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  • Débat : Slovénie, un Paradis perdu ?

    Débat : Slovénie, un Paradis perdu ?

    C’est l’histoire d’un pêcheur qui revient pêcher les rivières slovènes près d’un quart de siècle plus tard. C’est aussi l’histoire d’un exilé halieutique qui fuit les eaux devenues insalubres de son pays et qui, tel un poisson migrateur, vient se ressourcer dans les courants purs de la majestueuse Sava Bohinjka. Mais peut-être aurait-il mieux fait de rester chez lui… Ce qui pourrait être le commencement d’un roman divertissant n’est que la triste réalité. Cet article, rédigé sous la forme d’un billet d’humeur, compte sur vos réactions pour initier un mouvement de contestation de la gestion déplorable des rivières de Slovénie.

    22 ans que je n’étais pas retourné en Slovénie. 22 ans durant lesquels je m’étais juré de ne jamais plus y reposer mes waders. J’avais tout juste 22 ans à l’époque et je n’avais pas compris pourquoi aller chercher ailleurs ce que l’on avait – en beaucoup mieux – à la maison ! Dès lors que chaque jour, la Loue et le Doubs comblaient mes petits espoirs de jeune pêcheur à la mouche. Les temps ont bien changé. Les rivières comtoises sont au plus mal, en sursis même puisque l’hiver qui commence à peine recense déjà quelques poissons malades et que rien ne laisse présager un avenir meilleur pour le moment. L’idée d’un retour à la pêche des eaux slovènes est née d’un renoncement à partir dans le Montana pour des raisons de dates un peu tardives mais aussi la perspective d’un séjour bien trop court pour une destination aussi lointaine. Il y a peu de temps de cela, un ami, bon connaisseur des rivières comtoises, me confiait qu’il était allé plusieurs fois pêcher en Slovénie et qu’il n’avait pas eu l’impression de pêcher dans un “réservoir”. Un autre s’était avéré ravi de prendre 50 truites par jour, dont 80% d’arc-en-ciel portions, sur un petit affluent de la Sava Dolinka.

    Les franc-comtois, dont je suis, se voient aujourd’hui contraints d’aller chercher ailleurs ce qu’ils n’ont plus chez eux. Bien sûr qu’il est encore possible de pêcher à la mouche sur le Doubs et sur certains parcours de la Loue. Bien sûr que les rivières du Jura restent encore relativement riches en truites sauvages. Mais lorsqu’on a connu ces rivières dans de meilleures conditions et que l’on lutte aujourd’hui pour l’amélioration de leur état, difficile de faire comme si de rien n’était. En Europe, les rivières où la pêche à vue est possible ne sont pas légions. Cela exclut les pays situés au nord de la France comme la Suède, la Finlande, l’Écosse ou encore l’Islande, aux eaux très sombres. De ce point de vue, la Slovénie offre des rivières merveilleuses, comme la Sava Bohinjka, une rivière d’émeraude qui finit sa course dans le Danube à Belgrade, après avoir traversé la Croatie.

     

  • La fantastique aventure de la pêche aux leurres

    La fantastique aventure de la pêche aux leurres

    L’équipe de Pêches sportives a pris un “virage” important il y a quelques années en prenant la décision d’ouvrir ses pages à la pêche aux leurres. On ne s’y était pas trompé, car cette pêche est aujourd’hui en plein essor. Pour vous permettre de mieux la comprendre, nous avons réalisé un dossier retraçant l’historique de cette pêche, présentant sa situation actuelle, ses orientations et son évolution.

    Dossier réalisé par la rédaction

    A Pêches sportives, nous avons toujours eu plaisir à pratiquer différentes techniques de pêche, de la pêche au coup, à la pêche en mer, en passant par la mouche et la recherche des carnassiers d’où le nom initial du journal créé en 1996. Si la pêche à la mouche occupe toujours une place de choix dans notre magazine, il nous semblait évident qu’une technique aussi proche dans l’esprit que la pêche aux leurres devait également y figurer. La pêche aux leurres a le vent en poupe pour diverses raisons. Premièrement, elle est facile à mettre en oeuvre. Une boîte à leurres dans un petit sac à dos, une bobine de fluorocarbone pour les bas de lignes, quelques petits accessoires, une canne, un moulinet et c’est parti ! Grâce à elle, certains pêcheurs ont redécouvert une pêche citadine, pratiquée durant une paire d’heures, autant pour “prendre l’air” que pour prendre de magnifiques poissons. Deuxièmement, la dégradation des cours d’eau à truites dans nombres de régions françaises, a naturellement poussé les pêcheurs à la mouche à se tourner vers une autre technique. C’est le cas par exemple de bien des pêcheurs bretons, qui ont su profiter du développement de la pêche du bar aux leurres. Idem en Alsace, suite à l’expansion récente des populations d’aspes.

