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La Loue passe aux assises
Trois ans après les mortalités exceptionnelles de poissons sur la célèbre rivière franc-comtoise, les services de l’État se mobilisent pour trouver des solutions à travers des assises qui laissent entrevoir quelques pistes intéressantes, mais qui montrent par la même occasion leurs limites.
A Ornans se sont tenues le 11 octobre les premières Assises de la Loue. Sous la houlette du préfet du Doubs, Christian Decharrière, et du président du Conseil Général Claude Jeannerot, 150 personnes (élus locaux, scientifiques, représentants d’associations) ont répondu présent pour mieux comprendre les pollutions chroniques dont souffre la Loue et tenter de trouver des solutions. On peut s’étonner que les autres rivières du département, ou même de la région, n’aient pas eu droit au chapitre. Environ un tiers des eaux de la source de la Loue proviennent du Doubs, une rivière qui a elle aussi connu des mortalités pisciaires entre 2009 et 2011. On se souvient du “paradoxe de la Loue”, ainsi nommé par les services de la préfecture du Doubs en 2010, qui s’étonnaient de voir mourir les poissons alors que les analyses de nitrates et de phosphates dans l’eau ne montraient rien d’alarmant. Pis, elles étaient même en dessous des normes édicttées par la Directive Cadre Européenne sur l’Eau, qui impose un retour à une bonne qualité des eaux aux pays membres de l’Union Européenne avant 2015. Seules les associations (Collectif SOS Loue, Fédération de pêche du Doubs, CPEPESC…) dénonçaient des normes insuffisamment strictes, ainsi que l’urgence de prendre le problème à bras le corps. Il y a eu la manif d’Ornans, puis celle de Goumois avec en tête de file Yann Arthus- Bertrand, les articles dans la presse locale et nationale, afin d’instaurer une pression permanente sur les services locaux de la préfecture. Le préfet du Doubs a ouvert ses Assises en soulignant les vives critiques dont ses services ont fait l’objet. Sans ce combat, car c’en est un, qui se soucierait de l’état de la Loue aujourd’hui ? Ses Assises auraient-elles seulement eu lieu ? Pas sûr ! On est passé d’un refus de voir la réalité en face, à une mobilisation très officielle. La pollution de la Loue n’est plus niée, elle est même analysée par des experts nationaux nommés par l’Etat. Derrière cette bonne volonté affichée, se cache sans doute l’obligation de rendre quelques comptes… Les deux recours déposés par le Collectif SOS Loue et Rivières Comtoises devant la commission européenne y sont sans doute pour beaucoup. Toujours est-il que le dialogue à radicalement changé, ce qui est une très bonne chose. Le mal dont souffre la Loue (et les autres rivières comtoises) est connu depuis bien longtemps. Dès les années 1970, l’eutrophisation de la Loue (excès de nutriments dans la rivière responsable d’un développement algal anormalement important) a été mis en évidence par le professeur Jean Verneaux, relayé par le Conseil supérieur de la pêche (CSP), puis par l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema). Les effets de l’eutrophisation, qui entraîne des réactions en chaîne, sont également parfaitement connus et compris. L’excès d’algues colmate les fonds et anéantit les populations d’invertébrés. L’eau chauffe beaucoup plus sur un fond couleur vert bouteille que sur une blonde gravière. L’oxygène dissout est inexistant en fin de nuit sur les zones les plus colmatées, etc . La Direction régionale de l’environnement (Diren), avait, il y a au moins quinze ans, mesuré la pousse des algues filamenteuses sur une journée sur certains points critiques. Sur le Doubs, à Montbenoît, elle atteignait alors 250 g/m² ! Chargé de présenter son étude comme une sorte de bilan de la situation actuelle, Jean-François Humbert, expert national d’une analyse commanditée par l’État concernant la Loue, rendue publique au printemps, a, lors de ces assises, rappelé le caractère eutrophisé de la rivière. Bien. Ce n’est plus un secret pour personne. Une fois le problème cerné, M. Humbert n’est plus vraiment revenu sur cette évidence, en mettant plutôt le doigt sur les micropolluants, suspectés d’avoir tué les poissons ou encore sur le réchauffement climatique, observé depuis 1987, avec force graphiques et courbes pour démontrer qu’en Franche-Comté, la température s’est apparemment élevée de quelques degrés. Inutile d’être un grand scientifique pour trouver dans l’eau de la Loue et ses fonds devenus sombres les raisons d’un réchauffement. Ces experts sont-ils totalement indépendants ? Ceux-là même qui ont mis en cause dans le rapport national Loue la pratique du no-kill comme éventuelle responsable de ces mortalités pisciaires… Il est permis d’en douter. Bien sûr qu’il est important de comprendre le rôle des micropolluants, mais dans le même temps, on ne peut nier l’évidence et l’urgence. Un début de réponse se trouve dans les recommandations de certains scientifiques présents à ces assises, notamment des géologues, qui demandent d’urgence une réglementation spécifique aux zones karstiques. Même la Chambre d’Agriculture du Doubs, qui n’est pourtant pas un modèle d’agronomie bio, à mis à l’étude une zone test (Plaisirfontaine), qui prend en compte la nature de chaque parcelle pour y pratiquer l’épandage qui lui correspond le mieux. L’urgence concerne aussi les produits de lave-vaisselle, qui, contrairement aux lessives, sont encore très riches en phosphate. Les deux sénateurs présents aux assises, Martial Bourquin et Claude Jeannerot, ont pris l’initiative de proposer au Sénat une interdiction de ces produits. Le préfet du Doubs s’est quant à lui engagé à faire avancer le dossier d’une réglementation spécifique aux zones karstiques.
