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Étiquette : Guy Périat

De la diversité des salmonidés
Les différentes espèces de salmonidés, à travers le monde, occupent des milieux très diversifiés et présentent des comportements variés. Mais quels sont les mécanismes qui ont conditionné l’origine de ces espèces et comment celles-ci ont-elles acquis, au fil du temps, l’ensemble de leurs caractéristiques ? Il nous est apparu nécessaire de faire le point sur ces notions d’espèces, notamment en raison des préoccupations majeures des gestionnaires depuis quelques années de préserver la pureté des truites de leurs rivières. Une évidence apparaît alors : l’homme, manipulateur sans vergogne, n’a en réalité pas sa place dans ce grand jeu de hasard…
Par Sylvain Richard et Guy Periat
Quel pêcheur, ayant la chance de voyager régulièrement, ne s’est jamais émerveillé à la vue d’une truite, d’un saumon ou d’un ombre à la robe inconnue ? Cette caractéristique visuelle, partie immergée de l’iceberg, est en réalité un des aboutissements de très longs et différents processus de sélection qui se sont répétés au fil du temps. Tentons de remonter à la source de ce long fleuve de vie afin de mieux comprendre ces phénomènes.
Un ancêtre vraisemblablement commun
Difficile de s’imaginer que le saumon king du Pacifique, dépassant couramment le mètre pour plus de 20 kg, est le cousin germain de notre truite commune qui frétille et gobe nonchalamment sous le pont de nos villages, n’est ce pas ! Et pourtant si : les dernières connaissances en phylogénie – l’étude de la formation et de l’évolution des êtres vivants – indiquent que tous les salmonidés du monde sont les descendants d’un ancêtre commun, dont l’origine marine ou dulcicole fait encore l’objet de débats entre les spécialistes.
La dispersion de ces ancêtres dans les différents continents de l’hémisphère Nord, Europe, Asie, Afrique et Amérique du Nord, a été grandement facilitée par leurs capacités à s’adapter aussi bien aux milieux marins qu’aux milieux d’eau douce. Cette aptitude migratoire à travers les océans leur a permis de remonter tous les fleuves accessibles et de coloniser l’ensemble des secteurs de cours d’eau dont les caractéristiques mésologiques étaient compatibles avec leur physiologie. Ce qui n’était pas toujours le cas, comme le Lez, par exemple, petit fleuve côtier de la région de Montpellier qui ne possède pas de populations salmonicoles indigènes en raison de l’origine karstique de ses sources, qui lui confèrent une température de l’eau tamponnée au-dessus des valeurs seuils déclenchant la maturation des gonades des salmonidés.Une longue évolution liée à la sélection naturelle
A partir de cette colonisation originelle des bassins par les premiers salmonidés, une lente et progressive évolution des espèces s’est opérée à travers la sélection naturelle. De génération en génération, les caractéristiques des salmonidés ancestraux ayant remonté les cours d’eau ont alors évolué, à partir des individus les plus habiles et agiles pour trouver leur chemin et leurs ressources dans des milieux inconnus. Cette sélection naturelle, qui conditionne l’évolution des espèces, est, vous l’avez compris, la célèbre théorie de Darwin, illustrée en son temps par les pinsons des îles des Galápagos. Eh bien, elle s’applique également aux salmonidés ! Aujourd’hui, on parle plutôt de la théorie synthétique de l’évolution ou néodarwinisme : l’évolution n’est plus envisagée comme la transformation d’individus isolés, mais comme celle de groupements d’individus de même espèce, donc de population. Mais le principe reste le même : l’action de la sélection naturelle sur les populations est à la base de l’évolution.
Mais pourquoi tant de diversité ?
La sélection naturelle permet ainsi de comprendre comment des espèces parfaitement adaptées à leur environnement apparaissent, à partir d’un ancêtre commun. Mais est-ce le seul phénomène qui peut expliquer l’apparition d’autant d’espèces de salmonidés sur les différents continents, alors que, globalement, les réseaux hydrographiques colonisés se ressemblent beaucoup ? Force est de constater que d’autres événements, complémentaires à la sélection naturelle, permettent la différenciation de nouvelles espèces.
Le retour aux sourcesUn des éléments moteurs de l’évolution est la volonté instinctive des espèces de perpétuer leur descendance. Dans cet objectif, les salmonidés ont opté pour la philopatrie : ils auront toujours tendance à revenir se reproduire sur le lieu qui les a vus naître. Les Anglo-Saxons appellent ce comportement migratoire lié à la reproduction le homing. Cette stratégie, d’un point de vue de l’évolution, se justifie par le fait que le site qui a vu procréer leurs ancêtres, et qui a forgé les caractéristiques physiologiques des individus leur permettant d’atteindre l’âge adulte dans les meilleures conditions, ne peut être que le lieu le plus adéquat pour perpétuer une descendance.
Cette philopatrie, chez les salmonidés, peut être assimilée au concept de la plante nourricière observé chez certains insectes. A la différence près que les salmonidés reviennent pour la plupart non seulement dans la rivière de leur ascendance, mais également sur la frayère même de leur naissance. Les insectes sont, quant à eux, moins exigeants et sont pour certains liés uniquement à une espèce végétale, indépendamment de l’endroit où elle pousse ! Ainsi, au fil du temps et des générations, deux populations issues d’un ancêtre commun peuvent évoluer en espèces distinctes, en s’adaptant chacune aux caractéristiques de leur lieu de reproduction.
To sea or not to sea ? That is the question…Bien que réalisées par instinct de perpétuation de l’espèce et dans l’objectif d’atteindre des ressources trophiques importantes qui apporteront un rendement reproductif exceptionnel, les migrations restent pour les salmonidés un voyage périlleux. Leurs gains énergétiques doivent donc être significatifs pour ne pas coûter plus d’énergie qu’elles n’en rapportent. Dans cette perspective, certaines populations migratrices, notamment celles peuplant les rivières productives, voient une part des individus qui se sédentarisent : l’intérêt de risquer sa vie pour trouver une source trophique à peine plus élevée ne vaut en effet pas la peine d’être tentée. A terme apparaissent au sein de la population des migrateurs anadromes de grande taille, adaptés pour parcourir de grandes distances et résister à nombre d’embûches, et des individus résidant toute leur vie en eau douce, de taille plus modeste. Les grands migrateurs possédant énormément de gamètes, mais n’ayant qu’une seule chance de se reproduire, suivent ainsi une stratégie démographique opposée à celle des individus sédentaires, capables de participer à plusieurs cycles de reproduction. En nature, ces deux stratégies antagonistes, variant en fonction des conditions locales du milieu, peuvent alors conduire à la formation d’espèces distinctes : l’une migratrice, l’autre résidante. Cette émergence d’espèce au sein d’un même environnement est appelée spéciation sympatrique. Ce processus semble être en cours actuellement entre la forme migratrice de la truite arc-en-ciel (steelhead) et sa forme résidante (rainbow trout), sur son aire de répartition originelle des côtes Pacifique nord-américaines et asiatiques. Les périodes de reproduction observées entre ces deux formes se décalent en effet petit à petit au fil des générations. A terme peut être, à l’échelle de plusieurs milliers d’années tout de même, plus aucun chevauchement temporel de reproduction n’existera et les flux de gènes entre chaque forme seront interrompus. Deux espèces seront alors constituées.
Néanmoins, tout n’est pas si simple et beaucoup d’espèces de salmonidés présentent les formes migratrices et sédentaires au sein de mêmes populations. C’est notamment le cas pour la truite commune, qui présente systématiquement une forme argentée migratrice à croissance rapide et une forme sédentaire de taille plus modeste, généralement ornée de points rouges, sur les réseaux hydrographiques comportant une étendue d’eau. Toutefois, il ne s’agit pas de deux espèces différentes, puisqu’un flux de gènes, autrement dit des reproductions croisées, persiste sans contrainte entre les deux formes. Les truites de lac, par exemple, sont donc les formes migratrices d’une population de truites communes et se retrouvent ainsi sur les mêmes sites et à la même période pour se reproduire avec les individus de forme sédentaire. La théorie la plus convaincante pour expliquer ce phénomène de différenciation de formes au sein d’une population d’une même espèce est celle dite des seuils. Lors du développement juvénile, si un individu atteignait un certain seuil de taille, d’état énergétique ou de croissance, il se mettrait à dévaler pour atteindre des zones de grossissement plus propices. Au-dessus de ce seuil, les individus de la population resteraient résidants du système d’eau courante.
La sélection sexuelle, facteur de spéciation
Toujours dans l’objectif d’assurer une survie optimale de la descendance, les stratégies d’accouplement divergent fondamentalement entre mâles et femelles. Une femelle cherchera à s’accoupler de préférence avec le mâle qui lui offrira les meilleurs gènes, repéré comme étant le plus combatif et vigoureux. En revanche, les mâles chercheront les grandes femelles, qui sont susceptibles d’avoir le maximum d’œufs, tout en essayant de féconder le plus grand nombre d’entre elles.
Afin d’avoir les meilleures femelles, les mâles développent là encore différentes stratégies pour participer au grand bal de la reproduction : si les plus grands mâles, les dominants, arrivent à séduire les plus belles femelles grâce à leur combativité, les plus petits ne sont pas en reste et développent des stratagèmes d’esquive pour se reproduire. En effet, ils profitent de leur surnombre ou de l’inattention des dominants lors de l’acte de fécondation pour lâcher leur sperme au moment de la ponte. Cette sélection sexuelle, qui se traduit par le choix du partenaire, incite donc également à la spéciation et représente une force sélective fondamentale à la théorie de l’évolution.Les accidents de parcours !
Parfois, un accident écologique ou un événement météorologique (glaciation) isole une partie de la population au sein du réseau hydrographique. Le flux de gènes parmi la population originelle est donc rompu. L’évolution des deux groupes se poursuivra alors sous l’influence de facteurs environnementaux différents et, après plusieurs générations, deux espèces peuvent alors se différencier.