    Le leurre dans l’histoire

    Si depuis une dizaine d’années, il existe dans notre pays comme un peu partout en Europe d’ailleurs, un formidable engouement pour la pêche aux leurres, l’utilisation d’appâts artificiels pour capturer des poissons remonte à l’aube de l’humanité. Des leurres en ivoire de morse vieux de plus de 4000 ans (datation au carbone 14) étaient utilisés par les ancêtres des inuits de la Baie d’Hudson pour prendre sous la glace saumon et ombles arctiques. Depuis bien avant la découverte des civilisations polynésiennes par le capitaine Cook, celles-ci utilisaient des leurres en nacre ou en os de baleine pour capturer à la traîne thons, thazards, coryphènes et autres grands prédateurs marins… Et si nos ancêtres préhistoriques dont la survie du clan dépendait bien souvent du succès de la pêche, vouaient aux leurres de pêche en os, nacre ou ivoire, un véritable culte de l’objet qui ne devait pas seulement être efficace mais beau, de nombreux pêcheurs modernes fétichisent sur le leurre en tant qu’objet à collectionner. Il faut attendre le début du XIXe siècle pour voir apparaître les premiers leurres de pêche sportive ou récréative. Leurre universel s’il en est, la cuiller métallique, ou du moins son utilisation pour la pêche, nous viendrait d’Angleterre. L’histoire raconte que l’épouse d’un lord qui accompagnait son époux sur la barque alors qu’il pêchait dans un des lacs de son domaine, laissa tomber par inadvertance, une cuiller de pique-nique en argent par dessus bord, et la voyant tournoyer en coulant vers le fond, un brochet s’en saisit… En France, ce mode de pêche est mentionné pour la première fois par Charles de Massas dans son célèbre ouvrage “le pêcheur à la mouche artificielle et à toutes lignes » paru en 1859 à Paris. « Nous venions de déjeuner et le gloria normand flambait dans nos tasses. Vous voyez cette petite cuillère me dit mon ami en me présentant celle dont il venait de se servir pour remuer son café. Hé bien, avec elle je vous ferai prendre des perches et des brochets. Seulement il faudra lui enlever son manche et percer deux trous, l’un en haut, l’autre en bas, à ses deux extrémités. Je n’avais jamais entendu parler d’un semblable instrument, et l’incrédulité plus encore sur l’étonnement se peignait sur ma figure. Je ne plaisante pas, reprit mon ami, et pour vous en convaincre voici une cuillère toute disposée et qui m’a été envoyée d’Angleterre, pays où ce genre de pêche est pratiqué partout. Mon ami monta sa ligne à moulinet et y adapta le bas de ligne qui portait la cuillère. Grâce à sa forme et à la résistance qu’elle opposait à l’eau, la petite cuillère tournait avec une vitesse extrême, même en eau morte. Après quelques coups lancés surtout pour mouiller la ligne, il continua et prit onze perches, plus un brocheton de trois livres”.
    En France, la société Mepps, premier fabricant mondial de cuillers a été créée en 1937 et malgré un nom à consonance anglo-saxonne, était tout ce qu’il y a de plus française, même si elle a été récemment, compte tenu du succès de ses productions, rachetée par des capitaux américains. Mepps signifie en effet Manufacture d’Engins de Précision pour la Pêche Sportive. Mais les leurres les plus connus dans le monde sont certainement les Rapalas, fabriqués à l’origine en Finlande et dont le nom de marque tout comme frigidaire est passé dans le langage courant comme synonyme de leurre. Aux Etats-Unis, on estime à plus de 30 millions le nombre de pêcheurs aux leurres, et les chiffres d’affaires générés par cette industrie à plus de 50 milliards de dollars… En eau douce, le poisson le plus recherché dans le monde par les pêcheurs aux leurres est de loin le black-bass. En France, la truite vient certainement en tête suivie par le brochet, la perche et le sandre. En eau salée, sur nos côtes c’est le bar ou loup méditerranéen qui est l’espèce la plus recherchée par les pêcheurs plaisanciers. Les plus grands poissons marins comme les thons ou les marlins peuvent se pêcher aux leurres. Pour les Inuits, les poissons comme tous les êtres vivants ont une âme et cette «inua» apprécie d’être tuée à condition que ce soit par un bel objet, d’où la beauté des leurres eskimo.


    La belle histoire de Lauri Rapala

    Un des événements les plus marquants de l’histoire de la pêche aux leurres concerne le créateur d’un leurre devenu une véritable légende. Il s’agit du Finlandais Lauri Rapala, né en 1905 dans le centre de la Finlande. Cette région plate très boisée regorge de centaines de lacs, à la limite du cercle arctique. Les lacs sont ici très froids et les poissons comme les brochets, truites, perches et corégones ont une croissance lente. A l’âge de sept ans, Lauri et sa mère Mari se sont installés dans la paroisse de Asikkala à soixante kilomètres de Helsinki. En s’inscrivant dans le registre de la paroisse le prêtre oublia le nom (Saarinen) de Mari et y inscrit à la place le nom de leur village d’origine Rapala. En finlandais Rapala signifie « boue ». Au début des années 20, Lauri rencontra Elma Leppanen qui travaillait aussi comme bonne pour la maison Tommola. Le couple se maria en 1928 et emménagea chez les parents de Elma dans le village voisin de Riihilahti. Ils y restèrent jusqu’en 1933. Dans ces années de pénurie et de crise économique, Lauri travailla comme bûcheron l’hiver et comme pêcheur professionnel ou ouvrier agricole l’été. A la pêche, Lauri posait des filets pour le corégone et des lignes de fond pour le brochet et la perche, les captures étant vendues au marché local. Lauri pêchait aussi la truite à la traîne avec un appât, trois truites pour plus de 4 kg rapportait au marché l’équivalent de deux semaines de travail à l’usine. Le travail de pêcheur était rude et solitaire, cela éprouvait constamment Lauri, mais comme il le dit plus tard à ses enfants, au moins il était “libre”. Lauri utilisait une ligne de traîne équipée d’un millier d’hameçons, celle-ci était destinée aux perches et brochets. La ligne était traînée derrière une barque à rames appelée Soutuvene. Les hameçons étaient eschés de vairons que Lauri capturait dans un lac de la forêt avoisinante. Après de nombreuses années, Lauri constata que quelque chose distinguait le vairon se faisant attaquer parmi un banc entier. Cette observation d’une nage ondulée légèrement décentrée d’un poisson blessé ou malade allait changer la vie de Lauri. « Notre père comprenait vraiment la pêche », dit Risto. Il reconnaissait les relations entre la topographie des fonds et la localisation des poissons. Il apprit comment les poissons se nourrissaient et comment ils se déplaçaient d’une zone à une autre. Il pensait qu’un leurre pourrait l’aider à capturer plus de poissons et gagner plus d’argent. Un leurre bien fait éviterait aussi de constamment escher les lignes avec des vairons. Les vairons meurent, un leurre ne meurt pas. Alors Lauri tailla, coupa et forma du bois jusqu’à ce qu’éventuellement un leurre commence à prendre forme. Lauri travailla dur, mais son désir initial de simuler un poisson malade échoua. Il observa que son leurre n’avait pas la nage désirée d’un poisson blessé. Il continua d’expérimenter avec divers montages d’hameçons et de bavettes en tôle de gouttière. Finalement, en 1936 avec un couteau de cordonnier, une lime et du papier de verre, il forma dans du bouchon son premier leurre adéquat. L’extérieur du leurre était recouvert de papier aluminium de barre chocolatée et de fromage emprunté chez le voisin. Le vernis n’étant pas disponible Lauri fondit du film négatif photographique afin de protéger la surface du leurre. Ce premier leurre existe encore de nos jours, il est noir de dos, doré sur les flancs et blanc dessous, tout comme les vairons du Lac Paijanne. Une fois terminé le leurre fût traîné avec une ligne attachée au bout de son pouce afin d’éviter la perte du leurre. Il imitait si bien un vairon que les truites et brochets ne tardèrent pas à se jeter dessus. La petite entreprise familiale qui fabriquait à la main environ 1000 leurres par an connu le succès que l’on sait et devint dès les années 1970 le premier fabricant de poissons nageurs au monde.