L’ Aop Comté dans la tourmenteLa suppression des quotas laitiers en 2015 s’inscrit dans une volonté de politique agricole européenne néolibérale, au nom de la mondialisation et d’une capacité autorégulatrice des marchés. Les quotas laitiers avaient été instaurés pour obtenir des prix réguliers et rémunérateurs pour les éleveurs. Les zones bénéficiant d’une AOC ou d’une AOP, comme le comté, se trouvaient ainsi à l’abri d’une surproduction qui, comme toujours, a pour inévitable effet l’effondrement du cours du lait. Dans le département du Doubs, l’arrêt des quotas laitiers laisse entrevoir une production de lait accrue d’environ 20 %, ce qui sera dramatique pour les cours d’eau. Le politiquement correct veut qu’on ne désigne jamais directement un responsable. Le préfet Decharrière avait d’ailleurs ouvert ces assises en rappelant que nous n’étions pas là pour stigmatiser une activité ou une corporation. Là au moins, c’est clair pour tout le monde ! Le comté n’est plus, pour une bonne part, le fromage artisanal dont se réclament les publicités parfois mensongères imaginées par la profession. Le système se mord la queue depuis longtemps : obligation de nourrir les bêtes avec le fourrage local, épandage massif de fumier et de lisier pour tenter de faire pousser de l’herbe à 800 m d’altitude sur des sols dont la plupart ne comptent que quelques centimètres de terre sur de la roche karstique. Obligation de faucher deux fois, voire trois au cours de la saison, ce qui est responsable de la disparition de plus des deux tiers des espèces florales qui faisaient autrefois toute la saveur de ce fromage. L’annonce de la suppression des quotas laitiers lève la sécurité qui protégeait cette filière. Interrogé lors des assises, Claude Vermot-Desroches, éleveur et président du comité interprofessionnel du gruyère de comté craint que certains agriculteurs ne cèdent à la tentation de produire davantage et souligne que le mot d’ordre sera d’essayer de garder le cap. Certes les problèmes des rivières comtoises sont multifactoriels, liés autant à un mauvais assainissement qu’à des pratiques agricoles devenues inadaptées à cette région où le plus important des gruyères se trouve sous terre. Par ses réseaux et son lien direct avec les rivières, le karst se trouve bien au centre du débat. Ce n’est pas une découverte, mais pour une fois, l’Etat reconnaît son lien entre l’état actuel de la rivière et les activités pratiquées sur le plancher des vaches.
