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    Les dérives harmonisées

    Les dates d’ouverture de la pêche en France, notamment celles concernant le sandre, le black-bass et l’ombre, permettent la pêche de ces espèces alors qu’elles sont encore préoccupées par la reproduction. On assiste alors à une véritable dérive de la part des pêcheurs qui, d’une part, ne respectent plus cette phase essentielle de la vie des poissons et, d’autre part, prennent l’habitude de réaliser les plus belles pêches de l’année durant cette période.
    Inquiétant…

     

     

    Par Jean-Marc Theusseret

     

     

     Après quelques années de recul et de nombreux témoignages au niveau national, le temps est venu de faire le bilan de l’ouverture de la pêche aux carnassiers, fixée désormais au second samedi de mai. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette date unique ne convient pas à toutes les régions ni à toutes les espèces piscicoles. La seule justification d’une date d’ouverture de la pêche réside dans le respect de la période de reproduction des poissons concernés. Cela comprend la ponte, bien entendu, mais également la maturité des oeufs et le temps nécessaire aux alevins pour qu’ils soient autonomes.

    C’est souvent ce dernier stade qui pose problème. Pour une raison obscure et sous prétexte d’harmonisation des dates d’ouverture de la pêche, la Fédération nationale pour la pêche en France (FNPF) et l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (ONEMA) ont choisi d’avancer la date d’ouverture de la pêche aux carnassiers. Fixée donc pour l’essentiel des départements au second samedi de mai, cette date est décalée d’un mois si on la compare avec l’ancienne date d’ouverture, qui durant des décennies avait lieu aux alentours du 15 juin. Venons-en aux faits.
    Dans de nombreux départements, notamment sur l’ensemble de la moitié nord de la France, le sandre et le black-bass soit sont sur les nids, soit défendent farouchement leur progéniture début mai.
    On voit alors, à l’ouverture et durant les semaines qui suivent, de nombreuses prises de sandres, généralement des mâles très sombres, qui se font prendre très facilement parce qu’ils défendent leur nid. Les pêcheurs ignorent pour la grande majorité à quel point il est grave de prendre un mâle sur un nid. Le rôle du mâle consiste essentiellement à charger sans cesse les prédateurs des oeufs que sont les chevesnes, rotengles, gardons, brèmes, etc. Un mâle prélevé sur un nid correspond à des milliers d’alevins qui ne verront jamais le jour.
    Idem pour le black-bass, qui défend farouchement ses alevins.

    Ces deux espèces sont les plus vulnérables à cette période de l’année. Alors on peut se demander pourquoi les instances de la pêche en France ont choisi cette date d’ouverture si précoce. La réponse en surprendra plus d’un. Il s’agit en effet de deux espèces non indigènes introduites dans nos eaux il y a bien longtemps. S’il peut sembler compréhensible d’être méfiants vis-à-vis des espèces exotiques, ces deux-là n’ont aucunement déséquilibré les milieux.
    Mais après le développement exponentiel qu’à connu le sandre peu après les multiples introductions dans nos eaux dans les années 70-80, les populations sont actuellement très fragilisées sur l’ensemble du pays, à l’exception de quelques cas particuliers.
    Quant au black-bass, introduit en France par les militaires américains durant la Seconde Guerre mondiale, il survit péniblement et, chaque printemps, les mâles sont la proie de pêcheurs peu scrupuleux.

    Sondeur

    De telles concentrations de poissons en début de saison ont de quoi déchaîner les passions.
    Sur certains grands lacs de barrage, une véritable migration vers l’amont a lieu au début du printemps.
    Sur ces lieux de fraye de multiples espèces, on déplore toutes sortes de comportements irresponsables de la part des pêcheurs.
    En France, la réglementation permet de prendre des sandres qui défendent encore leur nid. En prélevant ce petit mâle “charbonnier”, c’est toute la ponte qui sera détruite, consommée par les poissons blancs.
    La pêche en no-kill, par des pêcheur soit disant sportifs a donné lieu à d’autres massacres en pêchant des femelles avant la ponte. Par décompression, les oeufs ont été détruits.
    Lamentable… C’est aux pêcheurs de prendre leurs responsabilités et de s’auto-limiter.