    Des leurres à récupération irrégulière

    Les leurres Rapala comptent des modèles légendaires comme le Countdown (une référence pour la pêche de la truite), le Magnum qui a permis de prendre des milliers de poissons dans les eaux tropicales ou le Shad Rap avec sa longue bavette qui offrait à l’époque de sa sortie la possibilité de pêcher plus en profondeur. Les leurres Rapala ont connu le succès sur tous les tableaux, de la pêche de la truite en ruisseau jusqu’à la pêche à la traîne en mer. Mais les leurres Rapala sont conçus sur un principe qui n’autorise pas une récupération très variée. On peut agrémenter leur récupération d’arrêt (stop and go) mais dans l’ensemble, leur nage est bien rectiligne.  Parallèlement la marque américaine Creek Chub s’était spécialisé depuis longtemps dans la mise au point et la fabrication de leurres en bois à hélices (plugs) ou du genre popper, avec également un grand succès. En Europe, Hardy occupait également le secteur des leurres en bois dès le début du XXe siècle. Tous ces leurres fonctionnaient sur le principe quasi identique d’une nage rectiligne. C’est ce qui a poussé les pêcheurs américains et japonais, grands amateurs de pêche au black-bass à développer des gammes de poissons nageurs pouvant être animés par le pêcheur. Cela c’est fait naturellement, face à des populations de black-bass de plus en plus difficiles à leurrer au pays du no-kill et des grands tournois médiatisés. Ainsi sont apparus des poissons nageurs de toutes sortes, aux qualités vraiment nouvelles. L’élaboration des premiers modèles a pris des mois, voire des années. Les formes, les densités, les matières utilisées ont fait l’effet d’une bombe dans le monde de la pêche aux leurres. En France, il aura fallu attendre le début des années 1990 pour commencer vraiment à profiter des premiers modèles importés du Japon ou d’Amérique du Nord. Le leurre de surface Lucky Craft Sammy 100 ainsi que le Heddon Super Spook se sont arrachés dès leur arrivé sur l’ensemble du littoral français. Leur nage en zig-zag, leurs corps équipés de billes sonores ont surpris les bars, qui ne s’attendaient sans doute pas à un tel effet ! Les importateurs se sont vite retrouvés débordés par ces deux leurres qui se sont vendus comme des petits pains. Avec le développement d’Internet, le marché de l’occasion s’emballe entre les périodes d’approvisionnement pour ces deux modèles et les prix atteignent cinq à huit fois celui du neuf ! Vers le milieu des années 1990, les choses s’accélèrent et l’on voit apparaître en France comme dans tous les pays où la pêche sportive est développée, de larges collections de poissons nageurs nouvelle génération. Certains pêcheurs français se sont intéressés de près à cette évolution bien avant le développement que l’on connaît désormais.
    C’est le cas de Franck Rosmann, président de l’association Black Bass France (BBF), ou de Hiroshi Takahashi, venu du pays du leurre s’installer en France au départ pour ces études et qui aujourd’hui développe le département leurre chez Illex (Sensas). Tous deux ont largement contribué à travers leurs articles, leurs rencontres et leurs animations la faire connaître cette technique auprès des pêcheurs français.
    Après les leurres de surface, ce sont les modèles à bavettes, (jerk bait, que l’on peut traduire par “appât à faire danser ”) qui font leur apparition dans l’Hexagone. Et là non plus, nous ne serons pas déçus ! Toujours pour la pêche du bar Lucky Craft, propose un leurre best seller, qui ne laisse personne indifférent, le Flash Minnow. Vincent Debris, le célèbre détaillant parisien (Des Poissons Si Grands), nous confiait il y a peu : “sur dix leurres pour la pêche du bar nous vendons six ou sept Flash Minnow…”. Si ce leurre est devenu un classique dans de nombreux pays, son succès en France s’explique par le fait qu’il n’avait à l’époque quasiment aucun concurrent. Le principe du Flash Minnow, surtout avec la version suspending (qui reste à la même profondeur lorsqu’on arrête sa récupération) est le fruit d’une longue recherche. S’il peut être utilisé en traîne lente, le Flash Minnow prend une tout autre allure lorsqu’on l’anime. C’est purement un leurre pour la pêche au lancer. Scion au ras de l’eau, les mouvements imprimés à la canne animent le leurre. Le rôle du moulinet étant réduit à avaler le “mou”.
    Selon la variété des animations (twitching ou jerking), le leurre se décale tantôt à droite, tantôt à gauche, plonge brusquement, ou au contraire remonte pour marsouiner en surface ! Le succès du Flash Minnow tient en un équilibre subtil, dont dépend la répartition des différents lests qui le composent. On y trouve, un lest fixe en cuivre au centre (en bas), deux billes métalliques dont une qui circule dans le canal et qui a deux fonctions. Premièrement pouvoir se placer à l’arrière du leurre afin de le stabiliser lors du lancer et deuxièmement revenir à l’avant lors de la récupération pour donner la bonne inclinaison au leurre tout en battant le rappel en tapant contre les parois. Dans la tête du Flash Minnow sont logées deux billes en verre et une bille métallique, les trois de petites tailles. Le son produit et cette fois très clair. Dans l’eau, on parle de sons à hautes fréquences pour les sons aigus, et de basses fréquences pour les sons graves. Le mélange des fréquences qui s’échappent du Flash Minnow contribue sans doute beaucoup à son efficacité.
    Toutes les marques japonaises proposent des jerk baits souvent très performants. Citons chez Illex le Jason S, le Squad Minnow 95 SP, la série des Arnaud (flottant, coulants et suspending), ou encore la série des Squirrell, tous excellents dans leurs domaines. Le Vision de Megabass est un incontournable tant en eau douce qu’en mer. Chez Smith, le Saruna, flottant ou suspending est un concurrent du Flash Minnow, tout comme le Smith Wavy. Les jerk baits donnants de bons résultats sur le bar sont aussi très efficaces sur les brochets, même si les fabricants ont développé des modèles spécifiques pour cette espèce, comme l’incontournable Lucky Craft (encore eux nous direz-vous…) B’Freeze, un jerk bait plus haut en section que les modèles pour le bar, ce qui génère des déhanchements plus lents et plus marqués, ainsi qu’un effet de rolling, révolutionaire à l’époque. Les modèles à longues bavettes (longbill minnows et crankbaits) ont permis d’explorer des couches d’eau plus profondes, jusqu’à 4 mètres environ et là encore le choix est large, avec parfois des produits qui sortent de l’ordinaire par leur conception (Zenith Bullet, Staysee Lucky Craft, DUO Cranck Minnow, Megabass Deep X 200 T, Hi-Dep Crank River2Sea, Deep Little N et DD22 de Bill Norman) sur lesquels on peut compter. L’ancêtre des crankbaits est le Helin Flatfish, tout droit sorti de l’imagination de l’Américain Charles Helin dans les années 30. Les poissons nageurs à bavettes étant toutefois limités en profondeur, il fallait bien trouver un moyen de continuer “l’exploration”.
    La solution fut trouvée avec les lipless, des leurres sans bavettes, coulants, et qui peuvent s’utiliser jusqu’à environ 10 mètres. Les lipless sont déclinés en différentes tailles pour la pêche de la perche, du brochet ou du bar. Ces leurres étant particulièrement dense, leur taille est limitée à environ 90 mm pour une trentaine de grammes. Ils sont dans la plupart des cas généreusement équipés de billes sonores qui font merveille notamment sur les brochets. Ici s’arrête (pour le moment car les recherches sont permanentes) le domaine des poissons nageurs. Il est possible de pêcher beaucoup plus en profondeur avec des leurres durs, mais cette fois avec des jigs, dont l’ancêtre n’est autre que le poisson d’étain. Encore peu exploitée par les français, et pour finir en beauté, il est bon de promouvoir la pêche aux crankbaits très peu plongeants (dont les fameux Fat Rap et autres Plucky et Floppy furent parmi les premiers à nager dans nos eaux) et aux plugs de sub-surface (Lucky13 de Heddon) Cette pêche, riche en émotions, se distingue un peu de la pêche au topwater purs car ces leurres remuants aux formes farfelues (comme aimait à les créer Fred Arbogast dès les années 30 outre Atlantique mais apparus dès la fin des années 1800 sous les marques Pflueger, Oreno, Shakespeare qui perdurent encore aujourd’hui) se récupèrent au moulinet, sans trop d’animations. Sur un leurre en mouvement, les attaques sont d’autant plus violentes que celui-ci perturbe, par son action, le territoire d’un prédateur ! Décharges d’adrénaline garanties. (Illex Bunny, Kazzla Imakatsu, Cicada Pop et Kranky S43 River2Sea).


