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  • Epidémie de septicémie hémorragique virale dans une pisciculture du Jura, plusieurs réservoirs touchés

    Epidémie de septicémie hémorragique virale dans une pisciculture du Jura, plusieurs réservoirs touchés

    Peut-on jouer avec le feu sans se brûler ? Visiblement, non. Dans l’est de la France, les élevages de truites sont sous contrôle des services vétérinaires suite à une épidémie de septicémie hémorragique virale. Une maladie qui soulève de nombreuses questions de fond et qui remet en cause l’évolution même de la pêche à la mouche en France et de la protection de l’environnement.

    Par Philippe Boisson

    L’année 2013 commence mal dans l’est de la France. Courant janvier, la mairie de Socourt (Vosges) gérante d’un réservoir de pêche à la mouche, tire la sonnette d’alarme. Environ deux cent truites flottent le ventre en l’air. Cette mortalité exceptionnelle fera l’objet d’analyses par les services vétérinaires. La septicémie hémorragique virale (SHV), maladie que l’on croyait éradiquée du territoire national, reprend du service. La SHV est une maladie à déclaration obligatoire, comme le veut le Code de l’Environnement. Nous ne pouvons que féliciter Jean-Luc Martinet, Maire de Socourt, ainsi que Jean-Louis Thomas, responsable du plan d’eau, d’avoir au plus vite prévenu la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations des Vosges (DDCSPP) et d’avoir jouer la plus totale transparence. Cela a permis à d’autres plans d’eau présentant des poissons malades ou morts, d’engager une procédure de contrôle. Ainsi, à l’heure où nous écrivons ces lignes, nous savons que le réservoir de Wittenheim dans le Haut Rhin a été fermé au public et que des poissons sont en cours d’analyse. Le réservoir de Saint-Louis (Haut-Rhin) est également sous surveillance et fait l’objet d’un arrêté préfectoral. La maladie proviendrait d’une pisciculture située dans le Jura. Cet établissement compte parmi ces clients de nombreux réservoirs, d’où la contamination de plusieurs plans d’eau, ainsi que bon nombre d’AAPPMA. Afin de bien prendre conscience de la gravité de cette maladie, nous publions en annexe le courrier d’information que nous avons reçu du Maire de Socourt le 5 février 2013.


    Le statut “d’eaux closes” en question

    Cet épisode soulève une multitude de questions et rappel les risques que prennent les pêcheurs en déversant des truites d’élevage dans les cours d’eau ou les plans d’eau. La grande majorité des réservoirs de pêche à la mouche français sont sensés être des “eaux closes”, coupées des milieux naturels. En pratique, la plupart bénéficient de ce statut, alors que, sur le terrain, tout le monde peut constater qu’il n’en est rien. Il suffit de chercher un peu pour tomber sur un tuyau ou une petite rigole qui permet au lac d’évacuer son trop plein. Nous connaissons tous des réservoirs où ce trop plein fini quelques mètres plus loin, dans les rivières, y compris des rivières à salmonidés sauvages en tête de bassin (cherchez un peu et vous verrez…). Nous avons contacté des spécialistes en pathologie des poissons. Ils sont unanimes pour dire que dans une rivière qui ne pose pas de problèmes particuliers, des poissons sauvages n’ont aucune raison de contracter une SHV. En revanche, ils reconnaissent volontiers qu’avec des poissons immunodéficients comme le sont ceux de la Loue, du Doubs ou de la basse Bienne, les risques sont très importants. La truite fario, l’ombre, le brochet et le corégone peuvent être touchés par ce virus. Je voudrais rappeler que sur la Loue, les premiers poissons observés malades ou morts en 2009, l’ont été au niveau du ruisseau qui passe sous la route en rive droite à l’entrée du village de Lods. Ruisseau sur lequel est implanté la pisciculture Cote quelques mètres en amont. Aujourd’hui encore, plus de quatre années plus tard, il reste une population de truites et d’ombres en amont (amont du village de Lods, Mouthier-Haute Pierre et gorges de Nouailles), alors qu’en aval, la Loue prend des allures de déserts pisciaires. Certes, c’est bien l’état de pollution de la Loue qui rend les poissons fragiles et la pisciculture ne fait qu’aggraver les choses. La présence de réservoirs au bord des cours d’eau, en têtes de bassins fait courir un risque très important aux rivières. Les pêcheurs à la mouche doivent comprendre cela, sans se réfugier derrière un prétexte fallacieux.