     

    La première catégorie 

     Les hasards voire les mystères de la réglementation font que certains plans d’eau ou portions de cours d’eau sont classées en première catégorie alors qu’aucun salmonidé n’y vit plus depuis des lustres.
    La réglementation autorise alors la pêche aux leurres en période d’ouverture de la pêche de la truite. Les prises d’autres carnassiers doivent donc s’effectuer en no-kill jusqu’à l’ouverture générale. Là encore, on assiste à de véritables carnages aux tristes conséquences sur des sandres, des perches et des brochets pleins d’oeufs. Faire monter de plusieurs mètres une femelle pleine d’oeufs est un acte d’une grande irresponsabilité. Par décompression, les oeufs sont détruits immanquablement. Certains lacs, dont celui de Vouglans dans le Jura, sont le théâtre de bien tristes spectacles. Sous couvert du sacro-saint no-kill, des pêcheurs “sportifs” équipés de bass-boat à X milliers d’euros massacrent ainsi ce qui auraient dû constituer les stocks des années à venir. Et comme les nouvelles vont vite, des vidéos circulent sur Internet.
    “On est tombé sur les femelles !” s’exclame une voix qui conseille un pêcheur (nous espérons qu’il ne s’agit pas d’un guide de pêche !). Et la femelle en question roule dans les graviers du rivage.
    “Bon, essuie-là et tu vas la remettre à l’eau ! Bravo, joli sandre !” Nous espérons surtout que toute la partie amont du lac sera mise en réserve temporaire l’année prochaine pour que cessent de tels agissements. La Fédération de pêche du Jura est au courant du problème et nul doute que le nécessaire sera fait pour la nouvelle saison.

    Vers une protection ponctuelle pour le black-bass Certains départements ont enfin compris qu’il était souhaitable de protéger les populations de black-bass en France. Ainsi, les départements de l’Hérault, du Jura, de la Haute-Saône ou de la Côte-d’Or ont instauré une période de fermeture spécifique concernant cette espèce pendant les mois de mai et juin. Nul doute que cette mesure sera couronnée de succès et espérons qu’elle sera suivie par d’autres départements.

     

    En France, la pêche sur frayère devient la norme Si l’on ajoute à tout cela le cas de la pêche de l’ombre sur les parcours où il est permis de pêcher à la mouche depuis l’ouverture de la pêche de la truite, on obtient un constat effarant : les plus belles pêches de l’année se font sur les frayères ! Pour l’ombre comme pour le sandre, le blackbass ou le brochet, c’est devenu la norme, la période propice qu’il ne faut pas manquer sous peine de rater sa saison. Les pêcheurs à la mouche ou aux leurres qui découvrent la pêche par ces techniques soit-disant très recommandables ne sont pas forcément conscients que, d’un point de vue biologique, la pêche doit impérativement être fermée durant ces périodes fastes.

    Le black-bass est également très vulnérable à l’ouverture de la pêche début mai. L’ancienne date, à la mi juin, était beaucoup plus respectueuse des espèces carnassières, notamment le sandre et le black-bass.

     

    Black Grenelle

     


     

    Un (gros) problème de crédibilité 

     Le no-kill a bon dos, il n’excuse rien. Ne pas respecter la période de reproduction des poissons pose un problème de crédibilité, surtout lorsqu’on se prend à considérer la technique utilisée comme exempte de tout reproche.
    Les pêcheurs de frayères ne sont pas des pêcheurs. Ils n’apprendront rien en pratiquant ainsi, même si le 25esandre ou le 12e ombre ne voulait plus du leurre ou de la mouche rose et a préféré du blanc. Sacrée trouvaille ! La responsabilité des instances halieutiques est grande sur ce sujet.
    Par le passé, le temps de pêche était beaucoup plus respectueux des poissons. Beaucoup de jeunes pêcheurs ignorent à quel point l’automne est la seule vraie saison de la pêche de l’ombre. Les pêcher à la sortie de la fraie est un exercice qui n’a pas d’intérêt. La FNPF et l’Onema considèrent sans doute les pêcheurs aux leurres et à la mouche comme des minorités.
    Certes, mais au même titre que les pêcheurs de carpes, ce sont ces minorités spécialisées qui “tiennent” la pêche en France en termes d’économie. Ces pêcheurs se tournent de plus en plus vers la pêche à l’étranger, où les dates d’ouverture sont décalées un peu plus tard en saison. Il est tout de même dommage d’en arriver là. Ceux qui n’ont pas les moyens de pêcher en Slovénie, en Suède et encore moins dans le Montana, se trouvent contraints de pratiquer leur loisir dans les eaux closes des réservoirs… La FNPF fait des efforts pour arriver à séduire de nouveaux pêcheurs (et même les pêcheuses avec la carte “découverte féminine”), mais de nouveaux pêcheurs doivent trouver de quoi pratiquer leur activité dans de bonnes conditions. Cette réflexion sur les dates d’ouverture nous semble donc capitale. A bons entendeurs…