Une riche et précieuse diversitéEn définitive, un certain nombre de mécanismes évolutionnaires agissant de manière conjointe se sont différenciés et poursuivent la diversification de la famille des salmonidés. Le fruit de cette lente évolution a abouti à plus de 40 espèces actuellement reconnues, dont l’arbre généalogique s’articule autour de sept genres. La gestion des espèces et la préservation de la biodiversité ne peuvent donc pas se concevoir en dehors des processus naturels de reproduction et de sélection, qui aboutissent à l’adaptation et à la spéciation. Encore une fois, la restauration de la fonctionnalité originelle des milieux naturels est essentielle pour la sauvegarde des caractéristiques génétiques et phénotypiques de nos salmonidés. Ils sont le grain de blé de notre passion ! Préservons-les si l’on veut garantir, entre autres, le maintien durable d’une activité halieutique d’eau douce à l’échelle du globe.
Les stratégies démographiques des salmonidés
Bien que les taux de migrants et de sédentaires soient énormément variables d’une population à l’autre, les espèces de salmonidés peuvent être classées en trois catégories.
– Les migrateurs nés : il s’agit des saumons du Pacifique du genre Oncorhynchus, qui sont systématiquement migrateurs. Parmi eux, les saumons chinook (O. tshawytsha), coho (O. kisutch), chum (O. keta) et pink (O. gorbusha) sont strictement anadromes.
– Les migrateurs et résidants : à l’image de la truite commune européenne (Salmo trutta), du saumon atlantique (Salmo salar) et du huchon (Hucho hucho), quatre espèces du genre Oncorhynchus possèdent une forme migratrice et une forme résidante. Il s’agit des saumons sockeye (O. nerka, forme résidante nommée kokanee), masou (O. masou), steelhead (O. mykiss, forme résidante nommée rainbow trout) et cutthroat (O. clarki).
– Les résidants : bien qu’ils effectuent pour la plupart des migrations de reproduction au sein même du réseau hydrographique où ils vivent, les salmonidés du genre Salvenilus (ombles), Thymallinae (ombres) et Coregoninae (corégones) ne développent quasiment jamais de phénotype migrateur au long cours.Mais qu’est-ce qu’une espèce ?
Historiquement, deux individus n’étaient pas considérés comme appartenant à la même espèce dès lors que leur descendance de première génération se révélait stérile. Ainsi, le cheval et l’âne sont deux espèces différentes puisque leur descendance – le bardot et le mulet – est stérile. Au cours du XXe siècle, les progrès en biologie évolutionnaire ont permis d’intégrer les notions interdépendantes de phénotype, ensemble des traits observables caractérisant un être vivant, et de génotype, identité des allèles portés par chaque individus sur leurs différents chromosomes.
La définition la plus reconnue actuellement par la communauté scientifique est celle proposée par Ernst Mayr et améliorée en 2004 par Jerry Coyne et Allen Orr, qui considèrent qu’un groupe d’organismes d’ascendance commune qui présente un faisceau phénotypiquement et génotypiquement distinct tout en se reproduisant isolément à d’autres groupes d’individus est une espèce.
Cependant, le concept d’espèces en biologie reste un sujet de discorde. Les processus de spéciation, à l’origine de la divergence des groupes d’individus, étant perpétuels et différemment avancés selon les communautés reproductives d’une même population, le degré de différence à partir duquel deux groupes d’individus sont deux espèces à part entière est difficile à définir avec précision
L’Anguille européenne : une espèce en danger
Autrefois très répandue dans les rivières et les plans d’eau, l’anguille est en déclin depuis maintenant plus de deux décennies. Les causes de la régression de cette espèce au cycle de vie extraordinaire sont multiples et difficiles à appréhender dans leur globalité. Pour tenter d’enrayer cette tendance, un plan de gestion de l’anguille, d’initiative européenne, a été lancé il y a quelques années et un cortège de mesures pour sa restauration a été mis en place. Voyons tout cela plus en détail…
Par Sylvain Richard et Guy Périat
L’espèce qui colonise nos lagunes, lacs, étangs et cours d’eau métropolitains est l’Anguille européenne, Anguilla anguilla. L’ancêtre préhistorique de l’anguille est apparu il y a une centaine de millions d’années. A l’image du premier salmonidé (cf. Pêches sportives n° 74) et au fur et à mesure de la dérive des continents, ce groupe s’est diversifié pour atteindre aujourd’hui une vingtaine d’espèces, qui peuvent être séparées en deux ensembles : les anguilles de l’Atlantique et celles du Pacifique. Ce dernier groupe est le plus riche. En France d’outre-mer, près de dix espèces différentes peuvent être observées : en Polynésie (A. megastoma, A. obscura), à la Réunion (A. marmorata) ou encore en Nouvelle-Calédonie (A. mossambica, A. australis australis, A. australis australis schmidti, A. reinhardtii).
Un cycle de vie partiellement inconnu
Toutes les anguilles sont des poissons migrateurs dits amphihalins, c’est-à-dire qu’ils sont capables de vivre alternativement en eau douce et eau salée, et thalassotoques, qui ont donc une reproduction ayant lieu en mer et une croissance en eau douce, à l’inverse des saumons. Il n’y a qu’à peine un siècle que le lieu de ponte des anguilles de l’Atlantique a été localisé par Schmidt (1922), dans la mer des Sargasses. De plus, aucune anguille sexuellement mature n’a encore été capturée dans le milieu naturel… Beaucoup de mystère entoure ainsi la reproduction de l’anguille ! Toutefois, nous savons que, pour déclencher la maturation sexuelle de l’espèce, de fortes pressions et une température de l’eau de plus de 17 °C sont nécessaires. Or, ces conditions environnementales particulières ne sont réunies que dans la mer des Sargasses, dans l’Atlantique, au large des Caraïbes. Après la reproduction de l’Anguille européenne, les oeufs fécondés donnent naissance à des larves aplaties latéralement, ressemblant à une feuille de saule, qui remontent à la surface et sont appelées leptocéphales. Incapables de nager, elles se laissent alors porter par les courants du Gulf Stream, qui arrosent les côtes européennes : de Gibraltar et la Méditerranée jusqu’aux pays scandinaves, en passant par le littoral français. La durée réelle de cette migration au gré des courants reste un sujet de discorde au sein du monde scientifique et elle est estimée entre un et trois ans.
Des civelles, des anguilles jaunes et des anguilles argentéesArrivées au niveau du talus continental, les leptocéphales se métamorphosent en civelles transparentes. Elles deviennent ainsi cylindriques, ne s’alimentent plus et se dirigent vers les estuaires : la première phase marine de l’espèce s’achève ici ! Portées au départ par les marées, elles entament alors une migration active, qui leur permet de remonter progressivement les cours d’eau en nageant contre les courants. Au bout de quelques semaines, les civelles se pigmentent, se transforment physiologiquementet atteignent le stade non sexué d’anguillettes, qui leur permet de poursuivre leur migration et leur croissance en eau douce. Certaines resteront en zone littorale, tandis que d’autres atteindront la tête des bassins versants. Au bout de quelque temps, l’anguillette va développer ses attributs sexuels et se sédentariser au sein du réseau hydrographique continental : elle devient alors anguille jaune, en référence à la couleur dominante de ses flancs. Cette période de croissance peut durer de huit à douze ans pour les mâles et de douze à dixhuit ans pour les femelles. Durant cette période de vie dulcicole, les anguilles occupent des milieux et des habitats très variés. Des secteurs de plaine calmes aux rivières tumultueuses, c’est une espèce ubiquiste capable de s’adapter à tout un panel de situations.
A la fin de sa croissance en eaux douces, de nouveaux changements morphologiques, anatomiques et physiologiques interviennent : la peau s’épaissit, le ventre devient argenté alors que le dos et les flancs noircissent, les nageoires pectorales s’allongent, les yeux grossissent et l’appareil digestif se rétracte. L’anguille, appelée alors anguille argentée, est prête pour dévaler le cours d’eau, souvent au gré des crues d’automne, regagner la mer et aller se reproduire sur le lieu qui l’a vu naître : la mer des Sargasses ! Si l’on a pu suivre des anguilles argentées sur le bord du talus continental, il faut reconnaître qu’aucune information sur ce qui se passe après n’est disponible… Certes, des expériences en laboratoire ont permis de déclencher la maturation sexuelle en augmentant la pression hydrostatique, mais cela n’a encore pas pu être vérifié dans le milieu naturel. L’ultime phase du cycle de vie de l’anguille, la reproduction, reste bel et bien une énigme !
Une régression drastique sans équivoqueHistoriquement, la distribution de l’anguille était très étendue. Les densités les plus fortes étaient logiquement rencontrées dans les secteurs les plus proches de la mer. La colonisation vers les parties les plus amont des bassins était loin d’être anecdotique : en dehors des zones de montagne, naturellement inaccessibles, l’anguille était présente dans l’ensemble de nos lacs et cours d’eau. A tel point que la réglementation de la pêche l’a considérée comme nuisible jusqu’en 1985, et des pêches de destruction étaient carrément organisées afin de tenter d’éradiquer ce funeste ogre de nos rivières !
Si l’on avait su à l’époque…
Aujourd’hui, la régression, voire la raréfaction, de tous les stades de développement de l’espèce inquiète, tant du côté de la communauté scientifique que de celui des pêcheurs professionnels. Ainsi, un certain nombre de rapports du Conseil international pour l’exploitation de la mer (CIEM) ou encore de la Commission européenne consultative pour les pêches dans les eaux intérieures (CECPI) mettent en évidence une diminution drastique des captures d’anguilles par les exploitants professionnels. A l’échelle du continent européen, le niveau de recrutement, estimé à travers la biomasse en civelles, est passé à partir des années 2000 en dessous des 5 % du niveau historique. De même, les captures d’anguilles par les professionnels ont diminué de manière continue depuis les années 1960 et sont actuellement en dessous de 25 % de leur niveau historique.
La situation est donc alarmante !Des causes diverses et variées expliquent le déclin de l’espèce
Chaque stade de développement de l’anguille est particulier. L’espèce est ainsi sensible à toute une série de pressions différentes, dont les effets se cumulent au fur et à mesure de son développement. A terme, la réduction des stocks de géniteurs ne permettra plus d’assurer un niveau de recrutement nécessaire au remplacement des générations. La pérennité de l’espèce peut donc être remise en cause… Etablir la liste exhaustive des problèmes rencontrés par l’anguille étant impossible, concentrons-nous de préférence sur les perturbations les plus évidentes et les plus couramment citées.