    Le monde obscur de la pisciculture

    Le retour de la SHV a au moins permis de mettre en évidence certaines dérives, que les pêcheurs doivent également connaître. Les contrôles sanitaires sont le plus souvent annoncés quelques jours à l’avance, ce qui laisse le temps aux pisciculteurs d’éliminer les poissons malades. Pis, les services concernés poussent les exploitants à faire de l’auto contrôle, faute de temps et de moyens… Ces sites sont privés. Personne ne peut y rentrer sans autorisation. Dans l’affaire du réservoir de Socourt, c’est la bonne volonté des gestionnaires du plan d’eau qui a permis de réagir vite et d’enrayer l’épidémie. Ce qui se passe dans les piscicultures échappe aux fédérations de pêche comme à l’Onema ou à l’ONCFS. Comme les réservoirs, les élevages communiquent avec les milieux naturels, sur des zones protégées car près des sources des rivières. Actuellement, les services de l’Etat passe au crible tous les établissements en Franche-Comté et les langues se délient. On apprend par exemple que tous les poissons ne sont pas produits sur place et qu’il est courant que certains pisciculteurs achètent des poissons parfois très loin, hors de France. Certains propriétaires de plan d’eau se vantent d’acheter des truites arc-en-ciel adultes à trois euros le kilo. Comment ces poissons peuvent-ils être sains à ce prix et mangent t-ils ? D’où viennent-ils ? En huit ou dix heures de camion, je vous laisse imaginer la provenance. On est dans l’affaire des lasagnes Findus… Pendant que les DDCSPP cherchaient à en savoir plus, l’actualité de la mi-février annonçait la possibilité de nourrir les poissons d’élevage avec des farines animales. C’est mieux qu’avec du bar sauvage, mais on imagine bien ce que ce choix peut susciter comme dérives…

    Demande de prise d’arrêtés préfectoraux

    Le Collectif SOS Loue & Rivières Comtoises a demandé aux quatre préfectures franc-comtoises que soient pris des arrêtés préfectoraux pour interdire l’introduction de truites d’élevage dans les rivières avant l’ouverture de la pêche, le 9 mars. Cette demande rappelle en outre aux services de l’Etat la réglementation en vigueur sur la plupart des cours d’eau de première catégorie de la région :
    – Article 6C-05 du Sdage : “Les organismes chargés de la gestion de la pêche en eau douce favorisent une gestion patrimoniale du cheptel piscicole qui s’exprime selon les principes essentiels suivants : les souches génétiques autochtones et les réservoirs biologiques doivent être préservés,…”.
    – Sont classés en réservoirs biologiques la totalité du Dessoubre, le Doubs Franco-Suisse, la Loue dans sa partie amont et ses affluents, la haute rivière d’Ain et ses affluents, pour ne citer que ces exemples.
    – La Directive Cadre Européenne sur l’Eau fait obligation pour l’Etat de protection des réservoirs biologiques et de restauration du bon été écologique, évidemment incompatible avec les mortalités pisciares.

    A l’heure du bouclage de cet article, les préfectures n’ont toujours pas donné leur réponse. La fédération de
    pêche du Jura, a choisi dans un premier temps de soumettre les pisciculteurs à la transparence. Ils devront indiquer la provenance des poissons et la fédération sera en droit de réaliser un prélèvement pour analyses. Les dates de déversements ainsi que l’identité des pisciculteurs doivent être communiquées à l’avance à la fédération. Après ce qui s’est passé sur les cours d’eau franc-comtois, il est inconcevable et surtout illégal d’introduire des truites d’élevages dans ces rivières. Les poissons de la Loue sont toujours affaiblis et en dépit d’excellentes conditions lors de la fraie cet hiver, les truites continuent de mourir.