    L’avenir de la pêche aux leurres souples

    La pêche aux leurres souples est historiquement moins ancienne que la pêche aux poissons nageurs, mais pour les pêcheurs français, elle s’est pratiquée intensivement avec le développement du sandre dans les années 1980. Les produits Mister Twister, développés par la société Mepps, sont donc bien connus, tout comme les leurres souples de la société française Delalande. Mais là encore, les Japonais et les Américains ont développé intensivement le monde des leurres souples en variant les formes, les matériaux et surtout en incorporant des attractants dans les leurres. Aujourd’hui, plus aucune marque ne propose de leurres souples sans variantes avec attractant (sel, extraits de crustacés…), qu’il s’agisse de Gary Yamamoto, Berkley, AMS, Storm, Mann’s, Illex, River2Sea, ou Megabass. Les attractants ont pour but de rendre les leurres souples moins artificiels lorsque les poissons s’en emparent, et évitent ainsi des ratés à la touche, mais aussi d’en modifier la densité (sel). Avec le sandre toujours tatillon, c’est un plus indéniable, surtout s’il s’agit de montages à plombée coulissante. Le montage texan est sur ce point parfait, le plomb en forme de balle coulisse librement devant le leurre, et son hameçon simple spécial reste des plus discret car sa pointe immerge à peine du corps du leurre. Ce montage transposé à la pêche du sandre a été imaginé pour permettre de pêcher les black-bass sur des postes très encombrés d’obstacles. Cela démontre une fois de plus que le développement et la conception des leurres souples ou durs est étroitement lié à la pêche du blackbass.
    Depuis une vingtaine d’années, les principales évolutions techniques apportées aux leurres proviennent de cette pêche en raison d’une part de l’extraordinaire faculté d’adaptation du black-bass à se méfier des leurres qu’il connaît et d’autre part en raison des enjeux que représente la pêche sportive de ce poisson aux Etats-Unis et au japon. Certains tournois sont dotés de primes colossales qui peuvent atteindre un million de dollars ! Cela incite à bien pêcher ! La pêche aux leurres souples c’est la liberté. La liberté des formes, des montages, des profondeurs de pêches, etc. Tout est donc possible aussi bien en mer qu’en eaux douces. A tout cela vient s’ajouter des prix moins élevés que ceux des poissons nageurs. Cela explique que la pêche aux leurres souples se développe fortement en France et ailleurs. Que ce soit pour le brochet, le sandre, la perche, le blackbass ou le bar, jamais nous n’avons disposé d’un tel choix de modèles et d’une aussi grande variété de montages. Et comme en matière de matériel de pêche, tout n’est qu’un éternel recommencement, nous voyons arriver sur le marché des leurres “hybrides” mi poissons nageurs, mi leurre souple. Illex, Storm ou Megabait ont développé ce marché relativement nouveau pour les pêcheurs français et qui a l’air de mieux percer sous la forme de big baits que sous celle des crankbaits et des minnows.