Un bon exemple de cache-misèreLe préfet du Doubs avait nommé en début d’année un comité des sages (experts nationaux et locaux), chargé de trouver des solutions aux problèmes de la Loue. Les solutions proposées à Ornans par ce comité ont été particulièrement décevantes, voire inexistantes. La Loue est une rivière plutôt lente, ça non plus c’est pas très nouveau. Les miroirs peints par Courbet en sont la preuve. Les seuils artificiels de la Loue ne datent pas d’hier, et pourtant à l’époque de Courbet, la Loue devait être en meilleur état qu’aujourd’hui ! Les “sages” proposent de faire supprimer quelques seuils pour redonner un peu de vitesse sur des zones qui ont tendance à favoriser le développement algal. Comme ce fut rappelé, la Loue compte 28 km de ralentissement dû à des seuils artificiels sur les 126 que compte la totalité de son cours. C’est beaucoup, et les deux ou trois seuils visés ne changeront pas la face du monde. L’autre mesure proposée résume bien l’impossibilité de trouver des solutions efficaces lorsqu’on refuse de prendre le problème à la base. Nos respectables experts pensent en toute logique que de replanter des arbres au bord de l’eau limiterait le réchauffement de la rivière. Des algues à l’ombre sont en effet moins problématiques que des algues exposées au soleil. Ça valait le coup d’attendre un an… Le bilan de ces assises de la Loue est donc mitigé. Il faut souligner l’engagement de l’Etat au niveau local, notamment celui du conseil général du Doubs, conscient des problèmes d’assainissement de beaucoup de communes. Des efforts ont été engagés ou réalisés en ce qui concerne les stations d’épuration de Mouthier-Hautepierre, Rurey, Montrond-le-Château, Longeville et Chassagne. Le conseil général estime que « des efforts restent à faire notamment sur les réseaux où il y a des fromageries et des réseaux unitaires ». Dommage que la commune d’Ornans, qui accueillait sur ses terres ces Assises de la Loue, voie toujours les maisons du centre-ville rejeter leurs eaux usées directement dans la Loue…
Philippe Boisson

Anper TOS, l’énergie du renouveau
L’association Anper TOS (Association nationale pour la protection de l’Eau et des Rivières) anciennement TOS (Truite ombre saumon) à tenu son assemblée générale ordinaire le 31 mars à Dijon. Cela n’était plus arrivé depuis 2007… Pour le nouveau bureau, les choses sont claires : “Le renom de TOS, tel qu’il était au temps de Ch Ritz, Cl. Bergman, J-L. Pelletier, Jean Rapilly (toujours actif et dévoué), de P. Rollet, de M. Brulin, J. Deregnaucourt, P. Caillau et autres membres prestigieux, faute notamment d’informations données aux membres, était désormais terni à leurs yeux par la « légèreté » et la « négligence » de certains laissant aller les choses à vau-l’eau sans s’opposer aux décisions illégitimes de celui qui les conduisait à les approuver. Il faut remercier ceux qui, du Béarn à l’Alsace, en passant par la Bourgogne et la Franche-Comté, de la Bretagne à l’Auvergne en passant par le Val de Loire, ont refusé une mort programmée.”
Voici la constitution des délégations régionales. Certaines sont en sous-effectifs, d’autres sont à l’abandon et partout le besoin de forces vives se fait sentir. N’hésitez donc pas à apporter votre aide localement .
Ardèche : Il n’y a plus d’activités locales de TOS en Ardèche et il convient de retrouver une dynamique sur le terrain. Toutes personnes motivées peuvent contacter Christel Bulthé.Bourgogne : Jean-paul Ragonneau salue avec émotion le renouveau de TOS et l’accompagne en reprenant contact avec les anciens adhérents, les AAPPMA et les fédérations.
Contact TOS Bourgogne :
[email protected]
Bretagne : Lucien Drouot rappelle l’action de Jean Rapilly. Grâce à ce dernier, l’action judiciaire de TOS est encore bien présente en Bretagne : 3 affaires ont été récemment jugées (Navire Valencia, Pisciculture Lambel et pollution de l’estuaire de La Loire par Total-Donges) et deux relatives à des navires sont en cours (Tian Du Feng et Latvian Shipping Cie).
Dordogne : Le groupe régional, dont l’activité a été un temps réduite compte tenu des incertitudes sur la vie de l’association au niveau national, a toutefois continué à fonctionner et à poursuivre ses objectifs dans le bassin de la Dordogne.Contact TOS Dordogne :
[email protected]
(Frédéric Serre).
Franche-Comté : l’action de TOS Franche Comté se confond avec celle du collectif « SOS Loue rivières Comtoises » et particulièrement lors de l’organisation de la manifestation de Goumois en mai 2011, le recours au tribunal Européen, les réunions avec les services préfectoraux etc. L’action 2012 sera renforcée, avec notamment des actions sur la Bienne, conjointement avec l’AAPPMA La Biennoise.Contact TOS Franche-Comté :
[email protected]
[email protected]
[email protected]
Basse Normandie : La délégation régionale de Basse-Normandie qui a été créée en 1988 ne compte actuellement que quelques membres. Avec les problèmes de TOS au niveau national, beaucoup ont quitté l’association. Une relance auprès des anciens membres en se servant des fichiers d’anciennes adresses est prévue.Contact TOS Val de Loire : [email protected]
Pyrénées :
Contact TOS Pyrénées :
[email protected]
Composition du bureau national :Président : Lucien Drouot – [email protected]
Vice-Président : François Grebot – [email protected]
Secrétaire générale :
Christel Bulthé – [email protected]Secrétaire administratif :
Thierry Valet – [email protected]Commission pollution et nuisances :
F. Grebot
[email protected]
Jura : Bienne, pas de fermeture de la pêche
Les mortalités importantes de truites survenues sur la Bienne (Jura) depuis plus d’un mois, continuent toujours. Contrairement à ce que nous avions relaté sur notre site, l’AAPPMA la Biennoise n’envisage pas de fermer la pêche sur les 24 km gérés par cette association. Les résultats des analyses de poissons prélevés par l’Onema ne sont toujours pas connus et il convient donc de rester très prudent. Il est fort probable en revanche que la consommation du poisson soit interdite, comme cela s’est passé sur la Loue.
