face à la mer, de se détendre en marchant le long de la baie de Faxa si redoutée pour ses tempêtes, cause de tragiques naufrages, notamment celui du Pourquoi pas du célèbre explorateur, le commandant Charcot, et nous voilà déjà sur les berges de la Lysa, ou du moins de ce qu’il en reste.
Conséquences du réchauffement de la planète ou phénomène exceptionnel, le fait est qu’il n’est pas tombé une seule goutte d’eau dans cette région depuis deux mois ! Une chose est certaine : nous n’aurons pas de difficulté pour traverser la rivière. Très vite, en la remontant, de grands “V” nous devancent, signalant la présence de jolis poissons. Profitant de la pénombre qui s’installe lentement, accroupis dans l’herbe nous repérons quelques discrets gobages. Patience, patience…, il suffit d’attendre, et de laisser les poissons se réapproprier les lieux. A présent en confiance, en voilà un qui passe enfin à notre portée. Je le tente avec un “black gnat”, mais aussitôt la mouche posée tout un banc s’enfuit en coupant l’appétit de mon partenaire de jeux. Ce comportement est particulier aux ombles arctiques, qui se déplacent en bans et qui prennent peur à la moindre alerte. Il va falloir jouer fin, être économe en mouvements et peut-être essayer au niveau des méandres, où la rive qui reçoit la veine d’eau est plus profonde. J’essaie avec une mouche plus volumineuse, un cousin en l’occurrence, et au premier passage en pêchant l’eau une truite vient y goutter. Un peu plus en amont, une autre se prête au jeu et ainsi de suite jusqu’au lac, dont la nuit gomme lentement les couleurs. Les poissons ne sont pas d’une taille impressionnante, mais pour une première approche avec le Lysà il est permis d’espérer. Esperar en espagnol veut dire “attendre”. Durant la nuit, une tempête s’est levée, et c’est bien ce que nous allons devoir faire. Nous passons deux jours ainsi, blottis dans notre salon douillet à regarder par la fenêtre aux vitres ruisselantes de pluie si une accalmie s’annonce.Au troisième jour, toujours pas d’amélioration. Anticipant sur notre programme, nous décidons de partir vers le nord, direction la Big Lax. C’est une rivière que je connaissais et où j’avais fait un coup de soir mémorable, il y a quelques années. Je désirais à tout prix mieux faire sa connaissance. Elle est réputée pour être généreuse en grosses farios. Le soleil qui nous accueille semble de bon augure et le vent léger ne paraît pas trop gênant, d’autant que les collines qui épaulent la rivière peuvent nous abriter. De la magnifique maison de bois qui domine la plaine où elle coule paresseusement en dessinant de grands méandres, nous repérons aussitôt les zones les plus poissonneuses mentionnées sur une carte. Après ces jours d’inaction et de frustration, c’est avec impatience que nous nous jetons dans son lit ! “Rien ne sert de courir” est sûrement l’adage du moment, car les truites ne daignant pas monter en surface il va falloir encore patienter. Sagement, nous décidons d’aller grignoter en attendant l’éventuel coup de soir, habituellement favorable après une journée ensoleillée.
Mais c’est sans compter avec le vent qui en soirée a retrouvé notre traceet nous contraint à ranger définitivement – du moins pour cette année – nos mouches à truite. Sans perdre plus de temps, nous optons pour le plan B option saumon. C’est ainsi que, penauds, nous débarquons dans un lodge tout proche de la Vididalsa. En attendant l’arrivée des pêcheurs qui à coup sûr vont nous renseigner sur les résultats de leur pêche, impatients, nous nous précipitons sur le carnet des prises. Nous constatons que de la pluie, du vent, du front froid, les saumons n’en ont rien à faire et qu’ils remontent la rivière en grand nombre. Les résultats sont extraordinaires, car depuis plusieurs semaines cinq à dix saumons sont pris par pêcheur et par jour ! Vu le bas niveau de l’eau, ce sont les petites mouches qui ont le plus de succès.Le lendemain matin n’est pas très glorieux : aussi bien l’ally’s shrimp n° 14 que les autres amuse-gueules que je leur propose pour le petit-déjeuner ne rencontrent de réel succès. La partie intermédiaire de la rivière où je débute n’est pas la meilleure, les saumons s’y arrêtant rarement. C’est au moment où je viens de repérer un banc de “chars” et que je change de canne pour les attaquer que le vent – encore lui – vient me saluer. Je n’ai plus qu’à replier ma canne, prendre une canne à deux mains, plus adaptée aux conditions météo, et partir à la recherche d’une zone protégée. Je la trouve facilement au pied d’une falaise qui abrite un magnifique pool. Tout en amont, bien au-delà de l’endroit où j’ai décidé de tremper ma mouche, j’aperçois une tache bleue entre les rochers. Curieux, j’y vais et je découvre un minuscule anorak sur lequel est brodé Magnus, le prénom du gamin que j’avais aperçu la veille au soir et qui revenait de la pêche avec son père. Compte tenu de la très bonne réputation de ce papa guide, je pense que, s’ils sont montés jusque là, ce n’est pas un hasard, et j’entame donc ma pêche à cet endroit, au milieu des gros blocs de rocher qui ont glissé de la falaise. Trois coups de canne et déjà un adversaire me