    Le cas de la pêche du bar

    L’époque faste de la pêche du bar aux poissons nageurs citée ci-dessus fut de courte durée. Devant l’engouement qu’a suscité l’arrivée des premiers leurres de surface nouvelle génération (Sammy, Super Spook, Z-Claw, Bonnie…) il y a une quinzaine d’années, nos bars ont très vite appris à se méfier de ces drôles de proies sonores, comme ils l’avait fait auparavant avec les poissons à hélices (le fameux Big-Big ou les MirrOlure par exemple). Il faut savoir qu’un bar grandit très lentement. Un poisson de cinq kilos peut avoir plus de vingt ans. Autrement dit, les juvéniles d’il y a quinze ans ont par fougue, agressivité ou nécessité alimentaire, pour la plupart connu la désagréable surprise de se retrouver clavé sur les deux, voire trois hameçons triples que comportent ces leurres. Ils ont eu le temps d’apprendre (pour ceux qui ont échappé aux pêcheurs professionnels ou de loisirs). Depuis trois ou quatre ans, le constat est général sur les zones les plus pêchées, les poissons nageurs engendrent de nombreux refus, et les poissons qui suivaient les leurres jusqu’au bateau font désormais demi-tour beaucoup plus tôt ! Premier enseignement, les billes sonores qui attiraient tant les bars par le passé sont un inconvénient par mer calme. Les pêcheurs en sont venus pour certains à percer leurs Sammy ou leur Super Spook pour coller les billes à l’intérieur de façon à ce qu’elles ne bougent plus ! Un leurre de surface non bruiteur comme le Smith Zip Sea Pen a trouvé d’un coup de nombreux preneurs. Nous avons vécu cette expérience avec le guide de pêche Thierry Patin-de-Saulcourt dans la région de Morlaix, par une mer d’huile. La différence était flagrante entre les leurres bruiteurs et les autres. Second enseignement, après les leurres de surface, les jerkbaits, long-bills, et autres lipless, les bars ont été très (trop ?) sollicités avec des poissons nageurs dans toutes les couches d’eau jusqu’à environ 8 ou 10 mètres. Certes, les poissons nageurs continuent de prendre des bars, mais l’époque des pêches faciles semble révolu surtout par “petit temps”. Lorsque la mer est formée et que la houle vient se briser sur les rochers, un poisson nageur sera pris plus facilement s’il évolue dans l’écume qu’au milieu d’une eau cristalline non agitée. Alors, la nouvelle tendance est de les pêcher aux leurres souples, surtout en dessous de cette profondeur, c’est-à-dire là où ils sont plus tranquilles, jusqu’à une profondeur qui peut dépasser les trente mètres… La qualité du sport y perd beaucoup, fini les belles attaques en surfaces, car c’est avant tout une recherche à l’écho sondeur. En revanche la pêche du bar aux leurres souples reste très agréable à pratiquer dans peu d’eau. Moins “artificiels” que les poissons nageurs, silencieux, les leurres souples sont des armes redoutables pour prendre des bars méfiants. Les modèles qui conviennent pour la pêche du bar sont fort nombreux. Ils imitent des petits poissons ou des civelles, avec plus ou moins de réalisme au niveau des formes et des couleurs. Associés à des têtes plombées de différentes formes, leur nage est des plus excitantes.


    Un nouveau venu, l’aspe !

    Peut-être ne connaissez-vous pas ce cyprinidé très particulier originaire du bassin du Danube et de l’Elbe. L’aspe (Aspius aspius), est donc un cyprinidé principalement carnassier. Sa présence dans le Rhin est signalée depuis au moins vingt à trente ans, mais jusqu’à la fin des années 1990, elle était plutôt anecdotique. L’aspe est arrivé dans les eaux du Rhin par les canaux et son développement soudain est sans doute imputable aux plusieurs années de canicule qui ont marqué les premières années 2000. Toujours est-il qu’en quelques années, les populations d’aspes ont véritablement explosé sur le Rhin et ses affluents, notamment sur l’Ill. Comme tous les cyprinidés, l’aspe se satisfait d’exigences biologiques faibles. C’est pourtant un cyprinidé d’eaux courantes, mais on le trouve aussi dans les ports ou les canaux. Au niveau de Strasbourg, on le trouve sur le cours originel du Rhin (Vieux Rhin), sur le cours navigable, sur l’Ill, ou dans les eaux mortes du Port autonome. Sa pêche aux leurres fut expérimentée par de jeunes pêcheurs strasbourgeois, qui très vite se sont rendu compte des possibilités intéressantes que représentait ce poisson pour la pêche aux leurres. Leur expérience est relatée dans un superbe documentaire intitulé, L’Aspe, le seigneur du Rhin, signé Nicolas Dupuis, diffusé actuellement sur Seasons. Tout d’abord, l’aspe, qui chasse volontiers dans les bancs d’ablettes, prend très bien les poissons nageurs d’une taille de 80 à 100 mm, notamment en surface ! La surprise fut de taille d’autant que l’aspe atteint couramment une taille de 60 à 70 cm. Les plus gros sujets peuvent atteindre le mètre et peser jusqu’à 8 ou 9 kilos. Toujours par les canaux, et par le Rhin, l’aspe continue son expansion. Il est présent sur la basse Moselle, l’Yonne et sans doute a t-il déjà passé la ligne de partage des eaux pour gagner le bassin du Rhône via le canal du Rhône au Rhin qui relie Montbéliard à Mulhouse. Il va falloir songer à aller promener un stick bait dans les eaux du Doubs du coté de Montbéliard dès les prochains beaux jours… L’aspe est réellement un poisson de sport, d’une part parce qu’il attaque volontiers les leurres de surface avec fougue durant la belle saison et d’autre part en raison du faible intérêt de sa chair pour la consommation. Contrairement au sandre, l’aspe n’intéressera ni les pêcheurs professionnels, ni les pêcheurs amateurs voulant tiré profit de leur pêche. Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle !

  • L’Aspe ou les frasques d’un cyprin pas comme les autres…

    L’Aspe ou les frasques d’un cyprin pas comme les autres…

    Dix ans après son développement spectaculaire dans le Rhin, puis dans la Moselle, l’aspe continue discrètement son évolution sur le territoire français. Le temps est donc venu de faire le point sur sa situation géographique, sa pêche et ses moeurs. Le plus chasseur de tous les cyprins n’a pas fini de faire rêver les pêcheurs aux leurres, tant son activité en surface est spectaculaire.

    Par Jean-Marc Theusseret

    Signalé pour la première fois en 1972 dans le département du Bas-Rhin, l’aspe (Aspius aspius, Linné 1758) se conduisit en arlésienne jusqu’au début des années 2000, comme avant lui le sandre et le silure.Voyageurs clandestins, ces trois espèces ont migré discrètement, via les canaux, depuis le bassin du Danube pour rejoindre le Rhin franco-alémanique. A la fin des années 1990, le Conseil supérieur de la pêche (CSP) le recense sur six des sept stations (essentiellement des passes à poissons) des rivières Lauter, Sauer, Hot, Modern Rossmoerder, l’Ill et bien sûr celle du Rhin canalisé (grand canal d’Alsace). Bien qu’il soit difficile d’expliquer pourquoi une espèce nouvelle dans un milieu peut rester en “sommeil” durant plusieurs décennies avant de se développer de façon spectaculaire, il semblerait que les années de fortes chaleurs soient favorables au développement de l’aspe. Selon les pêcheurs alsaciens, l’été caniculaire de 2003 fut le déclencheur de son développement massif dans l’Ill à Strasbourg. Comme tous les cyprinidés, l’aspe se nourrit et se déplace lorsque les eaux se réchauffent. Les trois derniers étés que nous venons de vivre, particulièrement secs et chauds dans l’Est de la France, pourraient donc parfaitement donner lieu à une nouvelle phase d’expansion.