    Les pays de UE, hors la loi

    Adhérer à l’Union Européenne, cela donne des droits, mais aussi des devoirs. Rois de la bassine d’arc-en-ciel, de farios et d’ombres dans des milieux soumis à la DCE et à la notion de réservoirs biologiques, l’Autriche et la Slovénie oublient qu’ils ont des devoirs vis-à-vis de cette Europe qui leur a donné des milliards d’euros pour développer des activités commerciales. Cela saute aux yeux en Slovénie, où la plupart des gîtes de pêche, refaits à neuf avec nos impôts, accueillent des touristes pêcheurs venus pratiquer leur loisir en toute illégalité. Avec un tel développement de piscicultures et des taux d’empoissonnement surréalistes, comment ces pays peuvent-ils éviter les épidémies de SHV ou de NHI ? A court terme cela conduit à la disparition des populations de truites et d’ombres sauvages. C’est inéluctable, et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé dans certaines rivières. Comment des pêcheurs à la mouche digne de ce nom peuvent-ils cautionner de telles pratiques ?
    Certes, la gestion de la pêche en France laisse fortement à désirer, mais ce n’est pas une raison pour se permettre de faire pire ailleurs. L’échéance de la DCE en 2015 se traduira par des amendes colossales, estimée à plusieurs milliards d’euros, payées à l’UE par la France. Et tous les pays de l’Union qui n’ont pas pu redresser la barre de la qualité de l’eau seront soumis aux mêmes amendes.

    L’exemple de la Suisse

    En Suisse, les introductions d’espèces exogènes sont interdites en eaux libres comme en eaux closes. Même si ce pays n’est pas toujours un exemple d’écologie (bien des rivières ont été canalisées dans le but de gagner de la place au fond des vallées), la Suisse ne joue pas avec le feu en ce qui concerne les élevages de truites.