Les obstacles à la migrationLes obstacles à la migration que sont les barrages, seuils et autres ouvrages transversaux, sont considérés comme un facteur important de la fragilisation de l’espèce. En effet, en bloquant la migration d’amontaison, ils empêchent l’accès aux zones de grossissement et réduisent au final les stocks de géniteurs à l’échelle des bassins versants. Parallèlement, les ouvrages hydroélectriques perturbent également la dévalaison, en causant une mortalité plus ou moins importante lors du passage dans les turbines. Compte tenu de la densité très importante d’ouvrages transversaux sur le territoire national, a minima 50 000 ouvrages principaux recensés récemment par l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques, leurs effets doivent se mesurer en cumulant les impacts de chacun d’eux à l’échelle d’un axe fluvial. En effet, par exemple, si unitairement une centrale hydroélectrique engendre un taux de mortalité dans les turbines à la dévalaison de l’ordre de 5 à 10 %, la succession de plusieurs centrales entraîne une addition des mortalités, qui au final se révèlent très importantes et réduisent de manière drastique la quantité de géniteurs d’un bassin susceptibles de retourner en mer se reproduire. En plus du problème de l’accès, celui de la destruction même des habitats de l’anguille est également un facteur important de fragilisation de l’espèce. L’assèchement des zones humides, la déconnexion des systèmes latéraux, l’endiguement des cours d’eau participent ainsi à détruire les milieux de vie privilégiés de l’espèce…
Les maladies et épidémiesParmi les nombreux parasites susceptibles de contaminer l’anguille, le plus virulent est sans aucun doute le nématode Anguillicola crassus, originaire du Sud-Est asiatique et de l’Australie. Ce parasite hématophage se rencontre dans la vessie natatoire de l’anguille, son hôte définitif. Ses effets pathogènes peuvent être directs, en provoquant des lésions et une altération progressive de cet organe, ou encore indirects, en diminuant l’endurance et le niveau de résistance de l’individu, qui devient alors plus vulnérable aux autres pressions environnementales. Au final, les anguilles argentées fortement infestées par ce parasite n’ont aucune chance d’atteindre leur lieu de ponte… Le virus dit Evex, apparu pour la première fois en 1977, est également reconnu comme pouvant significativement affecter la migration de l’anguille. Ce virus provoque des hémorragies et des anémies sur tous les stades de l’anguille, diminuant alors les capacités de nage. En France, cette virologie a été observée sur les civelles de l’estuaire de la Loire au début des années 1980, puis récemment sur les civelles de Méditerranée.
Cependant, il n’a encore jamais été observé sur des anguilles jaunes ou argentées.
Les polluants toxiquesLes micropolluants, tels métaux lourds, pesticides, hydrocarbures, etc., rencontrés et accumulés dans l’eau et les sédiments des écosystèmes aquatiques sont un facteur important de régression de l’anguille. En effet, les traits de vie de l’espèce la rendent particulièrement vulnérable à ces pollutions : position élevée dans les chaînes alimentaires, accumulation de beaucoup de graisses, longue durée de vie à reproduction unique. Certaines substances, comme les pesticides neurotoxiques et les substances chimiques, agissent de manière directe sur sa physiologie. Par exemple, le lindane, les dioxines ou certains PCB perturbent le fonctionnement de la glande thyroïdienne, impliquée dans le stockage des lipides. Les PCB perturbent également le système neuronal, pouvant induire des troubles comportementaux. De graves altérations hépatocytaires et branchiales ont été observées expérimentalement après une exposition des anguilles à l’atrazine et au cadmium.
Enfin, récemment, des chercheurs hollandais ont mis en évidence l’effet direct des composés de type dioxines (PCB…) sur le développement embryonnaire et la survie des embryons d’anguille, et ce pour des teneurs près de trois fois inférieures aux normes de consommation de l’OMS… ! Par ailleurs, on peut observer une corrélation étrange entre les émissions de PCB dans l’environnement et le déclin du stock d’anguille !
L’exploitation des stocksL’anguille est exploitée à tous ses stades biologiques continentaux pour la pêche professionnelle, mais également pour la pêche de loisir. Ces activités de pêcherie, aux rendements estimés à 100 tonnes de civelles et plus de 800 tonnes aux autres stades en France, ont une influence sur la variabilité des stocks d’anguilles et constituent donc également un facteur potentiel supplémentaire de fragilisation de l’espèce. A noter qu’en France la pêche de la civelle ou pibale est interdite en Méditerranée. En ajoutant que le prix de ce mets exquis peut atteindre 500 euros le kilogramme. Attirant toute la convoitise du braconnage !

Renaturation des cours d’eau : attention aux arnaques !
La destruction de l’habitat du poisson par les divers curages, chenalisations, stabilisations de berges et autres, est enfin reconnue comme une cause majeure de la dégradation des biocénoses aquatiques et, depuis quelques années, des programmes de renaturation physique des milieux voient le jour. La complexité des phénomènes morphodynamiques, la disparité des méthodes d’intervention ainsi que l’inadaptation de certaines actions entreprises suggèrent qu’une mise au point sur les connaissances d’ores et déjà acquises en la matière soit effectuée…
Si l’homme a su détruire facilement une grande partie de son réseau hydrographique, il n’en est pas de même pour ce qui concerne sa restauration… En effet, la perte de référence biologique, l’inadaptation des techniques employées ou encore le non-respect des principes fondamentaux de la dynamique fluviale sont autant de causes à l’origine d’échecs cuisants, qui grèvent les possibilités d’amélioration des écosystèmes aquatiques. Avant de parler concrètement de renaturation, il est nécessaire de bien percevoir les mécanismes morphologiques qui régissent les équilibres physiques des cours d’eau naturels, ainsi que les causes à l’origine de leur altération.
Ces connaissances sont en effet essentielles à la compréhension et à la maîtrise des principes fondamentaux de la dynamique fluviale, qui dicteront la nature et la stratégie de l’action restauratoire à mettre en oeuvre. Un rappel sur la notion d’habitat aquatique et sur les caractéristiques physiques des cours d’eau s’impose donc…
L’habitat aquatique : une notion complexe mais un rôle centralLa notion d’habitat correspond à la structure physique perçue par les espèces aquatiques. C’est donc leur lieu de vie, leur maison en quelque sorte. Cette structure physique comporte une dimension spatiale, à l’échelle de la taille et de la mobilité de chaque organisme, et une dimension temporelle, liée à leur cycle de développement.
C’est un compartiment clé de la structuration des écosystèmes d’eau courante et sa diversité est déterminée dans l’espace et dans le temps par l’hydrologie, la morphologie du lit ainsi que par la végétation rivulaire. La principale particularité des habitats d’eau courante est d’associer à la fois une très grande hétérogénéité dans l’espace avec une très forte variabilité dans le temps. Ce caractère instable est à l’origine d’une importante biodiversité et les spécialistes parlent alors de “mosaïque dynamique” pour qualifier l’habitat aquatique. De par leur taille, leur mobilité ainsi que leur longévité, les poissons occupent la totalité de l’espace aquatique et sont, à ce titre, très dépendants de l’habitat et de sa variabilité temporelle. Il convient alors de distinguer des habitats pour les fonctions quotidiennes que sont l’alimentation et le repos et des habitats de phases critiques comme la reproduction ou le refuge.
Habitat et morphologie : des échelles emboîtéesLes caractéristiques physiques de l’habitat sont générées par les processus géomorphologiques qui structurent le cours d’eau à différentes échelles, depuis la forme de la vallée jusqu’à l’arrangement des particules du substrat. Trois principaux niveaux emboîtés de diversité de l’habitat sont couramment distingués : régional, linéaire et ponctuel, et chacune de ces échelles permet la réalisation des fonctions biologiques nécessaires au maintien de la biodiversité des peuplements. A l’échelle régionale, la forme et les caractéristiques du lit sont déterminées par l’énergie en présence dans la vallée, définie localement par le climat, la nature géologique des sols et les précipitations. Quatre styles fluviaux sont répertoriés (voir ci-dessous) et leur succession à l’échelle d’un grand bassin permet la coexistence de communautés animales et végétales très différentes. A l’intérieur de ces différents types de vallée, des discontinuités majeures définissent des tronçons homogènes A l’échelle linéaire d’un tronçon, les caractéristiques morphologiques du lit (formes et dimensions, pente, vitesses) sont variables et conditionnent des écoulements successifs différents. Le lit peut alors être “découpé” en unités homogènes du point de vue des écoulements (vitesse de courant, hauteur d’eau, forme du lit), appelées faciès. Bien souvent, une série de seuils naturels de fréquence variable structure la succession des faciès d’écoulement qui suivent alors la séquence mouille – radier – plat. En amont du seuil, la hauteur d’eau augmente et la vitesse de courant se ralentit, en aval immédiat, c’est le contraire et les vitesses augmentent alors que les hauteurs d’eau se réduisent ; entre ces deux secteurs apparaît une zone de transition.
Cette organisation complexe de l’espace permet la cohabitation d’un grand nombre d’espèces piscicoles aux exigences écologiques différentes, qui y trouvent les nombreux habitats nécessaires à l’accomplissement de leur cycle vital. C’est donc à cette échelle que s’équilibrent les populations de poissons (à l’exception des grands migrateurs), pour constituer des peuplements relativement pérennes. A l’échelle ponctuelle du faciès, les singularités physiques et l’hétérogénéité longitudinale et transversale des écoulements génèrent des microhabitats, qui correspondent au positionnement instantané d’un individu enphase de repos ou d’alimentation.
Ces microhabitats, encore dénommés pôles d’attraction, sont caractérisés par la hauteur d’eau, la vitesse de courant et la nature des substrats minéraux ou des supports végétaux. La genèse et la répartition des faciès répondant à une logique morphodynamique, cette échelle permet de faire le lien entre le physique – la dynamique fluviale et le biologique – l’habitat.