    Développement de l’espèce

    Depuis qu’il a colonisé le Rhin sur la quasi-totalité de son cours canalisé, mais également son lit originel (vieux Rhin), l’aspe peut compter sur les canaux pour conquérir de nouveaux territoires : celui de la Marne au Rhin où il est de plus en plus signalé par les pêcheurs au coup qui prennent des individus juvéniles et celui du Rhône au Rhin, où il semble en revanche bloqué depuis presque dix ans dans la banlieue est de Mulhouse.

  • Seuils et barrages : quels impacts sur le transport solide des cours d’eau ?

    Seuils et barrages : quels impacts sur le transport solide des cours d’eau ?

    Depuis plusieurs siècles, de nombreux seuils et barrages sont implantés sur les cours d’eau. Leurs impacts sur les migrations et les déplacements des poissons sont relativement bien connus, mais les perturbations de ces ouvrages dits transversaux sur les équilibres morphologiques des rivières sont plus complexes à appréhender et à apprécier. Essayons d’y voir plus clair…

    Par Sylvain Richard et Guy Périat

    L’énergie fournie par la force hydraulique des cours d’eau a de tout temps intéressé les hommes. Dès le Moyen Age, la puissance motrice de l’eau a été utilisée pour faire fonctionner des moulins ou de petites industries, en dérivant une partie des eaux des rivières grâce à la construction de seuils de taille modeste. Avec l’apparition de la fée électricité et l’industrialisation croissante du début du XXe siècle, les turbines ont progressivement remplacé les grandes roues des moulins et, à partir de 1945, l’édification de grands barrages a permi, en noyant les vallées, de stocker l’eau et de constituer des réservoirs d’or blanc, permettant de faire tourner des centrales hydroélectriques en s’affranchissant des variations de débits de la rivière.
    Mais les seuils et barrages ne sont pas construits uniquement à des fins de production d’énergie: vannages pour l’irrigation ou le flottage du bois, barrages pour la lutte contre les inondations ou l’alimentation en eau potable, seuils de stabilisation pour lutter contre l’érosion après recalibrage…, en matière d’aménagements, le génie rural fait preuve d’une imagination débordante! Le recensement des ouvrages transversaux en cours, effectué par l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques, fait état aujourd’hui de près de 60000 seuils et barrages, soit en moyenne un obstacle tous les quatre kilomètres de cours d’eau! Et ce travail n’est pas encore achevé… On mesure bien ici le degré d’artificialisation de nos cours d’eau… À l’échelle des bassins versants, une telle densité d’ouvrages n’est pas sans conséquences sur la morphologie des systèmes aquatiques et leurs équilibres sédimentaires. Afin de bien apprécier les impacts induits, il semble intéressant de rappeler la manière dont un cours d’eau génère ses formes et ses structures physiques.

    Deux composantes essentielles pour un cours d’eau: le débit et le transport solide

    Les caractéristiques de forme, de sinuosité, de largeur de lit, de profil de berges ou encore de pente locale constituent la morphologie d’un cours d’eau. Ces éléments, appelés structures physiques, ne sont pas le fruit du hasard. Au contraire, ils sont la réponse à des processus complexes d’ajustements et d’interactions entre deux composantes majeures : le débit et les sédiments grossiers charriés, dits charge solide ou transport solide.
    Pour rappel, le débit d’un cours d’eau provient des précipitations qui tombent sur le bassin versant et qui ruissellent ou s’infiltrent plus ou moins rapidement selon la nature des sols (perméables ou imperméables) et l’importance du couvert végétal (forêt, prairie, terre cultivée, zone urbanisée…). Le climat et les conditions météorologiques régissent la quantité et la variabilité des précipitations. Ces différents phénomènes influencent ainsi le régime hydrologique du cours d’eau, c’est-à-dire lafréquence et l’intensité de ses épisodes de hautes eaux et d’étiage en fonction des saisons.
    Le transport solide peut quant à lui avoir plusieurs origines. En amont des bassins versants montagneux, c’est le phénomène d’érosion, sous l’action des précipitations notamment, qui arrache des matériaux aux terrains et les transporte gravitairement vers le cours d’eau. Historiquement très productifs en charge solide, ces secteurs le sont moins aujourd’hui, en raison des nombreuses actions de l’homme, destinées à limiter l’érosion des sols, ainsi que du reboisement naturel progressif des paysages montagneux.
    Les matériaux peuvent également provenir des stocks d’alluvions déposées par les cours d’eau au Pléistocène (Ère des glaciations) et accumulées dans le lit majeur et les terrasses des fonds de vallées. Ceux-ci sont alors remobilisés dans le lit mineur actif du cours d’eau par les processus naturels d’érosion latérale.
    En raison de la diminution des apports issus des hauts bassins versants, ces alluvions des fonds de vallées constituent l’essentiel des matériaux aujourd’hui disponibles pour le transport solide.

    Un ajustement permanent du cours d’eau vers son profil d’équilibre

    Les matériaux arrachés des hauts bassins et des terrasses latérales, injectés dans le cours d’eau, sont continuellement charriés et remobilisés vers l’aval lors des épisodes de crues, selon des processus d’érosion et de sédimentation. En fonction de l’intensité de la crue, les matériaux transportés seront différents : logiquement, plus le débit est important et plus la taille moyenne des matériaux transportés augmente. D’autres composantes interfèrent également dans la dynamique de propagation des alluvions. Ainsi, la pente de la vallée conditionne la puissance d’érosion du cours d’eau et son énergie maximale lors des crues. La largeur du fond de la vallée va quant à elle permettre l’étalement et la mobilité du cours d’eau, lui permettant alors de pouvoir déposer plus ou moins facilement les matériaux charriés. Enfin, la présence et la densité de la végétation rivulaire vont largement contrôler les possibilités d’érosion latérale et d’élargissement du lit. Il est difficile de mesurer la vitesse de propagation du transport solide. Quelques études ont essayé de quantifier ces déplacements. Pour ce qui est des alluvions grossières (galets) situées dans le lit, elles ont été estimées à près de 20 kilomètres par siècle pour l’Hérault et 10 kilomètres par siècle pour l’Isère. Sur des rivières ayant moins de pente, donc moins d’énergie, comme celles des Ardennes, la vitesse de propagation a été estimée à environ 3 kilomètres par siècle. Le déplacement des bancs latéraux apparaît moins important : de 20 à 30 mètres par an jusqu’à près de 200 mètres par an pour le Danube ou encore 270 mètres par an pour le Rhin.
    Il en résulte que le cours d’eau doit s’ajuster en permanence pour trouver un point d’équilibre entre les fluctuations de la charge alluviale provenant de l’amont et celles du débit capable de l’évacuer vers l’aval. Les caractéristiques physiques d’une rivière comme sa largeur, sa pente ou sa sinuosité, évoluent donc continuellement au gré de ces variations : c’est la dynamique fluviale !