provoque. Enfin la première véritable émotion du séjour ! Pas très lourd, il combat en poids coq mais utilise à la perfection les courants et les embûches qui jalonnent le parcours. Puissamment armé, j’en viens à bout rapidement, puis reconnaissant d’avoir passé un bon moment en sa compagnie je le salue et lui souhaite un bon frai. Juste avant midi, j’en attrape deux autres plus costauds, mais pas plus pugnaces. La règle étant de faire une rotation sur les différents secteurs de la rivière, on m’attribue pour l’aprèsmidi une zone de plaine parfaitement à découvert avec, en bonus, un fort vent de face. Pour m’encourager, je pense aux extraordinaires pools que je vais pêcher demain. Dans ce secteur proche de l’estuaire, des poissons frais et mordeurs arrivent en permanence, et on peut espérer pêcher huit à dix saumons dans la journée. En attendant il va falloir trouver une solution, et je la découvre après une petite promenade. En traversant sur l’autre rive, je trouve une berge de deux mètres où m’abriter. Le courant qui passe à mes pieds et me tend le bras n’est pas favorable à une bonne dérive, aussi j’opte pour un énorme Sun ray shadow que je lance face àmoi dans la partie calme opposée et que j’accélère en strippant. Après cinq minutes à faire glisser la mouche à la surface de l’eau, première attaque : un magnifique saumon qui violemment se jette sur mon tube et se ferre seul comme un grand en culbutant vers le fond. Y croyant enfin, j’arpente cette très courte portion miraculeusement abritée, et deux autres saumons me jouent le même scénario. Bilan de la journée : cinq saumons et trois ombles. Il semblerait qu’aujourd’hui j’aie eu le vent en poupe ! Je remets l’anorak perdu à Magnus qui doit éprouver la même joie que moi en dégustant tranquillement l’énorme glace offerte pour célébrer la prise de son premier saumon ! La tempête, qui a sévi toute la nuit, a redoublé de puissance dès la pointe du jour.
Les pools que nous pêchons à présent, remplis assurément de saumons, sont balayés par d’impressionnantes bourrasques de vent. Il me semble pêcher dans une mer démontée ! En faisant levier de toutes mes forces avec ma main gauche pour donner de la puissance à ma canne à deux mains, je parviens à peine à envoyer ma mouche à une douzaine de mètres. Suffisant pour pêcher le saumon, me direz-vous. Si ce n’est qu’à peine la soie immergée elle est poussée par les rafales de vent et revient à mes pieds. Peu de chance que cette dérive peu commune décide un poisson ! Tandis que la température chute autour de 3° et que mon moral suit la même pente, je finis par m’avouer vaincu et décide de retourner me réchauffer au lodge, comme la plupart l’ont déjà fait depuis longtemps. Mais Kathleen en a décidé autrement, et en bonne Ecossaise elle prend le relais pour essayer de motiver la troupe et affronter une dernière fois les éléments déchaînés. Certes, cette matinée dans un des meilleurs coins de pêche à saumons d’Islande se termine lamentablement par une belle bredouille, mais nous n’avons pas dit notre dernier mot : très prochainement nous aurons notre revanche ! Après avoir soufflé et repris des forces, nous nous dirigeons vers le sud-ouest de l’île, direction le volcan Hekla, qui apparaît à l’horizon après trois heures de route. Sur ses bords couverts de cendre coule la West Ranga, alimentée par un glacier et plusieurs rivières. Il semblerait qu’enfin le vent ait perdu nos traces et, comble du bonheur, le soleil vient de faire son apparition ! Après les conditions hivernales que nous avons affrontées, c’est un véritable enchantement. Le changement de température est tellement perceptible que nous ne serions pas surpris d’entendre chanter des cigales. Enfin nous allons pouvoir faire prendre l’air à nos mouches à truite ! En suivant la rivière Galtalaekur, nous traversons d’abord un plateau désert où quelques brins d’herbe asséchés s’agrippent miraculeusement au sol noirâtre et poussiéreux, puis nous arrivons très vite dans d’étroites et magnifiques gorges. En nous penchant discrètement au-dessus des rochers qui surplombent la rivière, nous repérons immédiatement quelques belles truites. Comme pour la West Ranga que l’on aperçoit plus bas dans la vallée, et qui est réputée pour ses énormes remontées de saumons, la Galtalaekur est très poissonneuse, mais au prix d’un alevinage intensif. Le volcan Hekla a des problèmes d’insomnie, et à chaque réveil il ajoute une couche et a ainsi recouvert toute la région de cendre et de pierre ponce. Les lits des rivières alentour sont de ce fait constitués d’un granulat trop léger pour abriter les oeufs lors des frais. Mais, grâce à une bonne gestion, ces rivières ont repris vie et elles nous offrent durant cette dernière journée leurs plus belles farios. A notre retour, et comme toujours, bourrasques, ondées, froid, mais tout est vite oublié pour ne garder en mémoire que quelques moments inoubliables. Après cet énorme grain, durant plusieurs semaines et une partie de l’été d’ailleurs, la moisson de saumon a battu son plein. A présent, ils sont en train de frayer, de semer du concentré de bonheur pour les pêcheurs qui auront la chance d’aller en Islande !