    Nous publions de larges extraits du courrier, rédigé par Jean-Luc Martinet, maire de Socourt qui relate les faits qui se sont déroulés dans le plan d’eau de la commune. Ce courrier, daté du 5 février 2013, est très informatif à propos du virus, de sa propagation ainsi qu’au sujet des traitements éventuels pour s’en débarrasser. Ce courrier était destiné aux habitués du plan d’eau et aux propriétaires d’autres plans d’eau.
    “Vous n’êtes pas sans savoir j’imagine les difficultés que rencontre actuellement le réservoir de pêche à la mouche de Socourt. Celui-ci est en effet fermé provisoirement suite à une forte mortalité de truites arc-en-ciel. Si ce triste épisode est désormais derrière nous, il faut savoir que près de 200 poissons ont été retrouvés morts et évacués. Dans le but de faire la transparence sur ces événements, la Commune a fait procéder à une analyse d’eau et à une analyse de sept truites par le Laboratoire Départemental d’Analyses du Jura à Poligny (39), (qui dépend du Conseil Général), l’un des sept laboratoires agréés en France pour les analyses de poissons. Après deux semaines d’investigations, les scientifiques ont fini par identifier avec certitude l’origine de la mortalité : SHV, autrement dit « septicémie hémorragique virale ». Sans danger pour l’homme, y compris pour celui qui consomme le poisson, la SHV est l’équivalent de la grippe chez l’homme. Mais personne ne sait aujourd’hui traiter le virus chez le poisson. Les truites qui n’ont pas succombé, et elles sont nombreuses, sont désormais immunisées mais sont devenues des porteurs sains. Dès la publication des résultats, la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations des Vosges (ancienne DDASS) s’est emparée du dossier (jeudi 31 janvier). L’un de ses responsables est venu sur site dès le lendemain dans le but d’obtenir notamment une copie des factures de nos fournisseurs. En l’occurrence d’un seul pisciculteur, puisque depuis l’ouverture du réservoir en 2004, la commune de Socourt est restée fidèle à la même pisciculture. La visite de la DDCSPP du Doubs chez ce pisciculteur a permis d’établir la liste des plans d’eau et réservoirs alevinés depuis la fin de l’été. Conséquence, toutes les eaux closes concernées seront suivies par les services sanitaires de la même manière et avec la même nécessité de détruire le virus et les poissons qui en sont porteurs. Pour ce qui concerne Socourt, car c’est sur ce plan d’eau que porte toute notre attention vous l’imaginez bien, la pêche aurait pu rouvrir à condition de contraindre nos amis moucheurs à éviscérer sur place les truites conservées et à désinfecter l’ensemble de leur équipement avant et après la partie de pêche, car le virus se propage aussi par l’eau. Bien qu’envisageable, cette solution ne correspondait pas à notre vision des choses. (…) La mesure la plus spectaculaire porte sur la destruction des poissons encore présents dans le plan d’eau : salmonidés bien-sûr, mais aussi carnassiers, poissons blancs et crustacés car eux aussi sont peut-être devenus des porteurs sains du virus, même s’ils sont moins sujets à la SHV. Il n’était pas question pour nous en effet de laisser planer le moindre doute. S’agissant d’une eau close non vidangeable, plusieurs solutions opérationnelles ont été imaginées (pêche au filet maillant, utilisation d’un produit biodégradable) jusqu’au début de cette semaine. La DDCSPP, suivant en cela les recommandations de son référent national, nous orientait jusqu’à aujourd’hui encore vers l’utilisation d’eau de javel, purement et simplement, pour à la fois éradiquer les poissons et le virus (sur les poissons qui ne pourraient pas ensuite être récupérés). L’eau de javel ne présente aucun danger pour l’environnement, ses effets se seront dissipés au bout de quelques jours si elle est introduite en quantité raisonnable.
    Bien que brutale, cette solution nous paraissait conduire au meilleur résultat. Un résultat qui devait nous permettre d’envisager la réouverture du plan d’eau début avril avec toutes les garanties sur le plan sanitaire. Pour ce faire, la Commune a d’ores et déjà noué des liens avec un nouveau pisciculteur, détenteur d’un agrément sanitaire européen. Un professionnel basé dans le territoire de Belfort et qui travaille de longue date avec plusieurs pays européens : Suisse, Danemark … Problème, le référent national aquacole de la DDCSPP vient d’estimer à 10.000 litres concentrés à 48 % la quantité d’eau de javel nécessaire. Une solution qui, d’un commun accord, vient d’être abandonnée. Le risque était trop grand pour les plans d’eau voisins. Nous sommes dans l’attente de nouvelles propositions, mais devons désormais nous résoudre à n’envisager la réouverture pour le premier week-end d’octobre. Dans l’attente, la Commune indemnisera tous les pêcheurs qui ont subi, bien malgré nous, un préjudice au cours de l’automne. Avant l’épisode de mortalité, durant plusieurs semaines, les poissons malades ne mordaient plus. (…) Bientôt, cet épisode malheureux dont nous tirerons tous les enseignements ne sera plus qu’un mauvais souvenir. En cas de besoin, le responsable du réservoir, Jean-Louis Thomas (Email : [email protected]) se tient à votre disposition pour vous apporter tous les éléments dont vous pourriez avoir besoin, y compris si vous souhaitez avoir communication des documents dont nous disposerons d’ici quelques jours (analyses du laboratoire de Poligny, arrêté préfectoral …). La Commune n’a rien à cacher.”

    Jean-Luc Martinet, maire de la commune de Socourt.