    De la morphologie aux habitats aquatiques

    Les sédiments grossiers transportés par le cours d’eau, dont la taille varie du bloc au sable, sont utilisés par les organismes aquatiques pour accomplir leur cycle de vie : ils deviennent alors des habitats, qu’ils soient submergés en permanence ou exondés selon les débits. Les sédiments grossiers du fond du lit en eau, d’un diamètre d’au moins deux centimètres, sont des milieux de vie remarquables. Chaque pêcheur un peu curieux a un jour soulevé les pierres d’une rivière et a pu voir, là où la qualité de l’eau est encore préservée, combien de larves d’insectes différentes pouvaient vivre sur une si petite surface. Cette granulométrie grossière est également utilisée comme support de ponte par un grand nombre d’espèces de poissons. Si la truite vient immédiatement à l’esprit, ses nids typiques façonnés dans les graviers étant facilement observables dans les cours d’eau limpides, des espèces plus discrètes et moins connues comme le chabot, l’apron ou le toxostome, sont directement dépendantes de la présence de graviers ou de petits galets pour se reproduire. Et les larves de lamproies, poissons sans mâchoire, se développent plusieurs années dans les sédiments fins et bien oxygénés avant de devenir adultes et migrer vers la mer pour les espèces migratrices, ou se reproduire et mourir pour la petite lamproie de planer, la fameuse chatouille des rivières à truites. Le rôle d’abris hydraulique joué par la granulométrie est également fondamental.
    La protection contre le courant qu’offre un bloc est évidente: les pêcheurs de truite connaissent la qualité de ces postes de chasse ! Mais les pierres plus petites ont également une fonction importante d’abris pour les espèces d’invertébrés ou de petits poissons vivant près du fond, grâce à leur rugosité qui génère par turbulence une couche limite aux vitesses réduites.
    Les bancs d’alluvions exondées, les grèves, servent également d’habitats à de nombreuses espèces au premier plan desquelles les oiseaux limicoles qui y pondent leurs oeufs au printemps. Une flore très riche se développe également sur ces bordures de lits, par exemple la petite massette, espèce typique des lits en tresse qui a fortement régressé en raison de l’aménagement des cours d’eau et qui subsiste sur quelques sites des bassins du Var ou de la Durance.
    Enfin, ces sédiments sont le lieu de vie de nombreux micro-invertébrés (champignons, bactéries, microalgues), qui participent à la dégradation de la matière organique. La présence d’un substrat alluvial important contribue ainsi largement à l’auto épuration d’un cours d’eau… Quel service pour la collectivité! À l’échelle d’un bassin-versant, les caractéristiques et la localisation de ces habitats conditionnent donc pour une grande part la répartition spatiale des espèces. Tous les organismes ont besoin de franges granulométriques bien précises. S’il apparaît donc indispensable d’avoir des dépôts sédimentaires variés, corollairement la présence d’une mosaïque d’habitats complexes et diversifiée, générée par une dynamique fluviale active et non perturbée, est le garantd’une biodiversité optimale. Il est donc évident que fonctionnement morphologique et fonctionnement écologique sont très liés. Toute modification des capacités de charriage d’un cours d’eau se répercute en effet directement sur ses habitats et donc sur la qualité de ses biocénoses aquatiques.

    Seuils et barrages: éléments perturbateurs du transport solide

    Les ouvrages transversaux comme les seuils ou les barrages, sont susceptibles d’impacter plus ou moins fortement le transport des sédiments grossiers. En remontant la ligne d’eau, un ouvrage transversal va tout d’abord réduire l’énergie des écoulements et la capacité du cours d’eau à charrier ses matériaux sera diminuée. Ils auront donc tendance à se déposer plus facilement et nécessiteront une puissance plus importante pour être mobilisés. En outre, pour franchir l’ouvrage, les sédiments devront être mis en suspension et non charriés près du fond: là aussi, seuls de gros débits le permettent et au final les fréquences de transfert vers l’aval pour les éléments les plus grossiers seront très limitées.
    La plupart des ouvrages transversaux bloque la totalité ou une partie seulement de la charge alluviale de fond. Si l’ouvrage est de taille modeste, l’effet bloquant va durer jusqu’à ce qu’il soit plein et laisse de nouveau transiter une partie des matériaux venant de l’amont. Mais dans le cas d’un barrage de grande dimension, c’est la totalité du transport solide qui est piégée, et ce définitivement… Et même lorsque l’ouvrage est plein, le nouveau profil d’équilibre correspond à une pente plus faible qu’initialement, ce qui contribue également à réduire l’efficacité du charriage du cours d’eau par perte de puissance. Les sédiments bloqués dans la retenue de l’ouvrage vont alors faire cruellement défaut au cours d’eau. Lors des épisodes de crues, les coups d’eau vont alors continuer de charrier les alluvions situées en aval de la retenue, mais sans apport nouveau venu de l’amont. Un phénomène d’érosion dite progressive peut alors apparaître, engendrant l’enfoncement plus ou moins marqué du lit mineur. Dans les cas les plus extrêmes, c’est la totalité du substrat alluvial qui peut alors disparaître, laissant à nu la roche mère… Enfin, en aval des ouvrages équipés d’une prise d’eau, la mise en débit réservé se traduit par une réduction des capacités de transfert dans le tronçon court circuité.

    Comment limiter les impacts ou restaurer ?