L’habitat : une mosaïque en équilibre dynamiqueAprès avoir défini les relations entre l’habitat – concept biologique et la morphologie – structure physique, voyons plus en détail les processus qui génèrent ces structures : la dynamique fluviale. Tout d’abord, il est important de rappeler que les écosystèmes d’eau vive sont caractérisés par la présence d’un flux liquide et solide permanent, issu des précipitations sur le bassin, dont le régime conditionne non seulement les débits liquides mais également la fourniture des matériaux ainsi que l’énergie pour les modeler. Ainsi, la morphologie d’un cours d’eau est le résultat d’un équilibre dynamique entre le débit et la charge alluvionnaire (débit solide). Ces deux variables sont appelées variables de contrôle et c’est elles qui, en fonction de l’énergie des débits et de la nature géologique des sols, conditionnent les caractéristiques morphologiques du lit en modelant des variables dites de réponses (largeur du lit, profondeur moyenne, pente du fond, sinuosité, vitesse du courant…). Ces ajustements permanents et complexes entre les différentes variables aboutissent à un état d’équilibre dynamique, qui confère aux hydrosystèmes une capacité de résilience. Par exemple, un tronçon de cours d’eau qui aura subi une forte érosion suite à un événement hydrologique rare et de forte amplitude aura tendance à favoriser les dépôts de matériaux de manière à retrouver un profil d’équilibre. Cet ajustement local de la largeur, de la profondeur, de la pente, de la sinuosité… (les variables de réponse) reflétera l’adaptation du tronçon aux nouvelles conditions locales de débits liquides et solides (les variables de contrôle). Ce remodelage aura lieu en période d’énergie maximale dans le chenal, lors des débits dits morphogènes, qui correspondent à des crues de fréquence de un à trois ans. Cette recherche de l’équilibre dynamique structure alors les différentes unités morphologiques (méandres, séquences de faciès) qui présentent la particularité de se répéter proportionnellement à la largeur du lit. Ainsi, dans un système naturel, la longueur moyenne d’une séquence de faciès mouille – radier – plat est de l’ordre de six fois la largeur du lit de plein bord. Ces successions régulières ont pour principale fonction de dissiper l’énergie mécanique de l’eau et l’examen de ces valeurs sert de repère pour évaluer la gravité des altérations morphologiques.
Les rivières ajustent donc continuellement les valeurs de leurs variables de réponse au gré des fluctuations, naturelles ou imposées, des variables de contrôle. Un fonctionnement morphodynamique en équilibre signifie donc que les cours d’eau ne sont pas figés mais “s’ajustent” en permanence autour de conditions moyennes. On ne doit donc pas s’étonner d’assister à des phénomènes d’érosion ou de dépôt, à des migrations vers l’aval des méandres, à la modification de l’altitude du lit. Au contraire, tous ces phénomènes sont naturels et sont même la preuve que le cours d’eau se porte bien et recherche son profil d’équilibre. Ces ajustements sont lents et se produisent au gré des évolutions climatiques à long terme. Toutefois, certains événements naturels peuvent entraîner des modifications brusques des variables de contrôle (forte crue, glissement de terrain). Dans ce cas, si les nouvelles conditions sont durables, le système devra se réadapter en conséquence. Ces événements étant assez rares, le cours d’eau retrouve dans la plupart des cas son profil d’équilibre antérieur.Des rivières qui s’enfoncent inexorablement…
Ces équilibres naturels sont précaires et sont bien souvent remis en cause par l’anthropisation des cours d’eau. En effet, les nombreux aménagements provoquent des désordres physiques qui affectent d’abord les variables de réponse (pente, largeur, profondeur, sinuosité…), ce qui peut aussi provoquer des changements au niveau des variables de contrôle (augmentation du débit en pointe de crue, reprise d’érosion…). Face à ces nouvelles conditions morphologiques et énergétiques, le cours d’eau va chercher à retrouver un état d’équilibre, en ajustant le profil de son lit. Mais les travaux ayant bien souvent contribué à fixer les berges, l’espace de liberté latéral est devenu insuffisant et le rééquilibrage ne peut se faire qu’aux dépens du fond, qui s’érode alors. La rivière s’enfonce donc dans son lit et initie un phénomène d’érosion régressive, qui progresse vers l’amont en déstabilisant les berges et en modifiant les successions des écoulements. Ce phénomène d’incision du lit des cours d’eau s’autoentretien car il ne parvient pas à trouver un profil d’équilibre : la capacité de charriage du débit en période de crues devient nettement plus importante que les matériaux en provenance de l’amont. C’est toute la charpente morphologique du système qui est donc altérée et, dans les cas extrêmes, le lit se creusera jusqu’à atteindre la roche mère sous-jacente et ressemblera à un toboggan hostile au développement d’une faune et d’une flore typiques…
Des solutions : différentes stratégies de restaurationContrairement aux problèmes de qualité de l’eau, pour lesquels une prise de conscience est intervenue dès les années 1970, la prise en compte des problèmes d’ordre morphologique est assez récente. Depuis quelques années tout de même, divers programmes de restauration physique des milieux voient le jour à travers l’Europe. En faisant le bilan de ces projets, quatre grands niveaux d’intervention peuvent être distingués, orientés principalement par le degré de liberté du cours d’eau concerné :
* La renaturation : le cours d’eau est remis sur son tracé historique en conditions hydrodynamiques originelles.
A partir d’anciens cadastres, d’analyses topographiques, de photos aériennes et de carottage des sols, l’ancien linéaire est retrouvé et remis en eau par un léger creusement d’un sillon guide, volontairement sous-dimensionné, alors que le lit actuel recalibré est totalement rebouché : le cours d’eau reconstitue donc totalement et naturellement ses habitats en atteignant son profil d’équilibre.
* La récréation : très semblable à la précédente, à la différence près que le tracé originel du cours d’eau est inconnu et doit donc de ce fait être totalement dessiné après calculs morphologiques et hydrauliques complexes.
* Le compromis : quelques contraintes (utilisation des sols, route, zone urbaine…) interdisent de retrouver complètement les conditions hydrodynamiques originelles.
Un “coup de pouce” doit donc être donné au cours d’eau pour lui permettre de recréer ses habitats et d’atteindre l’équilibre dynamique. La mise en place de seuils de fonds artificiels destinés à limiter l’énergie des crues de plein bord et la connexion des zones d’expansion de crues résiduelles sont les réalisations les plus courantes à ce niveau d’intervention.
* La diversification : sur les secteurs fortement contraints, où par exemple aucune liberté latérale n’est permise (traversée d’agglomération), seule la mise en place d’éléments structurants dans le chenal permet une amélioration des conditions habitationnelles ; l’équilibre dynamique ne pouvant jamais être atteint.
Parallèlement à ces quatre types d’intervention, leur coût et leur efficacité doivent être précisés. Ainsi, il apparaît que plus les interventions sont importantes, en termes de mise en place d’éléments structurants, plus les coûts de réalisation sont élevés et plus les risques d’échec de l’aménagement sont importants. En effet, s’il est “relativement simple” (toute proportion gardée !) de remettre un cours d’eau dans son ancien lit et de le laisser s’équilibrer luimême, il sera par contre beaucoup plus délicat de positionner des caches et abris artificiels dans un chenal fortement contraint : des calculs précis, à adapter au cas par cas, doivent être réalisés afin de connaître leur impact sur les écoulements à différents débits, afin de limiter les risques supplémentaires d’inondation ou de déstabilisation du lit.
Des choix de restauration parfois discutablesCes observations sur le rapport coûts de réalisation/efficacité biologique sont très importantes et devraient guider en toute logique les priorités d’action de restauration à mettre en oeuvre à l’échelle d’un grand bassin.
Ainsi, la sauvegarde des références encore présentes, si précieuses, ou encore la renaturation totale d’un cours d’eau faiblement perturbé en zone non urbanisée, avec des interventions limitées et des coûts réduits, devraient être réalisées en priorité. Or, trop souvent les efforts de restauration physique sont déployés sur des cours d’eau totalement détruits, pour des coûts exorbitants et sur lesquels une renaturation totale est utopique. Et pendant ce temps-là, les milieux encore dignes d’intérêt continuent de se dégrader… Bien évidemment, il ne s’agit pas de ne plus s’occuper des secteurs fortement déstructurés, mais il faut bien reconnaître qu’un minimum de hiérarchie dans les programmes de restauration permettrait d’optimiser les coûts et de protéger et valoriser en priorité les milieux les plus dignes d’intérêt.
Un suivi biologique est indispensableAinsi, pour mener à bien un programme de restauration, quel que soit le niveau d’intervention retenu, il apparaît donc fondamental de connaître précisément les caractéristiques morphodynamiques originelles du cours d’eau concerné. Successions des faciès d’écoulement, largeur du lit ou encore longueur d’onde des méandres ne se structurent pas au hasard et, dans le cas d’une renaturation, seul le bon ajustement du gabarit du lit de plein bord par rapport aux débits moyens et morphogènes permettra de retrouver l’agencement naturel des mosaïques d’habitats disponibles pour la faune et la flore. A ce titre, la connaissance des caractéristiques écologiques originelles du tronçon de cours d’eau à restaurer est également fondamentale, puisque le retour de la faune et de la flore électives du type biologique constitue en soi l’objectif final de l’aménagement. Aussi, le suivi des biocénoses aquatiques, et notamment des poissons de par leur caractère intégrateur, constitue un excellent évaluateur de l’efficacité des mesures de restauration mises en place. Trop souvent oublié, le suivi biologique sanctionne pourtant objectivement la qualité des aménagements par rapport aux objectifs et apporte un grand nombre d’enseignements sur la restauration des milieux aquatiques, pratique récente pour laquelle les échecs, encore nombreux, permettent d’améliorer les techniques d’intervention…
Cet Echo du radier a été réalisé en collaboration avec Guy Périat,
hydrobiologiste et conseiller technique pour le Conseil suisse de pêche.Quatre différents styles de lits fluviaux sont couramment distingués :
– A chenal unique rectiligne : lit caractérisé par une très haute énergie, une forte pente et une granulométrie
grossière. Cette forme est typique des hautes vallées des régions montagneuses glaciaires.
– A chenaux multiples en tresse : lit caractérisé par des bancs d’alluvions non végétalisés, séparant différents
chenaux fréquemment remaniés par les crues. Cette forme est typique des basses vallées glaciaires ou des
régions à régime hydrologique tranché.
– A chenal unique méandriforme : lit de forme sinueuse avec des berges partiellement végétalisées, résultant
d’une énergie et d’un charriage relativement limité. Cette forme est typique des régions collinéennes et de
plaine.