Il est encore trop tôt pour affirmer que les causes des mortalités sur la Bienne sont similaires à celles de la Loue ou du Doubs. On peut toutefois observer plusieurs similitudes, comme le fait que les truites soient touchées au printemps, bien après la période de reproduction, ou encore que l’état général des poissons agonisants sont couverts de mycoses. Il faut en revanche bien comprendre que ces mycoses (saprolegnia) ne sont que des agents pathogènes opportunistes, qui au final tuent les poissons, mais ne sont pas responsables de leur affaiblissement au départ.
Si la thèse d’une similitude avec ce qui s’est passé sur le Doubs se confirme, le risque de voir la situation se dégrader sur la basse rivière d’Ain, dont la Bienne est un affluent, dans les années à venir est à craindre. Souvenons-nous que sur le Doubs, le parcours de Grand’Combe des Bois (aval du barrage du Châtelot) avait été le premier touché en 2009. En 2010, le “mal” avait traversé la retenue de Biaufond (200 ha), puis celui de la Goule (70 ha), pour toucher l’ensemble du parcours de Goumois et en 2011, c’était au tour des 35 km du Doubs suisse puis du Doubs français en aval jusque dans la région de Montbéliard. Soit plus de 60 km ! Trois ans après les premières mortalités massives sur la Loue, personne ne peut affirmer catégoriquement de quoi sont morts les poissons. La responsabilité des cyanobactéries tant pointée du doigt, ne seraient pas la seule en cause. Le rôle des molécules chimiques issues de la pollution dues aux activités humaines, encore très mal connu des scientifiques aujourd’hui pourrait contribuer à une cause générale multifactorielle complexe. Pour autant, sur la Bienne comme ailleurs en Franche-Comté, les causes de pollutions sont bien identifiées. Assainissement insuffisant des eaux usées (sur la Bienne cela saute aux yeux), agriculture en système karstique, traitement du bois, sont autant d’éléments composant le Chao que l’on vit actuellement.
Ceux qui attendent des réponses rapides à toutes les questions qui se posent risquent d’être déçus. C’est là toute la difficulté des dossiers de la Bienne, de la Loue, de l’Ain et du Doubs. Et cela permet aussi à l’administration de jouer la montre avant de s’attaquer aux causes, qui de toutes évidences se rattachent toutes à un mauvais état écologique de nos rivières.
Philippe Boisson

Les sept familles de la pêche – Les pressés
Notre série de portraits des caractères de pêcheurs continue. Après les “indiens”, voici le portrait du pêcheur “pressé”. En attendant les “mythos”, les “équipés”, les “scientifiques”, les “méfiants” et les “viandards, que vous découvrirez bientôt dans ces colonnes, prenez le temps de vous pencher sur la psychologie de “l’homme pressé”. Dépêchez-vous avant qu’il ne parte troubler d’autres cours d’eau.
par Vincent Lalu
C’est l’histoire d’un petit homme plutôt calme et posé qui prenait son temps dans la vie mais se mettait à courir dès qu’il arrivait à la pêche. Il était parisien mais avait ses habitudes sur les rivières de Franche-Comté où l’on pouvait le voir se hâter de mars à janvier. Le petit homme était un pêcheur pressé qui prétendait appliquer son empressement à toutes sortes de poissons, des plus petits au plus gros. Pour lui, tous, qu’ils soient truites, ombres, sandres, perches ou brochets, se devaient d’être capturés de la même façon, à la hussarde, sans trop réfléchir ni tergiverser. Sitôt vu, sitôt pris était la devise qu’il croyait pouvoir faire sienne. Sans admettre que sa méthode était à la fois expéditive et tout à fait infructueuse. Au point que la plupart des pensionnaires de la Loue, du Doubs, du Cusancin ou du Dessoubre, les plus gros comme les plus petits, n’appréciaient que rarement de découvrir le plancher des vaches en sa compagnie. Le petit homme avait des circonstances atténuantes. Toujours les mêmes : il avait trop rêvé ces retrouvailles avec la rivière, au bureau dans des réunions sans intérêt, à la maison en descendant les poubelles, ou en s’endormant devant la télé, qu’il était comme ces amants impatients qui trébuchent dans l’escalier : la précipitation l’empêchait d’être au rendez-vous de sa passion. Du coup, le petit film qu’il s’était repassé cent fois dans la tête, celui de la truite impossible, avec son minuscule gobage sous la branche, son lancer en roulé parfait et la French noire qui passe au millimètre et disparaît dans la gueule du monstre, toujours le même monstre, virait au cauchemar dès qu’il s’agissait de le tourner pour de vrai.