  • Sur les traces du sandre

    Sur les traces du sandre

    Poisson passionnant, énigmatique, le sandre continue de fasciner de nombreux pêcheurs. L’engouement de la pêche à la verticale relance les passions à travers tout le pays. Où en est l’espèce plus de trente ans après son arrivée massive en France ? Comment se passe la cohabitation avec le silure, son prédateur ? Comment expliquer ses changements de comportement au fil des saisons ? Autant de questions que tous les pêcheurs de sandres se posent et auxquelles nous allons tenter de répondre.

    Par Philippe Boisson

    Vous vous demandez sans doute pourquoi le sandre, superbe prédateur de nos eaux douces, n’est pas plus présent dans les pages de votre magazine. A vrai dire, nous avions comme beaucoup d’autres pêcheurs un peu perdu sa trace, une fois passé l’âge d’or de sa pêche dans notre pays, il y a une bonne vingtaine d’années. Dans les pays voisins, notamment l’Espagne et la Hollande, il se prend encore de grandes quantités de sandres. Mais il faut comparer ce qui est comparable. Les sandres hollandais du Noordzeekanaal, de Gooimeer, de Joppe ou de Nieuwe meer, vivent pour une bonne partie d’entre eux en eaux saumâtres, dans des milieux immenses, très différents des nôtres. L’Espagne et ses grands lacs de barrage présente des milieux plus comparables aux eaux de notre pays. S’il se prend encore beaucoup de sandres sur le lac de Mequinenza, l’époque où un seul pêcheur pouvait prendre une cinquantaine de sandres par jour est révolue. La forte pression de pêche qu’à connue le lac ces quinze dernières années a fait chuter les statistiques de façon conséquente. Comme quoi, tout s’explique ! Alors le sandre français serait-il le premier à avoir fait les frais de la surpêche ? Sans doute, mais pour autant la situation n’est peut-être pas désespérée. Une fois le coup de feu des bonnes années, le sandre a su se faire oublier. Ce cuirassé fascinant a toujours attiré les pêcheurs les plus passionnés, car sa prise régulière n’est que rarement le fruit du hasard. Il y a chez ce grand percidé un côté mystérieux qui fait qu’en général on devient “addict” pour longtemps ! Le sandre est en effet un peu l’arlésienne des poissons carnassiers. Parfois on les trouve facilement, alors qu’à certaines périodes ils disparaissent totalement sans que l’on sache vraiment pourquoi. C’est donc une quête passionnante, que l’électronique embarquée dans le plus performant des bateaux ne saurait réduire à une simple cueillette.
    Philippe Collet et moi-même avons retrouvé l’espoir et même beaucoup plus, suite à notre rencontre avec le pêcheur belge Wim Van de Velde (voir Pêches sportives n° 73). L’homme qui pêche avec un compteur dans son bateau pour être sûr de se souvenir du nombre de sandres pris par jour nous est apparu comme un extraterrestre ! Cet habitué de la pêche en Hollande, en Belgique et en France (second de la Coupe du monde de pêche des carnassiers de Carcans-Maubuisson en 2002) nous avait alors expliqué en détail sa technique de pêche en verticale.

    Impatients d’essayer !

