Étiquette : David Sayagh

  • Nouvelle : « L’heure de leurrer sans ferrer » par David Sayagh

    Nouvelle : « L’heure de leurrer sans ferrer » par David Sayagh

    C’était un soir de printemps doucement ensoleillé. Lors de son footing hebdomadaire, Didouche profitait du vent doux sur lequel dansaient les feuilles des peupliers qui bordaient un cours d’eau particulièrement caillouté.
    Intrigué par une ligne qu’il voyait voltiger, légère, s’étendre comme se déploie la lumière, pour enfin se poser comme un souffle d’air, le jeune sportif s’était arrêté au bord du sentier qui longeait la partie ombragée de la rivière. A la pointe d’un arbuste densément feuillu qui gisait au milieu du cours d’eau, une tige noire aiguisée, solide et flexible, se balançait en cadence comme une branche régulièrement chahutée par deux vents contraires.
    Essoufflé, les mains sur les genoux, Didouche fixait attentivement l’arbuste. Imaginant la silhouette du pêcheur qui s’y dissimulait, il vit en l’espace d’un instant le feuillu prendre une apparence humaine. Déguisé d’une tenue de camouflage « naturéaliste », le buisson imitait ainsi la technique d’un fin pêcheur à la mouche.
    L’attention du jeune spectateur se détourna peu à peu de la scène que la tromperie rendait trompeuse. En remontant jusqu’à son extrémité la soie du pêcheur « 100 % naturel », ses yeux perçurent la mouche, une minuscule éphémère noirâtre. « Sans doute une imitation de fourmi ailée » marmonna-t-il. Il lui suffît de lever tête pour que la vue d’une éclosion confirmât son intuition.

    En rabaissant les yeux, Didouche vît que le soleil n’éclairait plus qu’une infime partie du cours d’eau, dessinant un maigre croissant de lune à la surface de la rive opposée. C’est dans cette zone que venait de se poser le microscopique leurre plumé. Le pêcheur qui n’avait montré de lui-même que sa cachette, était embusqué à seulement cinq mètres de l’atterrissage.
    Posté à plus de 20 mètres, le jeune jogger vivait la scène comme s’il eut été la mouche. Il décida de s’accroupir quand soudain il aperçût l’ombre massive d’une truite se diriger lentement vers l’artificielle. La respiration coupée, il estima à au moins 60 centimètres la taille de cette fario. Difficile d’être précis de sa position mais il n’avait jamais vu un poisson de cette taille dans cette rivière. Sans se presser, le salmonidé se dirigea vers la fourmi ailée avant de s’arrêter brusquement, d’ouvrir la bouche et de happer la mouche dans un silence qui permît au jeune sportif d’entendre avec discernement l’accélération de ses pulsations.

    « ooooOOH » s’exclama le jeune spectateur tout en recouvrant son cri de sa main droite, « il n’a pas ferré ! Pourquoi ? Pourquoi n’a-t-il pas ferré ? Il l’a bien vue, il n’a pu que le voir, il ne pouvait que la voir ! » Didouche était un pêcheur comme les autres pêcheurs en no-kill et c’est avec fierté qu’il aurait ferré un tel trophée. Le temps d’une photo, et il l’aurait remis à l’eau.
    Il n’eût plus qu’une idée en tête, il fallait qu’il vît ce pêcheur décidément étrange qui demeurait invisible. Tel un éclair, il sprinta en trombe, franchissant un rocher puis des ronces comme des haies qu’il pouvait renverser, pour se retrouver rapidement les pieds dans l’eau. En se dirigeant vers l’arbuste, il perçût que le soleil n’éclairait plus l’eau fraîche de la rivière qui éclaboussait ses genoux griffés par les rosacées. Avant qu’il n’atteignît la cachette, il vît que la ligne du pêcheur avait disparu et fît la connaissance de Monsieur Michel.

    « Bonjour Jeune homme », déclara le vieil homme tout en se découvrant, « Bonjour Monsieur » répondît Didouche qui ajouta sans attendre : « pourquoi n’avez vous pas ferré ? » « Tu n’as pas bien observé mon garçon » répliqua Monsieur Michel tout en rangeant sa mouche dans une boîte transparente. Sans hésitation le jeune jogger bondît : « J’ai très bien vu, j’ai tout vu, ne me dites pas que vous ne l’avez pas vu !? Une truite d’au moins 60 centimètres s’est saisie tranquillement de votre mouche, et vous n’avez pas ferré ! » « C’est vrai » confirma le vieil homme sans rien ajouter, profitant d’un long silence pour enfiler les trois brins de sa canne dans leur fourreau.
    La confusion commençait à se lire sur le visage de Didouche qui insista sur un ton hésitant : « Vous… vous l’avez bien vu, mais alors pourquoi, pourquoi n’avez-vous pas ferré ? » Sans rien répliquer, Monsieur Michel lui tendît sa boîte transparente. Aussitôt qu’il s’en saisît, le jeune sportif fût frappé de stupeur.

    Parmi les dizaines d’imitations d’araignées, de sedges, de palmers… que renfermait cette boîte, aucune n’était montée sur un hameçon ! Tracassé, il agrippa une poignée de ses cheveux qu’il tira aussi fort qu’il fût bousculé d’incompréhension et s’exclama : « Pourquoi !? » En se rapprochant du jeune homme comme pour inspecter son visage, le vieil homme exposa : « J’ai pêché pendant longtemps sans trop me poser de questions jusqu’au jour où je me suis rendu compte que ce que j’aimais le plus dans la pêche aux leurres, c’était leurrer. Pour moi l’heure était venue de leurrer sans ferrer ».

    David Sayagh