– A chenaux anastomosés : lit caractérisé par la stabilité des chenaux à direction aléatoire, avec une granulométrie
fine et une végétation dense. Cette forme est typique des régions à très faible pente arborant de nombreuses
zones humides.
Un cours d’eau voit se succéder sur son linéaire plusieurs styles fluviaux différents en fonction de la position
dans la vallée. Avant toute renaturation, il est donc fondamental de connaître le style concerné, car il détermine
le niveau d’énergie (puissance érosive) du tronçon concerné.
Les petites bêtes de nos cours d’eau…
Nous vous proposons ce dossier consacré à la petite faune de nos cours d’eau, appelée « macro invertébrés aquatiques » par les spécialistes. Hormis quelques insectes et crustacés, ce petit monde est peu connu de la plupart des pêcheurs, mais il est pourtant fascinant pour qui prend le temps de s’y intéresser…
Par Sylvain Richard et Guy Périat
La dénomination de “macro-invertébrés benthiques” comprend tout animal sans colonne vertébrale, qui atteint au moins 3 à 5 mm au dernier stade de son développement. Elle désigne quasiment toutes les petites bêtes visibles à l’oeil nu qui vivent au sein de nos hydrosystèmes, dans les sédiments, sous les cailloux, sur les racines et autres végétaux. Ces multiples adaptations à tous les types de milieux aquatiques et de conditions de vie en font de très bons indicateurs de la qualité des cours d’eau. Ils constituent en outre un apport de nourriture important pour les poissons. Les pêcheurs de truites le savent bien, notamment les moucheurs, mais, la plupart du temps, seuls les insectes attirent leur attention et leur font déployer des trésors d’imagination pour arriver à la vaine imitation exacte ! Pourtant, du simple ver d’eau à la mouche de mai, en passant par l’écrevisse, une kyrielle d’organismes résultant d’une longue évolution et ayant une place bien définie dans nos milieux aquatiques continentaux existent. Il serait donc utile d’éclairer ce monde discret, tout en petitesse et délicatesse !
Une origine marine très ancienne…Après le retrait des dernières glaciations, il y a environ 10 à 15 000 ans selon les régions, la colonisation des eaux douces européennes nouvellement formées s’est effectuée de deux manières principales. D’une part, depuis le milieu marin à partir duquel les macro invertébrés, en remontant les cours d’eau à partir des estuaires ou par isolats de bras de mer, se sont progressivement adaptés à l’eau saumâtre pour finalement coloniser l’ensemble des hydrosystèmes dulcicoles. D’autre part, à partir du milieu terrestre. La plupart des groupes de macro invertébrés évolués possèdent un cousin terrestre. Si l’on s’émerveille de la beauté des barrières de coraux marins, que l’on apprécie la dégustation de fruits de mer ou maudit la brûlure des méduses, force est de constater que la présence de leurs cousins dans nos cours d’eau est passée sous silence. Certes, la beauté des formes dulcicoles est moins spectaculaire que l’exubérance des formes marines, mais leur présence est tout aussi essentielle au fonctionnement des milieux aquatiques continentaux. Tout en expliquant le rôle et l’importance de chaque groupe, un survol de leur diversité en eau douce, classée par leur degré chronologique d’évolution et de complexité physiologique s’impose.
Des éponges en eaux douces : les spongiaires…Les éponges font bien partie du règne animal, malgré leur aspect végétal qui peut s’apparenter à un amas de cellules peu différenciées, peu complexes et sans organe, fixé sur le fond. Elles s’apparentent à un sac percé de pores à travers lequel l’eau s’infiltre pour ressortir par un orifice sommital. Ce sont donc des organismes filtreurs qui se nourrissent des particules en suspension dans l’eau (micro-détritus, algues unicellulaires, bactéries, spores de champignon…). Leur taille est modeste dans les cours d’eau (jusqu’à quelques centimètres) et ils se présentent en colonies formant une croûte molle blanchâtre, verdâtre ou brunâtre, épaisse de quelques millimètres à quelques centimètres sur des substrats durs (pierres, branches notamment).
… et même des méduses : les cnidairesAlors que les anémones de mers et les coraux sont strictement marins, quelques espèces d’hydres et de méduses peuplent les eaux douces. L’hydre dulcicole est un animal de petite taille ne dépassant pas quelques millimètres, se présentant sous la forme d’un tube creux, appelé polype, fixé en position verticale au substrat et portant à l’autre extrémité une couronne de tentacules encadrant un orifice sommital unique. Se reproduisant généralement d’une manière asexuée par bourgeonnement, certains cnidaires sont également capables de produire, toujours par bourgeonnement, des méduses aptes à la nage et à la reproduction sexuée. En eau douce, une seule espèce pouvant se présenter sous cette forme est connue : Craspedacusta sowerbyi. Si sa première observation date de la fin du XIXe siècle, elle est fortement répandue, mais passe souvent inaperçue sous sa forme de polype minuscule (< 2mm) fixé sur le substrat. Toutefois, dès qu’elle apparaît sous sa forme méduse, elle devient de part sa taille importante (jusqu’à 2 cm) aisément observable par les baigneurs et les pêcheurs. Tous les cnidaires sont des prédateurs carnivores qui capturent leurs proies lorsque celles-ci viennent heurter leurs tentacules déployées qui possèdent de nombreuses cellules urticantes ou collantes. Il est cependant important de noter que les cnidaires d’eau douce, contrairement à certains de leurs cousins marins, sont inoffensifs pour l’homme.
Un autre groupe simplifié : les lophophoriens bryozoairesCes minuscules animaux sessiles, vivant en colonies massives et encroûtantes comme les éponges ou sous la forme d’une armature ramifiée à l’image des coraux marins, possèdent une structure particulière rétractible qui leur sert à se nourrir et à se reproduire, appelée lophophore. Alors que leur mode de vie se rapproche de celui d’êtres primitifs, cet organe particulier et complexe rend leur classement difficile dans la logique évolutionnaire et leur origine reste actuellement partiellement mystérieuse. Importants constructeurs des récifs coralliens en milieu marin, leurs colonies en eau douce peuvent prendre la forme d’amas gélatineux, comme l’espèce Pectinatella magnifica, provoquant parfois l’obstruction et le colmatage des grilles et des tuyauteries des étangs. Pour le monde halieutique, ce groupe d’organisme est tristement célèbre puisqu’il est utilisé comme hôte intermédiaire par le parasite pathogène responsable de la maladie rénale proliférative ou tétracapsuloïdose.
Les vers parasites
Les vers plats et ronds, à ne pas confondre avec les annélides, sont des organismes primitifs qui ne possèdent qu’un seul orifice leur servant à la fois de bouche et d’anus. Ils se présentent soit sous la forme d’une langue aplatie atteignant une taille maximale de 3 à 4 cm, soit sous la forme d’un boyau effilé obstrué à une extrémité, à section ovale pour les vers plats et cylindrique pour les vers ronds, pouvant atteindre plusieurs mètres de long. Ils se meuvent par contraction musculaire et certains d’entre eux, à l’instar des limaces, glissent sur une pellicule de mucus qu’ils secrètent. Les vers plats en forme de langue, appelés planaires, sont des prédateurs carnivores ou des charognards qui se rencontrent fréquemment dans nos hydrosystèmes. L’autre forme, en revanche, est généralement un organisme parasite plus discret, pourvu d’une ventouse lui permettant de se fixer aux organes internes de leur hôte. C’est l’embranchement des vers solitaires et autres parasites intestinaux qui peuvent dans certains cas présenter un danger sanitaire pour l’homme : attention donc à l’abus de sushi !
Les annélidesLes annélides sont des vers segmentés dont le corps a une apparence annelée. Ils se distinguent également des vers plats et ronds à apparence lisse, par la présence de deux orifices situés aux deux extrémités de leur corps plus ou moins allongé. Les sangsues, appelées achètes c’est à dire qu’elles sont dépourvues de soies, arborent généralement une forme linguale aplatie alors que les oligochètes, vers segmentés avec quelques soies, se présentent sous la forme d’un tuyau allongé. La similitude avec les vers primitifs s’arrête là puisque les sangsues sont principalement des parasites externes hématophages alors que les oligochètes sont des détritivores fouisseurs, se nourrissant de matière organique fortement décomposée. Puisqu’elle représente la famille d’annélide le plus connue du monde de la pêche et bien que peu de ses représentants soient aquatiques, décrivons l’anatomie et la physiologie des lombrics. Un lombric est assimilable à un tube digestif rectiligne sur lequel s’empilent des anneaux séparés entre eux par des cloisons contenant chacune un système physiologique complexe, permettant au ver d’extraire des éléments nourriciers ou à éliminer. Chaque anneau dispose également de tissus musculaires cylindriques et longitudinaux. En outre, le lombric possède à une extrémité des ganglions cérébraux, ressemblant à un cerveau, à partir desquels partent deux cordons nerveux jumelés qui longent sa face ventrale jusqu’à son extrémité postérieure. Grâce à ce système nerveux primitif la contraction successive coordonnée de chaque anneau devient possible permettant non seulement au ver de se déplacer d’une manière dirigée par des mouvements ondulatoires caractéristiques, mais également d’ingérer, malaxer et excréter ses aliments. Parallèlement, le système circulatoire du lombric est complexe et permet sa respiration depuis les coeurs latéraux entourant le tube digestif, capables de maintenir un flux sanguin par contraction jusqu’aux minuscules vaisseaux sanguins sous-cutanés, responsables des échanges gazeux avec l’extérieur, qui s’effectuent par diffusion à travers une pellicule d’humidité. Ainsi, le lombric est un animal plus évolué et plus différencié que les vers primitifs ou les éponges. Il est, en revanche, très sensible à toute dessiccation puisqu’il a l’obligation d’être recouvert d’une pellicule d’eau pour respirer. Enfin, il est impossible de clore la description de ce groupe de macro-invertébrés sans parler de l’utilisation médicale des sangsues. En effet, certaines espèces de ces annélides sont des parasites externes des vertébrés, dont l’homme et les poissons. Elles s’y accrochent, leur percent la peau et, à l’instar des tiques, sucent le sang de leur hôte qui ne s’en rend pas compte puisque la sangsue secrète en même temps un anesthésique et un anticoagulant. Une fois rassasiée, c’est à dire une fois que le parasite a pu sucer autant de sang qu’il peut en contenir (jusqu’à 10 fois son propre poids initial !), la sangsue se détache de son hôte pour aller se reproduire ou pour vivre à l’état libre plusieurs mois sans nourriture.