    De retour en Franche-Comté, pour ma part, et en Picardie pour Philippe, nous allions nous empresser de mettre à profit l’enseignement du maître, tout en échangeant nos expériences. Mes débuts en verticale se sont effectués en float-tube, sans échosondeur et en lac de barrage. Dans une eau à 5 °C avec des wadders en toile percés et un temps à ne pas mettre un chien dehors, l’affaire semblait bien mal engagée. J’ai bien failli repartir tout de suite, me demandant quelle idée avait bien pu me traverser l’esprit, quand soudain une tape franche dans la canne me ramena à la réalité. Un brochet d’une cinquantaine de centimètres s’était emparé de mon leurre souple après seulement quelques minutes de pêche.
    Encourageant, certes, mais les sandres ? Le premier se manifesta quelques minutes plus tard, suivi de deux autres, de quelques touches ratées et de deux poissons décrochés sous le float-tube. Sortie après sortie, les sandres réagissaient très bien à la technique de Wim, produisant quelques poissons à chaque tentative, toujours pratiquée de façon aléatoire, quant à la connaissance des lieux. Avec l’arrivée des grosses chaleurs, les choses ont bien changé. Les sandres ont quitté les postes de printemps et sont devenus très difficiles à localiser.
    L’emploi d’un écho-sondeur est dans ces conditions bien pratique pour retrouver quelques précieux indices.
    De son côté, Philippe Collet devait pratiquer une technique éprouvée, car il avait déjà rencontré Wim et Bertus Rozemeijer pour une partie de pêche en Hollande (qui s’était soldée par la prise de 79 sandres et 18 perches !), mais différente de la verticale car, depuis le bord, il s’agit plutôt de lancer-ramener.
    C’est une pêche que l’on pourrait qualifier de récréative que pratique Philippe, à pied le long des canaux,l’histoire de prendre l’air et de marcher un peu. Mais, qu’on ne si trompe pas, cette expérience en “approche légère” allait réserver bien des surprises. Premier constat, ces canaux, comme il en existe partout, semblent pour certains d’entre eux être peuplés de sandres dans une proportion que l’on sousestime parfois largement. Tout le problème consiste bien entendu à localiser les poissons. Sur ce point, Philippe est catégorique. Les touches ont lieu sur des postes bien précis. Le plus souvent, aucun signe extérieur ne permet de les différencier des autres parties de berges voisines. Philippe a même remarqué qu’il existe des “postes d’hiver” et des “postes d’été” sur un des canaux qu’il fréquente. Ces deux tenues ne sont distantes que de quelques centaines de mètres.
    En pratiquant régulièrement les canaux, on finit par suivre les bancs de sandres et à connaître leurs habitudes : touches sur le fond, entre deux eaux, animations rapides ou lentes, réactions à certains types de leurres, etc. Autre exemple marquant, celui du département de l’Yonne où certains canaux présentent des populations “anormales” de petits sandres, que les enfants prennent en quantités insolentes… à l’asticot en pêchant le gardon ! Les canaux semblent proposer aux sandres plusieurs avantages : pas de pêche professionnelle, peu de pêche à la ligne, du poisson fourrage en grande quantité et des zones de frayères convenables. Ce dernier point étant sans doute le facteur déterminant pour la présence ou non de notre prédateur. La pêche en canaux est déroutante tant que l’on ne sait rien de ce qu’il s’y passe,ensuite on se prend vite au jeu. Le but n’est pas d’y pêcher des journées entières, mais d’y passer une heure ou deux dans l’espoir d’enregistrer quelques touches. La pêche en rivière est tout aussi aléatoire hors périodes de crues, où il se prend de gros poissons en aval immédiat des piles de pont et, en règle générale, derrière tout ce qui coupe le courant. Sur ces postes bien connus, on assiste d’ailleurs au triste spectacle de la pêche au grappin par des individus peu scrupuleux. Par eaux basses, les poissons se répartissent beaucoup plus et seuls quelques spécialistes assidus obtiennent des résultats réguliers. C’est le cas sur quasiment tous les cours d’eau français, petits ou grands.

