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  • Le (nouveau) calendrier des saisons

    Le (nouveau) calendrier des saisons

    Le changement climatique bouleverse nos habitudes et nous demande de tenir compte d’un nouvel ordre des choses. Désormais, l’hiver cède la place au printemps sans grande transition, l’été se veut plus torride en haute montagne, et les parcours de gorges d’ordinaire tardifs se réveillent plus tôt. Pour ne pas passer à côté des moments forts de la saison, mieux vaut tenter de comprendre ce qui a changé. 

    Comme nos chers poissons, nous devons nous adapter à l’évolution récente du climat en dépit d’une versatilité qui nous prend souvent de court lorsqu’il s’agit de planifier des sorties de pêche. Malgré le constat de profonds changements du climat, nous nous accrochons à nos vieilles habitudes, car elles ont été façonnées par tant de souvenirs impérissables. Au regard des dates sur les photos, on peut vérifier que la mémère prise devant l’hôtel de la Poste était de sortie le 21 juin 1997, jour de la fête de la musique, coïncidence fortuite.

    Pas besoin de photo pour se rappeler de la date de ce coup du soir inoubliable de tout début juillet 1993, où les truites se gavaient de grandes perles alors que l’eau, quasiment couleur café au lait, léchait les hautes herbes sur la rive. Mais tous ces souvenirs peuvent désormais nous jouer de sales tours en nous renvoyant au temps où les saisons se faisaient à peu près normalement. Pour les pêcheurs nés au début du XXe siècle, ce que j’ai connu comme saisons du haut de mes 55 ans ne voudrait sans doute pas dire grand-chose car, à leur époque, les rivières tenaient l’eau longtemps entre deux crues.

     

     

  • Le climat se réchauffe… …et nos lacs et cours d’eau ?

    Le climat se réchauffe… …et nos lacs et cours d’eau ?

    Oui, notre planète se réchauffe… Les scientifiques sont formels ! A terme, nos lacs et cours d’eau suivront cette tendance, que certains considèrent déjà comme inéluctable. Peut-on faire quelque chose ? Doit-on rester les bras croisés à regarder nos truites fiévreuses périr ? Si effectivement le réchauffement climatique est un phénomène mondial, existe-t-il des solutions pour limiter localement son impact ? Par Sylvain Richard et Guy Periat

     Dans le précédent article, nous avons précisé les différents paramètres qui régissent la température de l’eau des lacs et des rivières.
    Très complexes, les processus en jeu agissent en synergie et on peut alors parler de métabolisme thermique. Véritable clé de voûte du fonctionnement des milieux aquatiques, celui-ci conditionne non seulement les caractéristiques chimiques de l’eau, mais également les processus physiologiques des organismes ainsi que la distribution des espèces.
    Dans quelle mesure le réchauffement climatique peut-il remettre en cause ces grands équilibres ? Les modifications thermiques sont-elles toujours liées à un changement de climat ? Le patrimoine biologique des milieux aquatiques estil à terme menacé ? Nos parcours de pêche à salmonidés sont-ils forcément voués à disparaître ? 

     Qu’est-ce que le réchauffement climatique ?

    Avant de répondre à ces différentes interrogations, il est utile de rappeler dans un premier temps que, contrairement aux autres planètes du système solaire, la surface de la Terre est tempérée à environ 15 °C. Cette caractéristique originale est due à notre atmosphère qui, à l’image d’une écharpe, permet de retenir une partie de la chaleur émise naturellement par notre planète. Ce phénomène, appelé effet de serre, est ainsi tout à fait naturel.
    Sans lui, la température à la surface de la Terre serait de – 18 °C en moyenne ! La vapeur d’eau, l’azote et le dioxyde de carbone, le fameux CO2, sont les principaux gaz qui permettent de piéger cette chaleur. Ils sont appelés « gaz à effet de serre ». Leur proportion dans l’atmosphère est le fruit d’un lent équilibre établi entre les consommateurs et les producteurs de ces différents gaz. En principe, elle n’évolue qu’à des échelles de temps géologiques, soit plusieurs millions d’années.
    Néanmoins, certains événements comme des éruptions volcaniques exceptionnelles ou la collision d’un astéroïde gigantesque sont susceptibles de modifier radicalement la composition de notre atmosphère et de provoquer des extinctions biologiques plus ou moins massives.
    Or, l’utilisation exponentielle des matières premières carbonatées fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel), depuis le XIXesiècle, augmente drastiquement la proportion de CO2dans l’atmosphère.
    Résultat, cet apport massif de gaz à effet de serre déséquilibre le bilan radiatif de la Terre. La proportion de chaleur retenue, par rapport à celle qui peut s’échapper vers les hautes altitudes, est ainsi plus importante. La conséquence est une augmentation rapide de la température moyenne de l’air et des océans. C’est le phénomène de réchauffement climatique.