Avant le XXe siècle, les médecins les utilisaient souvent pour effectuer des saignées. On les utilise d’ailleurs encore pour traiter des ecchymoses et pour stimuler la circulation sanguine des doigts et des orteils après une greffe.Les mollusques
Alors que les céphalopodes, pieuvres et calamars, n’ont pas de cousin en eau douce, moules et escargots sont présents dans nos cours d’eau et nos lacs. En dépit de leur apparente diversité, les mollusques possèdent tous la même structure : une masse viscérale contenant la plupart des organes internes et, pour le plaisir des gastronomes, un pied musculeux servant habituellement au mouvement ainsi qu’un manteau, constitué d’une épaisse tunique de tissu, recouvrant la masse viscérale et pouvant secréter une coquille.
Les différents mollusques dulcicoles se distinguent assez aisément par la forme de cette dernière. On y trouve la classe des escargots ou gastéropodes, avec leur coquille spiralée en une seule pièce et leur pied locomoteur ainsi que celle des bivalves, moules à coquille en deux parties jointes par une charnière tégumentaire. Si les gastéropodes dulcicoles sont herbivores, racleurs de substrats et/ou détritivores, les bivalves, au même titre que les éponges, se nourrissent des particules présentes en suspension dans l’eau qu’ils filtrent en permanence.
Bien qu’ils soient de taille plus modeste en eau douce (jusqu’à 20 cm), les mollusques atteignent comme en milieu marin ou terrestre des records de longévité (jusqu’à une centaine d’années pour certaines espèces comme la grande mulette par exemple). En outre, tout en étant les hôtes intermédiaires de nombreux parasites, des mutualismes entre poissons et mol-lusques sont également bien connus : c’est le cas notamment de la bouvière qui fait incuber ses oeufs par l’anodonte mais ce bivalve, en retour, utilise les poissons fouisseurs pour disséminer ses larves qui s’accrochent à leurs branchies. Selon le même principe, la très rare moule perlière d’eau douce Margaritifera margaritifera ne peut réaliser son cycle de développement sans la présence de la truite, qui est utilisée pour disperser ses larves appelées glochidies.La grande famille des arthropodes
La population mondiale terrestre et aquatique de ce groupe, qui comprend en autres les crustacés, les araignées et les insectes, est estimée à environ un milliard de milliards d’individus ! Les arthropodes, grâce à leur segmentation, à leur squelette externe et à leurs appendices articulés, sont les plus diversifiés, les plus répandus et les plus nombreux des animaux. Si les fonds marins sont le règne des crustacés, tels homards, langoustes ou crabes, les milieux dulcicoles sont majoritairement colonisés par une autre classe d’arthropodes, rare en milieu océanique : les insectes. La poignée d’espèces d’écrevisses, de gammares et d’aselles, cousins germains des langoustines et des crevettes, est donc largement minoritaire dans nos milieux aquatiques continentaux en comparaison avec les nombreux genres et espèces d’insectes aquatiques, tous d’origine terrestre. Si jusqu’à présent les animaux décrits avaient des cycles de vie essentiellement aquatiques, les insectes, seuls macro-invertébrés capables de voler, ont su s’adapter admirablement bien au monde dynamique des systèmes fluviaux. On distingue en particulier les organismes à développement holobiotique, c’est à dire strictement aquatique, tels que certains coléoptères, de ceux à cycle vital amphibiotique, avec des phases aériennes/terrestres et aquatiques, comme par exemple les éphémères. Parallèlement, on différencie également les insectes dont les adultes ressemblent aux larves, appelés holométaboles, de ceux subissant une métamorphose complète, dits hétérométaboles. Enfin, les onze ordres d’insectes rencontrés dans nos réseaux hydrographiques continentaux n’ont pas manqué d’ingéniosités adaptatives pour se mouvoir, se nourrir ou se reproduire. Ils ont pour cela tous développés des particularités morphologiques, qui sont par ailleurs utilisées par les biologistes pour les déterminer. Arborant une paire de pattes supplémentaires par rapport aux insectes, c’est à dire quatre, les arachnides (araignées, tiques et scorpions) sont essentiellement représentés en milieu aquatique par les acariens. Petits parasites souvent colorés, les hydracariens ont des cycles de vie très complexes et vivent essentiellement aux dépens des autres macro invertébrés comme les mollusques, les éponges, les crustacés ou encore les insectes. Enfin, nous pouvons encore noter que les macro-invertébrés échinodermes (étoiles de mer et oursins) n’ont, comme les céphalopodes (pieuvres, calamars), aucun représentant dans nos eaux douces.
Les macro invertébrés ont un rôle fondamental dans les chaînes trophiques
C’est un fait évident pour le pêcheur un tant soit peu curieux, les macro invertébrés fournissent une source d’alimentation très importante pour les poissons. Ceux qui ont eu la chance d’être le témoin des éclosions massives d’insectes, maintenant trop rares, ont pu voir combien les poissons se délectent de cette source de nourriture. Mais cette petite faune de fond, grâce aux spécificités de chaque groupe (détritivores, brouteurs, filtreurs, prédateurs, parasites), constitue également plusieurs maillons essentiels des réseaux trophiques de nos lacs et cours d’eau. Ils s’organisent alors des relations plus ou moins complexes, résultant d’un subtil équilibre proies/prédateurs, qui participent notamment à la décomposition de la matière organique, à la filtration de l’eau, à la consommation des algues et autres végétaux aquatiques. Mais cet équilibre est également régi par l’hétérogénéité de l’habitat et de sa disponibilité. Plus l’habitat d’un cours d’eau est diversifié, hétérogène, plus celui-ci présentera de possibilités, à des organismes différents, de le coloniser. Sa capacité d’autoépuration naturelle sera optimale et le cours d’eau sera même capable de tolérer un léger excès de pollution organique.
On retrouve encore une fois ici tout l’intérêt de préserver et de restaurer les milieux physiques dans leur diversité originelle, afin de leur permettre d’accueillir une macrofaune riche et diversifiée, premier garant d’une bonne qualité de l’eau.
La maladie rénale proliférative : un nouveau fléau pour les cours d’eau ?
Identifiée depuis plusieurs décennies, la maladie rénale proliférative cause régulièrement des ravages dans les élevages de salmonidés. Le risque pour les cours d’eau ne doit pas être sous-estimé, surtout si des lâchers de poissons provenant des élevages sont fréquemment effectués. Des milieux dégradés sont propices au développement de parasitoses, ce qui, en période estivale, doit pousser les gestionnaires à la prudence.
Réalisé en collaboration avec Guy Périat, hydroécologue suisse de la Fédération cantonale des pêcheurs jurassiens.
La maladie rénale proliférative est une pathologie qui affecte les salmonidés ainsi que le brochet. Cette parasitose, qui peut décimer jusqu’à 90 % des effectifs d’un élevage salmonicole, se rencontre également dans les cours d’eau et est susceptible d’infecter des populations de poissons sauvages. Sa contribution au déclin de nos peuplements pisciaires est suspectée par certains hydrobiologistes et des éclaircissements sur sa nature, son origine et les conditions de son développement paraissent donc indispensables…
Des précédents…
Les agents pathogènes, sources de parasitoses, sont nombreux dans nos cours d’eau et peuvent être à l’origine de multiples maladies pour les poissons. Leurs effets néfastes sur les populations piscicoles restent bien souvent limités et sont un des facteurs de leur régulation naturelle, en provoquant la mort des seuls individus les plus faibles. Toutefois, il arrive que certaines maladies prennent de l’importance et mettent en péril certaines espèces cibles, lorsque le milieu se dégrade ou encore si l’agent pathogène est importé dans un environnement qui lui est particulièrement propice. L’exemple le plus frappant est le champignon Aphanomices, qui provient du continent américain et qui est à l’origine de la peste des écrevisses, qui a décimé les plus belles populations d’écrevisses autochtones… Si les risques liés à la maladie rénale proliférative, récemment renommée tétracapsuloïdose, sont sans commune mesure avec la peste des écrevisses, il convient cependant d’être vigilant quant à son développement actuel et son impact éventuel sur les espèces hôtes de l’agent pathogène.
Les salmonidés en première ligne
Les premières observations de la maladie rénale proliférative ont été effectuées au nord du continent américain (Terre-Neuve et Colombie- Britannique). En Europe, une des premières descriptions de la maladie a été réalisée en Allemagne dans les années 1920 sur des truites fario et arc-en-ciel. En France, c’est Besse qui décrivit la maladie en 1956, qu’il nommait à l’époque “anémie pernicieuse des truites arc-en-ciel”. Dès la fin des années 1970, la maladie est citée dans toute l’Europe et l’Amérique du Nord, sur la plupart des espèces de salmonidés (truite commune et arc-en-ciel, ombres, saumons, ombles) ainsi que sur le brochet.
Un développement encore méconnu
Bien que la maladie ait été décrite dès le début du XXe siècle, son agent infectieux, un parasite microscopique, Tetracapsula bryosalmonae, n’a été identifié qu’en 1977 et a été définitivement classé dans la systématique en 1999 par des zoologues anglais grâce aux techniques d’analyses génétiques. Avant cette découverte, d’ailleurs, les manuels spécialisés répertoriaient cette maladie sous le terme de PKX, X signifiant inconnu. Le cycle de vie complexe de Tetracapsula bryosalmonae n’est encore pas totalement élucidé : les connaissances actuelles tendent à montrer que le parasite se développe dans les Bryozoaires, petits animaux à l’aspect moussu se développant en colonies fixées sur le fond des cours d’eau et des lacs, comparables à de minuscules éponges. A la fin de ce premier cycle, les spores pathogènes de Tetracapsula sont libérées dans les eaux libres, avec une durée de vie d’une journée environ. Si ces spores rencontrent un poisson capable de devenir hôte secondaire, elles pénètrent alors l’organisme par les branchies et les muqueuses et, après environ six semaines, vont se loger dans des organes cibles, notamment le foie, les reins et la rate. Sitôt après la contamination, aucune réaction du poisson parasité n’est observée et l’apparition de symptômes est dépendante des facteurs environnementaux. En particulier, la température joue un rôle clé : si des affections peuvent déjà être observées à des températures oscillant entre 12 et 15 °C, une exposition durant deux à quatre semaines à des températures supérieures à 15 °C déclenche une réaction inflammatoire aiguë qui provoque généralement la mort des individus malades. Toutefois, certains individus présentent une résilience non expliquée et d’autres peuvent développer une résistance immunitaire. La fin du cycle parasitaire est encore mal connue et certains scientifiques pensent que les poissons contaminés excrètent les spores pathogènes avec l’urine. A l’issue de ce second cycle, les spores infestent probablement de nouveau des Bryozoaires, mais l’existence d’un autre hôte intermédiaire, encore inconnu, n’est pas exclue. En effet, on ignore où se trouvent les Tetracapsula en hiver, car elles ne survivent pas dans l’eau, on ne les retrouve pas dans la forme hivernante des Bryozoaires et aucun poisson infesté n’a été recensé à cette saison.