Presque toutes les versions relevaient sans contestation possible du registre comique, mais on riait toujours à ses dépens et il aurait même pu arriver quelquefois que cela se termine mal. Version 1 : pour ne pas perdre de temps, il a monté sa canne et sa ligne pendant qu’il courait vers la rivière. Et maintenant la soie refuse de fuser parce qu’il a oublié de passer dans deux ou trois anneaux. Version 2 : il a fait si vite que le scion était encore dans la porte de la voiture quand il a claqué la portière.
Version 3 : il était fin prêt mais a juste oublié de serrer le frein à main de la voiture, qui du coup tient absolument à l’accompagner au bord de l’eau et peut-être même plus loin. Des versions comme ces trois-là, il y en avait beaucoup d’autres. Il lui arrivait même de se les passer en boucle quand le découragement le gagnait. Et il étendait l’inventaire de sa déprime à la généralité de tout ce qu’il étaitcapable de rater : une sauce, une requête, une idylle, un créneau. Et le petit homme faisait ce constat amer qu’à défaut de vivre il gâchait. Passant à côté du meilleur par gloutonnerie de la vie. Tout ce qu’il entreprenait, la pêche comme le reste, il l’exécutait avec la sensualité d’une tondeuse à gazon, l’impatience du chronomètre, se rendant compte après coup et donc trop tard que se ruer vers la truitelle qui gobe à l’autre bout du radier vous condamne à marcher sur la mémère qui nymphe à vos pieds.
Il avait pourtant connu des pêcheurs à la fois pressés et efficaces. Deux plus particulièrement qui étaient de la génération des pêcheurs professionnels condamnés à pêcher le plus vite possible pour les besoins du commerce. Mémé Devaux était en train d’effectuer son premier faux lancer quand vous en étiez encore à vous demander quelle jambe du wader vous alliez enfiler en premier. Il l’avait ainsi vu prendre dix truites en dix minutes, histoire de leur montrer, à lui et à un journaliste de passage, à quel genre d’artiste ils avaient affaire. Puis considérant que cette dizaine suffisait à la démonstration, le magicien de Champagnole avait replié sa gaule jusqu’à l’heure de l’apéro. Dans le genre “je dégaine plus vite que mon ombre”, Henri Bresson et ses cuissardes de meneuse de revue n’était pas mal non plus. Il impressionnait son monde par cette aptitude à aller plus vite que son ombre sans mettre le poisson en fuite. Il se souvenait ainsi d’une partie de pêche sur le haut Ognon, une fin de mois d’août, où les dorsales des truites traçaient leurs sillages de stress à la surface d’une couche d’eau ridicule.
Bresson lui avait prouvé ce jour-là qu’il était même capable d’approcher du poisson dans une flaque. Mais ces deux-là étaient vraiment l’exception. Tous les autres grands pêcheurs qu’ils fréquentait étaient plutôt du genre à attendre les grosses pièces autant de temps qu’en requérait leur capture. Ils les entendaient se gausser de ces collectionneurs de truitelles qui comptaient les poissons comme on enfile les perles. Eux ne vivaient que pour la pièce unique, celle que l’on attend des mois et que l’on regrette des années. Et les surnoms qu’ils avaient gagnés à cette école de patience (“le tronc”, “le tuf ”, “le bâton”) témoignaient de leur capacité à se fondre dans le décor de la traque.
Hélas, leur pêche n’était pas pour lui. Vous imaginez faire six heures de route pour se transformer en lichen. Lui était pressé par nature et par obligation. Il ne pouvait perdre de temps à attendre un improbable poisson trophée qu’il se pressentait incapable de maîtriser. Et puis vint le miracle. Il arpentait sans conviction la rive suisse de Goumois à la recherche d’un gobage, quand, au lieu dit “la place à charbon”, il lui sembla voir un remous en bordure de retourne. Il était à la fin de sa semaine de pêche et les échecs successifs faisaient qu’il courait un peu moins et avait pu de ce fait apercevoir le mouvement de ce qui s’avéra être une très grosse truite. Il ne se souvenait pas d’avoir vu un poisson aussi gros, sauf peut-être dans la réserve du gave à Lourdes. Elle était à la fois très longue et très large, avec une tête bien proportionnée et une gueule dans laquelle aurait pu entrer une bouteille de Romanée. Une manière de petit miracle fit qu’il parvint à prendre place sur un rocher à peu près stable sans éveiller l’attention du poisson.