    A vrai dire, peu de solutions techniques sont réellement efficaces pour limiter les incidences des ouvrages sur le transit des sédiments… Seul son effacement garanti la reprise des processus naturels de transfert, après un temps plus ou moins long d’ajustements. Mais cette solution ne peut être envisagée que sur des ouvrages sans usage avéré, et dans certains cas, le remède peut être pire que le mal car les nouvelles érosions induites peuvent totalement déstructurer le cours d’eau si celui-ci est déjà en proie à une incision importante.
    Dans certains cas, la mise en place d’une vanne de dégravement permet, si sa dimension est suffisante et ses modalités de gestion éclairées, de faire transiter un volume de granulats intéressant lors des épisodes de hautes eaux. C’est rarement le cas car ces dispositifs sont la plupart du temps largement sous dimensionnés. Ils sont alors utilisés pour faire des chasses destinées à évacuer les fines et la matière organique accumulées juste en amont du barrage, éléments intéressants pour la rivière et qui provoquent souvent des dégâts importants similaires à ceux d’une vidange de plan d’eau (colmatage des habitats, dégradation de la qualité de l’eau par anoxie et présence d’ammonium).
    Une solution originale est le transfert vers l’aval par camions des matériaux grossiers accumulés dans la retenue. Ceux-ci sont alors redistribués le long du cours d’eau en aval, de manière à les rendre mobilisables lors des crues. Si dans certains cas ce type d’opération peut s’avérer efficace ponctuellement, sur le long terme elle ne pourra jamais remplacer la mobilisation et le transfert naturels des éléments grossiers.
    Et le bilan carbone d’une telle mesure peut également poser question… A l’échelle des bassins versants, compte tenu de la densité des ouvrages recensés, les seuils et les barrages constituent ainsi une source d’impacts importante sur les équilibres sédimentaires, même s’il est bien certain que ce ne sont pas les seuls. Extractions de granulats, curages, recalibrages, sont en effet autant de perturbations qui altèrent également les conditions de transport solide. Malheureusement, les solutions pour essayer de restaurer le transport solide piégé dans les retenues sont assez réduites et demandent des investissements collectifs très conséquents. Cela est d’autant plus regrettable que le déficit en matériaux des cours d’eau commence à se faire ressentir jusque sur nos rivages marins : le blocage actuel du transport solide, couplé aux anciennes extractions massives, pourrait expliquer en partie la réduction du trait de côte de certains secteurs littoraux…

  • Le “sulec” de Slovénie (Première partie)

    Le “sulec” de Slovénie (Première partie)

    Fasciné depuis l’enfance par le huchon, Marc Ponçot trouve en Slovénie des rivières qui lui permettent de partir en quête du plus fantomatique et du plus imposant salmonidé européen. Comme tout gros poisson aux moeurs discrètes, le huchon est une légende vivante qui hante les rêves des rares spécialistes qui partent à sa recherche.

    Par Marc Ponçot

    Le sulec est le nom slovène pour désigner Hucho hucho (Linné 1758). Ce poisson est connu en France sous le nom de saumon du Danube ou huchon. La Slovénie, ce petit pays des Balkans, est certainement à l’heure actuelle, pour le touriste pêcheur, la meilleure destination pour capturer son ou ses premiers huchons. C’est dans la Sava Bohinjka, aux environs de la jolie ville de Bled, que l’on trouve la plus importante population de saumons du Danube, et la grande Sava, aux environs de la capitale, Ljubljana, abrite les plus gros spécimens. Tous les ans, des poissons dépassant les 120 cm et les 20 kg sont capturés sportivement par les pêcheurs du pays. On trouve également ce salmonidé “géant” dans la Sora, la Ljubljanica, la Savinja, la Krka et la Kolpa. Cette dernière, très intéressante et sauvage, qui sert de frontière avec la Croatie, coule dans le pays des ours !


    Hucho hucho, le plus grand salmonidé européen

    Le huchon est endémique dans le grand bassin du Danube et ses affluents, où il remontait pour frayer, avant la construction de trop nombreux grands barrages. C’est le roi des rivières rapides d’Europe centrale et des Balkans, et il constitue la capture suprême pour les pêcheurs sportifs de ces contrées. Le saumon du Danube est le plus grand salmonidé européen, et l’un des plus gros – sinon le plus gros – de la planète dans son espèce asiatique, Hucho taimen. Par le passé, on donnait parfois comme maximum la taille de 2 mètres et le poids de 100 kg. Je pense plus raisonnablement que Hucho hucho pouvait certainement atteindre 170 cm et 60 kg. Actuellement, à l’état sauvage, les plus gros spécimens peuvent exceptionnellement dépasser 150 cm et peser plus de 45 kg dans le cas de femelles alourdies par les oeufs, et l’estomac plein ! J’ai vu en vidéo un huchon qui nageait au milieu des carpes colorées d’une pisciculture japonaise. D’après son propriétaire, il était âgé de 56 ans et mesurait 150 cm pour un poids de 60 kg. Dans la nature, il est rare néanmoins qu’il dépasse les 20 ans. Son corps est de forme cylindrique et sa tête est plus massive que celle des autres salmonidés. Sa couleur est grise sur le dessus et blanc argenté sur le ventre, parsemé de tâches noires. Au moment du frai, sa couleur, notamment celle des mâles, devient plus sombre.

    Le huchon fraie de mars à avril, quand la température de l’eau atteint environ 10 °C. Pour trouver de belles gravières où la femelle déposera ses oeufs, les huchons remontent en général la rivière vers l’amont. Hucho hucho est un grand prédateur qui, dès son plus jeune âge, se nourrit de poissons. Adulte, lorsqu’il mesure plus d’un mètre, il n’hésite pas à se saisir de proies dépassant le kilo, voire de petits rongeurs ou d’oiseaux aquatiques. Le hotu, qui vit en bancs importants, est l’un de ses repas préférés, mais l’ombre commun, la truite fario ou arc-en-ciel, qui vivent souvent dans le même secteur, se retrouvent également régulièrement au menu du grand salmonidé ! Le record moderne slovène, qui date du 8 février 2005, atteint 135 cm pour 26,9 kg. Plusieurs spécialistes slovènes, dont mes amis Jure Visnar et Aljosa Savic, pensent que ce record devrait être battu très prochainement dans la Grande Sava, car des poissons dépassant les 30 kg y ont été observés ! Ces dernières années, Aljosa a luimême capturé dans la Sava, sur le secteur Straza-Sava, deux huchons dépassant 20 kg ! La saison dernière, il a raté, par décrochage, un poisson encore plus gros que ses deux précédents records ! Lorsqu’il est en pleine période alimentaire, le huchon n’est pas vraiment difficile à leurrer. En revanche, rassasié, il peut rester plusieurs jours dans sa planque, sans aucune activité ! D’où la nécessité d’être présent au lever et au coucher du soleil, devant le bon poste, au moment où le grand poisson se met généralement en chasse.