Des mortalités uniquement en période estivaleEn raison de l’influence thermique, l’apparition de symptômes est saisonnière sous nos latitudes et les mortalités les plus importantes s’observent, en fin de période estivale, sur les cours d’eau dont le régime thermique dépasse 15 °C. Toutes les classes d’âge des poissons peuvent succomber à la maladie, mais les individus pour la première fois en contact avec le parasite sont les plus vulnérables. Les juvéniles de l’année apparaissent donc comme les plus sensibles. Dans le milieu naturel, le taux de mortalité d’une population contaminée se situe aux alentours de 10 à 15 %, mais peut augmenter à près de 90 % pour les milieux perturbés ou artificiels (cas des piscicultures). Par ailleurs, beaucoup de parasites connus à ce jour appartenant au groupe de Tetracapsula bryosalmonae affectent les poissons et ont souvent des invertébrés comme hôtes intermédiaires. En revanche, aucun cas de contamination de mammifères n’a pour l’heure été observé. L’homme ne semble donc pas pouvoir être affecté par cette parasitose et la consommation de poissons malades ne paraît donc pas à première vue poser de problèmes particuliers.
Des précautions à prendre par les gestionnairesLa tétracapsuloïdose semble avoir été introduite en Europe par les activités liées à la pisciculture. Les campagnes massives de rempoissonnement effectuées dès le milieu du siècle dernier ont par la suite contribué et contribuent assurément toujours à propager cette épizootie. Des recherches plus approfondies sur la vie particulière de ce parasite sont encore nécessaires afin de mieux connaître les mécanismes précis de sa survie et de son expansion dans les milieux aquatiques. A défaut, il est préférable de considérer cette affection comme pérenne, après son apparition. Aucun traitement efficace n’est connu à ce jour et même en pisciculture aucune solution satisfaisante n’a pu être édictée malgré l’utilisation de produits de traitements variés (eau salée, vert de malachite, antibiotique…). Néanmoins, des mesures de précautions peuvent être recommandées aux gestionnaires, afin de limiter l’expansion de la maladie :
– Acquérir et déverser des lots de poissons disposant d’une attestation de conformité sanitaire émanant d’un service vétérinaire spécialisé.
– Déterminer la présence de la maladie dans les cours d’eau, en particulier dans ceux voués à l’élevage (ruisseau pépinière) ou utilisés comme stock de géniteurs pour la reproduction artificielle.
– Prendre les précautions nécessaires en pisciculture et durant les transports, afin que les parasites n’infectent pas les poissons, les embryons ou les oeufs par l’intermédiaire d’un transfert dû à l’eau.
– Désinfecter les bottes et les accessoires utilisés d’un secteur de cours d’eau ou d’une pisciculture à l’autre.
– Dans la mesure du possible, éviter toute utilisation de géniteurs provenant de cours d’eau dans lesquels la présence de la parasitose été confirmée.
– Ne pas élever d’oeufs ou des juvéniles contaminés et/ou provenant de géniteurs potentiellement malades dans des installations ayant un exutoire dans un milieu encore sain.
– Ne pas introduire de poissons atteints par la maladie, ou issus de géniteurs potentiellement malades, dans des eaux non contaminées ou dans lesquelles elle n’a pas été recherchée.
Un niveau de contamination peu connuEn France, la situation de la contamination des rivières n’est pas connue car la maladie elle-même est très peu étudiée et n’intéresse encore que quelques spécialistes. En Suisse, par contre, un état des lieux de la propagation de cette maladie a été mené par le Laboratoire national pour les maladies des poissons et montre qu’elle est très répandue dans les cours d’eau.
En attendant une telle initiative en France, l’expansion de cette épizootie peut être limitée en contrôlant de manière drastique les rempoissonnements, avec notamment des normes sanitaires strictes. En parallèle, des recherches plus approfondies sur les mécanismes de reproduction et de survie du parasite permettraient de mieux cerner les causes de déclenchement de la maladie, d’expliquer la variabilité de mortalité observée et au final de proposer des solutions d’assainissement. Il faut également noter que les connaissances actuelles tendent à montrer que la qualité générale de l’environnement dans lequel se développe le poisson, qui définit notamment son taux de stress, a une influence sur la morbidité de la maladie. Les conditions extrêmes d’élevage en pisciculture, où des taux de mortalité très élevés jusqu’à 90 % sont observés, en seraient d’ailleurs un cas particulier. Ainsi, dans un environnement de qualité, l’occurrence de la maladie pourrait être négligeable et le développement de résistance immunitaire se trouverait favorisé. A terme, une restauration des habitats et de la qualité de l’eau pourrait donc s’avérer être la seule solution durable d’assainissement de la maladie… Et si la présence de la tétracapsuloïdose n’était qu’un signal d’alarme de l’état moribond de nos hydrosystèmes ?Zoom
Comment déceler la tétracapsuloïdose ?D’un point de vue macroscopique :
– Fort gonflement des reins (jusqu’à dix fois la normale), qui deviennent noduleux et parsemés de tâches grisâtres.
– Anémie qui provoque l’éclaircissement des branchies.
– Renflement du ventre et yeux exorbités.
– Mélanisme et apathie.
Toutefois, ces symptômes peuvent également être provoqués par d’autres agents pathogènes (bactéries, champignons). C’est pourquoi tout diagnostic macroscopique doit être confirmé par des tests spécifiques exécutés par des professionnels :
– en saison chaude, par un simple examen de coupes histologiques,
– en saison froide, par des techniques récentes et coûteuses de colorations histologiques particulières et de biologie
moléculaire.
Il est à noter que l’ensemble de ces tests est proposé par le Centre suisse pour la médecine des poissons et des animaux sauvages (FIWI), à Berne (www.vetmed.unibe.ch/itpa/fiwi). En France, le laboratoire départemental des services vétérinaires du Jura réalise également ce type d’analyses.
La forêt des rivières : un intérêt caché !
Penchons-nous sur un écosystème bien spécifique des cours d’eau : les formations végétales riveraines, appelées ripisylves. Ces forêts, plus ou moins denses, sont le témoin du fonctionnement naturel des rivières, et leurs rôles, tant pour le milieu que pour les espèces associées, leur confèrent une valeur patrimoniale indiscutable.
Par Guy Périat et Sylvain Richard
Les pêcheurs le savent bien, les secteurs de cours d’eau arborant une végétation immergée ou émergeante apparaissent parmi les plus intéressants et les plus attractifs pour le poisson. Au risque de perdre leurs précieux leurres, bon nombre d’entre eux prospectent de préférence les secteurs les plus encombrés. Ces habitats, souvent constitués d’une part minérale, sont en effet ceux qui procurent l’hétérogénéité la plus intéressante pour la faune pisciaire. Leurs structures, leur organisation spatiale, leur hétérogénéité et leur pérennité sont fondamentales au développement harmonieux des poissons de nos cours d’eau. Ils les utilisent constamment pour accomplir leur cycle de vie tant au quotidien qu’à long terme.
Cependant, quels facteurs régissent la présence de ces supports ligneux ou herbacés, quelles en sont leurs genèses, leur dynamique et leur fonctionnalité au sein des hydrosystèmes ? Ne pourrait-on pas les jardiner pour accroître les potentiels piscicoles de certains secteurs de cours d’eau ou les exploiter afin de faciliter l’action de pêche et l’accès au cours d’eau ? Afin de répondre à ces différentes interrogations, il est fondamental de parler de végétation aquatique d’une manière globale. C’est pourquoi, au lieu de se cantonner à une description des habitats liés à la végétation présente, il est préférable de décortiquer, d’expliquer et de comprendre le fonctionnement de l’ensemble du couvert végétal bordant nos cours d’eau : la ripisylve.
Qu’est ce que la ripisylve ?Le mot ripisylve vient du latin ripa, la rive, et sylva, la forêt. Ce terme correspond à l’ensemble des formations végétales arbustives et arborescente, présentes au bord des cours d’eau ou des plans d’eau et liées à la présence d’une nappephréatique peu profonde. En fonction de la distance par rapport au lit vif de la rivière, deux types de boisements peuvent être distingués :
– Le boisement de berge : il correspond au couvert végétal situé près du lit mineur, régulièrement soumis aux crues et qui participe directement à la qualité physique du cours d’eau. Il se limite dans la plupart du temps à un liseré étroit.
– La forêt de plaine alluviale : elle se rencontre en particulier sur les grands cours d’eau de plaine au sein desquels un large corridor végétal se développe dans le lit majeur. Il se compose de groupements végétaux multiples, dominés par des groupements arborés.
Il est important de préciser que les termes de forêts riveraines ou ripisylves ne s’appliquent que sur les entités végétales directement influencées par les hydrosystèmes ou qui les influencent. Ces biotopes particuliers se situent à la frontière du monde aquatique et du monde terrestre sur les berges et les rives des cours d’eau ou des plans d’eau. En écologie, ces limites d’unité géographique s’appellent écotones et se caractérisent par une faune et une flore très diversifiées arborant non seulement les espèces de chaque milieu adjacent mais également une diversité qui leur est propre. Ainsi, les écotones, et en particulier les zones riveraines des cours d’eau, sont généralement d’une richesse taxonomique rare et présentent des potentiels biologiques exceptionnels.