Que faire maintenant ? Il essaya de repenser aux conseils généreusement distribués lors des longues soirées d’après coup du soir, des conseils qu’il avait entendus mille fois mais dont il était incapable de se souvenir tant il ne pensait pas avoir à s’en servir. Dans un demi brouillard lui revint pourtant cette recommandation de Jérémie Dujonc alias “le tronc” : “Si tu bouges une oreille, la truite se barre et tu la revois dans douze mois. Ne respire pas, ne te mouche pas, pense que tu es la Victoire de Samothrace. Et, surtout, attends bien qu’elle ait le dos tourné pour poser ta mouche.” Les paroles du “tronc” tournaient dans sa tête beaucoup plus vite que la truite qui, elle, prenait son temps, ouvrant parfois la gueule pour y engloutir une nymphe, ou baillant seulement aux corneilles pour se remettre d’une sieste dont sa robe portait encore la trace. La truite ne paraissait pas dérangée. Et lui qui avait calé des centaines de truites en trente ans n’en revenait pas d’être là, prêt à affronter ce poisson de légende qui ne s’offusquait pas de le découvrir, jouant les statues un soir de tremblement de terre. Il lui sembla qu’une tête orange était vraiment too much pour une dame de cette extraction. Mais comme il voyait assez mal sous la surface de l’eau (à la différence du “tronc” et du “tuf” qui, paraît-il, voyaient les truites sous les pierres), il finit par se résoudre à monter sur une pointe en 16/100 une grosse pheasant tail affublée en tête d’un fort joli toupet du plus bel oranger. La truite prenait son temps. Elle faisait gentiment le tour de sa retourne, profitant comme un prisonnier que l’on vient d’extraire de son cachot des quelques rayons de soleil de cet après-midi finissant. Lui faisait de son mieux pour se hâter lentement. Tout à l’émotion de ce premier succès (avoir réussi à se placer devant un tel poisson sans le faire fuir), il mit le peu d’énergie qui lui restait à mettre ses idées et son matériel en ordre. A intervalles réguliers, une petite voix lui disait : « Pas pressé, pas pressé. » Et lui répétait docilement : « Pas pressé, pas pressé. » Une première fois il balança sa grande nymphe comme il put, en bricolant deux ou trois faux lancers qui produisirent un plouf assez lamentable. De quoi faire fuir le plus curieux des goujons.
Mais la truite, qui était décidément de bonne composition, fit comme si de rien n’était. Il récupéra sa mouche pendant qu’elle tournait la tête. Et se souvint que le lancer “arbalète” pouvait, dans sa situation, être un recours efficace. Sa première tentative fut catastrophique. La grosse mouche, saisie à l’envers, s’enfonça profondément dans son pouce. “Pas pressé, pas pressé”, répéta la petite voix pendant qu’il s’arrachait la moitié du doigt.
La troisième tentative fut la bonne. La grosse nymphe s’éleva gracieusement dans le ciel et se posa avec discrétion à deux mètres du poisson, qui amorçait justement son virage. Il vit distinctement l’énorme gueule s’ouvrir alors qu’elle venait vers lui et ferra juste à temps pour que la pheasant tail échappe aux puissantes mâchoires de la fario. Il venait de rater la truite de sa vie par excès de précipitation. “Trop pressé, trop pressé”, dit encore la petite voix. “Ta gueule”, répondit le petit homme en faisant mine de jeter canne et épuisette dans le Doubs. Mais il se ravisa en se disant qu’il n’avait pas vu le poisson s’enfuir.
La truite, qui lui voulait du bien, était maintenant attablée sur des spents de mouches de mai. Il se rua sur l’une de ses boîtes à mouches dont il déversa, par mégarde, l’essentiel du contenu dans le courant voisin, ne sauvant qu’une grande Danica qu’il se mit en devoir d’attacher en lieu et place de la pheasant tail. Il tremblait maintenant comme un saule et la petite voix ne le lâchait plus. Un faux lancer, deux faux lancers, la mouche de mai amerrit sous le nez de la grande zébrée, qui s’en saisit brutalement. La suite se raconte au ralenti. Le pêcheur ferre, la mouche se plante dans la lèvre supérieure du poisson, qui se retourne dans une gerbe d’écume et prend cette fois le large avec cette décoration que lui envieraient bien des amateurs de piercing. Quant au petit homme, il contemple hébété la torsade de nylon, vestige d’un noeud monté à l’envers. “Trop pressé, trop pressé…”
Signé Radix
Cela fait 40 ans que Jean-Michel Radix vit au rythme du Haut-Doubs. Sa rivière nourricière pour laquelle il se bat, avec l’énergie du désespoir et la ténacité d’un bâtisseur. Histoire d’une passion.