    Une situation stable en lac de barrage

    En lac de barrage, le sandre se développe très bien. Les lacsd’Auvergne (Garabit, Enchanet, Bort-les-Orgues, Saint-Etienne- Cantalès, etc.), mais aussi dans bien d’autres régions, abritent de très belles populations. Lors des pics d’activité, on se croirait revenu à la grande époque du sandre, où il suffisait de poser un vif ou un poisson mort sur le fond pour avoir un départ. Hormis lors de ces périodes que l’on estime toujours trop courtes, la pêche en lac de barrage n’est pas toujours facile, mais le poisson est là, ce qui est très rassurant ! La mode de la pêche en verticale sur le modèle hollandais suscite sur ces lacs un véritable engouement. La pêche au poisson mort manié, technique reine sur ces lacs durant plusieurs décennies, continue de donner d’excellents résultats. Elle permet toujours de prospecter les postes assez rapidement à la recherche de poissons actifs, et pas uniquement sur le fond. Les populations de sandres dans les grandes retenues (plus de 800 hectares) semblent stables, avec des hauts et des bas au fil des années. Cette espèce se plaît particulièrement dans ces grands milieux. Les introductions de sandres dans les grands lacs se sont très souvent soldées par une explosion des populations en des temps records. Quelques années plus tard, un équilibre est constaté avec des populations stables, mais revues à la baisse.

    L’énigme de la période estivale

    Les pêcheurs de sandres savent bien qu’après les pêches faciles de l’ouverture, et des quelques semaines qui suivent, les habitudes du carnassier changent avec l’arrivée des grosses chaleurs. Les sandres deviennent alors très difficiles à trouver en lac. Les postes fréquentés à l’ouverture semblent vides et, à toutes les profondeurs, même constat : les sandres deviennent introuvables. Les petits individus de 20 à 35 cm chassent toujours sur les postes à perches sur les bordures, mais ce n’est pas vraiment ces juvéniles qui nous intéressent. A partir de ce constat, plusieurs théories s’affrontent. La plus répandue veut que les sandres se suspendent dans la couche d’eau, durant l’été. Ce comportement a été validé par des pêches d’inventaire avec des filets verticaux, à plusieurs reprises. Il est étonnant de voir des sandres à trois mètres sous la surface et avec 60 mètres d’eau sous les nageoires ! Un autre facteur, qui n’est pas étranger à ce phénomène, est constaté dans de nombreux lacs, en été : la quasiabsence d’oxygène dissous en dessous d’une profondeur qui peut varier de façon conséquente d’un lac à l’autre. L’excès de matière organique crée une dystrophie dans de nombreux lacs français. Le milieu est alors déséquilibré et affiche un taux d’oxygène trèsréduit, qui souvent ne permet pas la survie des poissons. La couche de surface, éclairée par la lumière du soleil, produit encore de l’oxygène, mais elle a tendance à surchauffer en été. La couche où se tiennent les poissons est étroitement liée aux facteurs de température et d’oxygénation. Il est clair que, dans ces conditions exceptionnelles, l’alimentation des poissons est réduite au strict minimum. En tout cas, réfléchissez bien avant de pêcher toute la journée dans 25 mètres d’eau, dans un lac aux eaux noires qui a pris le soleil durant des semaines ! Autre théorie qui a ses partisans : le changement d’alimentation chez le sandre durant l’été. Le sandre mangerait plus d’écrevisses que de poissons durant l’été, notamment en cours d’eau. Ecrevisses ou pas, les sandres de nos rivières et fleuves ont des pics d’alimentation très courts en été et s’alimentent surtout la nuit, n’hésitant pas à venir chasser sur les radiers dans très peu d’eau.
    Ce comportement est très fréquent. Pour avoir souvent traîné sur ces lieux à la tombée de la nuit, je sais à quel point la rivière se réveille sur des postes qui paraissent juste bons à pêcher le goujon durant la journée. La conclusion de cette énigme semble plus logiquement s’orienter sur le fait que les sandres ne sont pas au mieux de leur forme quand l’eau est la plus chaude de l’année. Mais, comme rien n’est simple ni figé avec ce poisson, je ne peux passer sous silence les nombreux cas de prises de sandres en plein milieu de l’après-midi par 35 °C à l’ombre dans deux mètres d’eau ! Le carnassier le plus énigmatique de nos eaux n’a pas fini de nous faire naviguer par tous les temps et dans toutes les eaux ! Le plus gros défaut de ce poisson est de figurer à la carte des meilleurs restaurants. Mais notre animal ne manque pas de ressources, sait se faire oublier pour mieux réapparaître.