Des phénomènes antagonistes génèrent un fonctionnement dynamique particulierLes processus de formation et d’évolution d’une forêt riveraine mettent en jeu deux principaux phénomènes qui s’opposent perpétuellement : la colonisation et le rajeunissement. Le phénomène de colonisation est induit par l’expansion naturelle des communautés végétales dans tous les types de milieux, qui cherchent à atteindre leur climax écologique, forêts collinéennes massives et stables. En effet, dans un cours d’eau, dès qu’un banc de graviers est déposé, il est rapidement colonisé par la végétation. Les espèces pionnières herbacées, tels les faux roseaux, les pétasites et autre plantes des strates basses typiques des zones alluviales, se développent ainsi sur les substrats nus déposés par le cours d’eau. Le développement des réseaux racinaires stabilise alors le sol et participe au piégeage des particules en suspension char riées lors des crues. Le milieu devient alors plus favorable au développement d’une strate arbustive ligneuse primaire, constituée de saules profondément ancrés dans le sol alluvial. Ainsi, progressivement, les bancs de graviers et galets se structurent en berges qui deviennent favorables à l’implantation d’essences variées, pour finalement constituer une forêt à bois durs typique de nos régions tempérées.
Le temps de colonisation depuis le dépôt du banc de gravier jusqu’au climax forestier dépend de nombreux facteurs environnementaux. Cependant, il dépasse obligatoirement un, voire plusieurs siècles. Dans le même temps, un phénomène de rajeunissement, issu de l’hydrodynamique fluviale, induit par l’action récurrente des crues morphogènes naturelles, limite la stabilisation des dépôts alluvionnaires déposés en remobilisant ou recouvrant à chaque épisode hydrologique d’importance les substrats en cours de végétalisation. Ainsi, après chaque crue mobilisatrice, le processus de colonisation végétale peut être amené à redémarrer sur les bancs, îles et berges néoformés ou érodés. La destruction des communautés végétales des rives de cours d’eau, tout comme celle de leurs structures morphologiques, bras de lit, méandre ou bras mort, peut donc être brusque et dériver de processus parfaitement naturels. Alors qu’ils apparaissent à première vue comme néfastes au développement de la faune et de la flore en place dans le corridor fluvial, les chamboulement morphologiques brutaux sont à l’origine de la richesse taxonomique de ce compartiment de l’écosystème qui peut procurer à des échelles spatiales proches, les conditions de développement aux organismes typiques de forêts climaciques stables tout comme à celles d’espèces pionnières et colonisatrices de milieux jeunes et instables. Cette dynamique temporelle aléatoire, l’opposition de ces deux courants, est donc à la base du fonctionnement harmonieux de ces milieux particuliers, à haute valeur patrimoniale, à la fois fortement hétérogènes et très sensibles à toute modification de l’hydrodynamique fluviale.
Influence des conditions hydrologiques et hydrogéologiques en coursEn l’absence des activités humaines, tout cours d’eau possède une forêt riveraine dont la nature et l’importance est définie par la puissance de l’hydrodynamique fluviale. En fonction de la puissance des crues, de leur fréquence, différents types de ripisylves, caractérisées par leur stabilité, seront observés. Par exemple, un ruisseau traversant un marais aura une végétation riveraine dense alors qu’un torrent glaciaire à forte pente ne pourra promouvoir le développement d’un couvert végétal conséquent. Parallèlement, les hauteurs des nappes souterraines définiront le type de la végétation riveraine. Si l’affleurement durable de la nappe dans le cas d’un marais n’autorisera le développement que d’une strate herbacée, les rives des cours d’eau de basses vallées, à battement de nappe souterraines plus conséquent, permettront la croissance d’arbres et d’arbustes supportant des inondations temporaires.
Les différents rôles de la ripisylveSi les crues et les niveaux de la nappe souterraine influencent fortement la composition des mosaïques végétales présentes, ces dernières influent également sur la morphologie du lit et le régime hydrologique des cours d’eau. En effet, en stabilisant les berges, la végétation favorise le resserrement du lit d’écoulement et influence donc les forces tractrices en période de hautes eaux. En outre, la résistance des berges, favorisée par le réseau racinaire, laisse souvent se former à leur base des encorbellements ou sous-berges fort prisés par les poissons comme habitat refuge. Parallèlement, le déracinement peut être à l’origine d’une instabilité locale de la berge qui permet au cours d’eau de se recharger en alluvions et de modifier le profil de son lit. Les débris ligneux charriés, appelés embâcles, s’avèrent très attractifs pour les poissons et participent activement à la stabilisation du profil longitudinal des petites rivières. Lors des crues, la présence de végétaux dans le lit majeur augmente sensiblement la rugosité du chenal et favorise l’écrêtement des pics ainsi que la sédimentation des matières en suspension. Enfin, le pouvoir auto-épurateur et tampon des boisements permet de limiter les apports en toxiques et fertilisants dans les cours d’eau et les nappes phréatiques. Mais la végétation de bordure permet également de limiter le réchauffement des eaux en créant des zones d’ombrage et est une source importante de matière organique et de nourritures pour l’ensemble des communautés aquatiques de la rivière.
Evolution historique des ripisylves
L’examen de l’évolution des ripisylves françaises et d’Europe occidentale témoigne des nombreuses perturbations d’origine anthropique. Les corridors végétaux originels des rivières tempérées d’Europe occidentale ont été précocement exploités par les hommes. Dès le néolithique, les premiers impacts significatifs de déforestations, réalisées par les populations sédentarisées sur les reliefs surplombant les plaines d’inondation, se font ressentir par une érosion des sols et la formation de cône de déjection d’alluvions caractéristiques. Cependant, le déboisement de la plaine d’inondation progressa essentiellement à l’époque médiévale. Dès l’an mil, les forêts alluviales n’existaient déjà plus qu’à l’état de lambeaux. Les terrains plats éloignés des rivières, couverts de bois durs, constituant des forêts climaciques à sols très fertiles et faciles d’accès ont été déboisés en priorité afin d’y développer des activités agricoles. Les forêts à bois tendres, plus proches des cours d’eau et soumises plus souvent aux aléas des crues, ont d’abord constitué une réserve de bois de feu ou de matière première pour les activités de vannerie, puis bien souvent ont été transformées en pâturage strictement herbacé.
Si l’on ajoute que les rives des cours d’eau navigables se sont transformées en chemins de halage, dépourvus de végétation arbustive sur plusieurs mètres, les cours d’eau à cordons boisés étaient l’exception du XIXe siècle ! Néanmoins, diverses forêts alluviales se sont maintenues à travers les siècles mais la révolution, puis certains travaux d’endiguement ont eu raison de ces derniers témoins des ripisylves originelles françaises, qui ont presque toutes disparues.
Au XXe siècle avec la déprise agricole, l’arrivée du fuel et l’abandon progressif des activités de halage et de vannerie, une reconquête des ripisylves s’amorça, principalement dans les milieux ruraux. Ainsi, la plupart des corridors boisés présents actuellement aux abords de nos cours d’eau sont issus de cette restauration naturelle intervenue progressivement ces cent dernières années. Ainsi, même si elles sont contrôlées par des phénomènes hydrodynamiques et biologiques naturels complexes, les ripisylves des cours d’eau français et d’Europe occidentale sont essentiellement régies par les activités humaines.Les perturbations actuelles de la ripisylve
L’implantation des barrages hydroélectriques modifie les régimes d’écoulement des cours d’eau et perturbe de fait le fonctionnement des ripisylves. La relative stabilité des débits induite favorise en effet le développement des forêts de bois dur dans le lit mineur des cours d’eau, qui le corsètent et limitent ainsi sa mobilité et l’hétérogénéité des berges. Outre la diminution de la qualité habitationnelle du secteur, ce phénomène favorise l’arrachage des arbres de grande taille lors de crues importantes, que le cours d’eau va charrier non sans provoquer des dégâts pour les installations humaines… Un autre impact récent diminuant le potentiel écologique des ripisylves est leur fragmentation toujours plus grandissante. Si la ripisylve a recolonisé une partie des marges des cours d’eau français dans le courant du XXe siècle, force est de constater que les dernières décennies ont contribué à nouveau à réduire spatialement son extension. En particulier dans les régions à pression démographique importante, la ripisylve subit des pressions d’ordre économique (camping, base de loisir, extraction de granulats), polluante (décharges sauvages, entrepôt de matériaux, etc.) et agricole (les marges externes des ripisylves sont souvent convoitées pour la céréaliculture). Enfin, la chenalisation des rivières contribue à perturber fortement la fonctionnalité et le développement des ripisylves.
En effet, les différentes corrections de cours d’eau réalisées ces dernières décennies, les modifications de régime hydraulique et la déconnexion des nappes d’eau souterraines au système racinaire des ripisylves qui en découlent, leur interdisent de se développer harmonieusement. Un déséquilibre, souvent en faveur des forêts à bois durs, intervient et le corridor réellement en équilibre dynamique de la ripisylve et qui représente sa richesse et spécificité est soit fortement réduit, soit totalement absent. Les cours d’eau se retrouvent figés par leur forêts de bois durs qui les étranglent et les étouffent parfois d’une manière irréversible. Ainsi, les forêts riveraines des cours d’eau sont régies par des phénomènes hydrodynamiques et biologiques complexes, qui leur procurent une spécificité et une richesse exceptionnelles. Elles sont un compartiment de l’écosystème sensible et fragile aux potentiels écologiques immenses qu’il convient de protéger et de sauvegarder. Dans le cadre de la mise en oeuvre de programmes de gestion et de restauration de la ripisylve, il est fondamental de suivre une démarche graduelle et globale, à l’échelle des bassins versant. Dans un premier temps, il convient donc d’établir avec précision ses fonctionnalités, les contraintes qu’elle subit et ses potentiels originels, pour finalement proposer des mesures d’intervention qui ne perturberont pas l’équilibre dynamique en constante évolution qui lui est propre. Les interventions irréfléchies en génie végétal, dans le but d’améliorer localement l’attractivité habitationnelle d’un cours d’eau ou l’entretien abusif de la ripisylve sont donc à bannir aux profits d’actions plus intégratrices, s’inscrivant dans une véritable démarche de développement durable.