De lui, dans un siècle on dira : Radix, bien sûr qu’il a existé. J’ai même un grand père dont le père l’a rencontré quand il semait des pierres dans la rivière pour faire des maisons aux poissons.
Jean-Michel Radix, 53 ans retraité de l’armée de l’air est bien une manière de petit Poucet. Seulement les petits cailloux qu’il sème dans le Doubs pèsent entre 50 et 200 kg. Ce sont plutôt des rochers du genre de celui que le pauvre Sisyphe remontait sur sa colline. La puissance métaphorique de leurs exploits respectifs est la même : chacun s’emploie à infléchir le cours de l’Histoire, avec cette même obstination désespérée qui fonde les grands mythes. A l’inverse de Sisyphe, la pente est l’alliée de Radix. Mais c’est la seule, tout le reste ou presque est contre lui, et pas seulement le relief mais aussi la pollution, la sécheresse et les mauvaises manières des hommes. La pente est dans le bon sens, mais pas l’Histoire.Pourtant Radix insiste. Avec une barre à mine et un diable, il fait rouler ses cailloux dans le lit du Doubs. D’abord une grosse pierre plate pour les fondations puis les autres disposées de telles façons que les truites y élisent domicile. S’il a été correctement aménagé le HLM à truites sera habité en moins de deux jours. Rien qu’en 2009 Radix en a construit une bonne centaine, à cinq rochers par maison le calcul est vite fait. Pourtant Radix n’est pas le genre à la ramener. Seuls ses amis de la Franco- Suisse, Christian Triboulet le président et Patrice Malavaux le garde pêche sont au courant.

Franche-Comté: Une année noire pour les cours d’eau de première catégorie
Depuis le début des mortalités importantes de poissons sur la Loue et dans une moindre mesure sur le Doubs franco-suisse (voir notre dossier dans notre précédent numéro), la haute rivière d’Ain a subi à son tour un développement de cyanobactéries toxiques causant une forte mortalité de poissons de toutes espèces (truites, ombres, loches, chabots, vairons). Un arrêté préfectoral, pris le 26 août, a défini la zone concernée, qui débute aux Granges Bruant au niveau de Montigny-sur-Ain et se termine à l’entrée de la retenue de Blye. Ce secteur, qui correspond à la partie aval de la haute rivière d’Ain, se dégrade depuis de nombreuses années. Autrefois, il s’agissait de la “zone à ombres” parfaite de la haute rivière d’Ain, avec de grandes gravières et de l’eau fraîche toute l’année. Jusqu’à cet été, une population relictuelle d’ombres subsistait très difficilement et le parcours était connu pour abriter quelques belles truites. Ce qui se passe aujourd’hui sur ce parcours démontre une fois de plus que la qualité des eaux se dégrade. La limite de survie des poissons, comme les espèces citées plus haut, se décale chaque année un peu plus vers l’amont. Ce nouvel épisode confirme cet état de fait alarmant. Comme toujours avec les développements de cyanobactéries toxiques, les causes de leur présence sont multiples. Néanmoins le mauvais fonctionnement des stations d’épuration du secteur (celle de Montigny-sur-Ain pose des problèmes depuis des années) y est sans doute pour quelque chose, tout comme l’agriculture. Les services de l’Etat, la Fédération de pêche du Jura et les associations (FNE, CPEPESC) se mobilisent pour comprendre l’origine du problème et prendre les mesures qui s’imposent.
Pêche électrique d’inventaire sur la Loue :
un résultat sans surprise Ce fut l’une des plus importantes pêches électriques d’inventaire réalisée sur la Loue, avec une quarantaine d’agents de l’Onema, de l’ONCFS de la DDT et des collectivités locales, présents pour vérifier enfin l’ampleur des dégâts suite à la forte mortalité de poissons constatée en début d’année.
Le directeur général de l’Onema, Patrick Lavarde, avait fait le déplacement. Bel effort pour le patron de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques, qui ne s’est pas attardé au chevet de la belle rivière, juste le temps de réciter un discours “officiel” devant les caméras de France 3 Franche-Comté, c’est-à-dire celui de la préfecture du Doubs, à savoir que ce qui s’est passé est dû à une faible pluviométrie et à un concours de circonstances naturelles. Même les agents des Renseignements généraux étaient sur place… pour tenter d’infiltrer les associations de défense de l’environnement. Heureusement ils ont été démasqués rapidement.
Voici pour l’ambiance… électrique elle aussi ! Ce qui ne ment pas, ce sont les faits. Une pêche électrique menée de main de maître par les agents de l’Onema et de l’ONCFS. Un véritable mur qui ne laissait que peu de chances aux poissons. Si la station de Mouthier-Hautepierre en amont de la rivière montrait une biomasse convenable, en aval, les stations d’Ornans (aval immédiat du Moulin de l’Omelon) et de Cléron – sur le parcours privé de la comtesse de Cléron, excusez du peu – ont révélé la quasi-absence de poissons adultes et un faible taux de juvéniles.
Après trois passages en règle, quelques dizaines de truites et d’ombres, dont plus des deux tiers de juvéniles, se retrouvèrent dans les bacs verts de l’administration. Il faudra attendre octobre pour avoir des informations sur le résultat de ces pêches. L’Etat aura beaucoup de mal à continuer de minimiser la catastrophe, en raison, d’une part, d’un nombre important de spectateurs de tous bords lors de ces pêches et, d’autre part, de cette bredouille historique. Les chiffres de 80 % de mortalité des poissons adultes, sinon plus, avancés par la simple estimation de nombreux connaisseurs de la Loue, devront être confirmés. Certes, la présence de juvéniles est rassurante, et l’administration ne manquera pas de se raccrocher à cette frêle branche pour préparer le retour à un bon état écologique du cours d’eau.
La méthanisation, une nouvelle menace pour la Loue Le projet d’unité de méthanisation de Reugney, situé sur le plateau d’Amancey, représente une menace environnementale supplémentaire pour le bassin versant de la Loue, rivière déjà bien fragilisée. Sous couvert d’avancées écologiques (biogaz, « valorisation des lisiers »), cette installation agro-industrielle est d’autant plus dangereuse que le procédé prévu est déjà technologiquement obsolète. Positif au plan énergétique, ce projet n’en constitue pas moins une aberration pour la sauvegarde de la qualité des eaux et desprairies. En effet, il prévoit l’épandage de produits plus nocifs, parce que beaucoup plus solubles et entraînables par les eaux (nitrates, phosphates) que les effluents agricoles traditionnels actuellement produits et épandus sur ce secteur du bassin versant de la Loue. Cette objection est flagrante tant au niveau qualitatif (augmentation de l’entraînement dans le sol karstique de l’azote « méthanisé » par rapport à l’azote issu de fumier) que quantitatif (apport de matières fermentescibles non agricoles actuellement extérieures au bassin versant). Le dossier technique renferme d’ailleurs bien des lacunes à ce sujet. Fallait-il masquer certaines réalités ? Il faut rappeler que le principe de la méthanisation réside dans le mélange d’effluents agricoles (fumier/lisier) avec d’autres matières organiques (déchets de l’industrie agroalimentaire, déchets verts) pour qu’il y ait fermentation et production de gaz. La partie restante (le digestat), équivalente pour l’environnement à du lisier de porc, plus nocif que les fumiers, est épandue aux alentours de l’unité. Les parcelles visées par cet amendement devront supporter en plus des produits azotés issus des élevages locaux, ceux des matières organiques exogènes, puisque le processus de méthanisation ne consomme pas d’azote mais le transforme en une forme plus nocive.
L’équivalent de trois porcheries industrielles
En l’état, le projet représente l’équivalent en pollution de trois porcheries industrielles, telle que celle de Bolandoz ou de Septfontaines (d’environ 3 000 porcs chacune NDLR) ! Ce qui ne pourra que contribuer à apporter encore plus de nutriments dans la Loue et à y augmenter l’eutrophisation déjà galopante. Pourtant des solutions alternatives, développées chez nos voisins Suisses (et bientôt en Bretagne), existent pour concilier la protection des eaux et des prairies avec la production d’énergies renouvelables à partir de biogaz en exportant les excédents d’azote, après desséchage, hors du bassin versant vers des zones déficitaires. La CPEPESC* s’interroge : Comment un tel projet, aussi imparfait et allant à l’encontre du développement durable et des critères de l’AOC Comté, peut-il être autorisé en l’état ? Et pourquoi bénéficie- t-il d’aides publiques de l’Ademe et surtout du conseil régional de Franche-Comté (300 000 euros, NDLR), dans un contexte où tout le monde prétend s’émouvoir du sort de la Loue ? Vous trouverez l’argumentaire global de la démonstration qui est faite ici sur le site Internet de la CPEPESC.
Commission de protection des eaux du patrimoine, du soussol et des chiroptères (www.cpepesc.org)