    Différents scénarios de réchauffement 

     Les scientifiques, réunis au sein du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), confirment bien cette tendance au réchauffement. Ils ont notamment montré que l’année 1998 était la plus chaude de toute l’histoire de la météorologie et que le réchauffement s’accélère depuis environ un siècle. Le GIEC affirme par ailleurs que la probabilité que ce phénomène, constaté depuis 1950, soit d’origine humaine est de plus de 90 %. Ils confirment également que l’augmentation des températures va se poursuivre au cours du XXIesiècle.
    L’ampleur de ce réchauffement est toutefois très compliquée à prédire pour les scientifiques. D’ici à 2100, les climatologues du GIEC parlent tout de même d’une augmentation moyenne annuelle comprise entre 1,8 °C et 3,4 °C.

    rechauffemnt climatique

    Des bouleversements importants en perspective 

     Ce réchauffement global aura inéluctablement des conséquences sur les grands équilibres physiques et climatologiques. On estime qu’avec une élévation de température de 1,5 à 2,5 °C, près de 20 à 30 % des espèces connues courent un risque accru d’extinction. Cette estimation atteint 70 % si l’augmentation est de 3,5 °C ! C’est donc toute la biodiversité, richesse inestimable de notre planète, qui à terme est mise en péril… Un des symboles les plus marquants de cette menace est l’impressionnant ours polaire, dont l’habitat fond d’année en année.
    Selon les scientifiques, les écosystèmes naturels qui seront les plus affectés sont les systèmes polaires et alpins, les mangroves, les forêts boréales et tropicales ou encore les récifs coralliens.
    Pour ces derniers, les hypothèses les plus pessimistes envisagent leur disparition à l’échelle planétaire à partir de 2020… c’est-à-dire demain ! 

     Quelles conséquences pour nos milieux aquatiques continentaux ?

     A l’intérieur des continents, sur lesquels l’effet tampon des océans est réduit, cette évolution de notre climat sera exacerbée. A terme, l’augmentation des températures de l’eau influencera directement l’abondance et la répartition des espèces.
    Et ce sont celles d’eau froide, plus sensibles au facteur thermique, qui seront sans doute les plus impactées.
    Truites et ombres ont sans doute du souci à se faire… Il est cependant encore très difficile de prédire ces évolutions, en raison notamment du manque de connaissance sur le fonctionnement thermique actuel des réseaux hydrographiques.
    En outre, les modifications de débit engendrées par les changements climatiques influeront également sur le métabolisme thermique des eaux de surface.
    Néanmoins, des signes apparaissent déjà… Sur le lac Léman, les suivis effectués par l’Inra montrent une tendance nette au réchauffement des eaux de surface depuis les années 1970 ainsi que des couches profondes depuis les années 1950. La période d’apparition de la stratification thermique est de plus en plus précoce : de début juin dans les années 1970 à début mai dans les années 2000. Conséquence : les algues et le zooplancton consommateur apparaissent plus tôt dans la saison.
    Selon l’Inra, ces décalages seraient aujourd’hui favorables au corégone du Léman, qui profiterait ainsi directement de cette abondante nourriture dès l’éclosion de ses oeufs. Les captures effectuées par les pêcheurs professionnels, en augmentation depuis les années 1990, vont dans ce sens.
    Sur le lac Tanganyika, grand lac africain aux dimensions impressionnantes faisant frontière entre la Tanzanie et la République démocratique du Congo, la température des eaux du lac a également augmenté depuis les années 1920, de près de 0,7 °C en surface (– 150 m !) et de 0,3 °C au fond (– 1 300 m !). Dans le même temps, la limite entre les eaux oxygénées et celles sans oxygène est remontée, restreignant de fait la zone fonctionnelle pour la biocénose. Une baisse, nettement accentuée depuis les années 1950, de la productivité globale du plan d’eau en résulte. Sur les grands cours d’eau européens, des évolutions similaires de la température de l’eau s’observent également. Ainsi, sur le Rhône aval, en près de trente ans, la température moyenne de l’eau a augmenté d’environ 2 °C.
    Même constat pour la Loire (+ 2 °C), le Rhin (+ 2 °C) ou encore le Danube (+ 0,8 °C).

    Quelles conséquences pour le cours d’eau de mon village ? 

     Les grands hydrosystèmes intègrent donc parfaitement la tendance décriée par les climatologues. Néanmoins, à l’échelle locale et en particulier sur les cours d’eau salmonicoles, que se passe-t-il ? A titre d’exemple, prenons l’évolution durant ces quarante dernières années du métabolisme thermique de la rivière Allaine, petit affluent franco-suisse du Doubs. Grâce à des données historiques de qualité, l’évolution thermique de ce cours d’eau peut être appréhendée d’une manière objective. Et pour apprécier les effets directs de la température sur la faune, nous n’allons pas comparer des données de moyenne annuelle, trop lissées, mais plutôt les valeurs élevées observées en été. En effet, les poissons, et en particulier les salmonidés, démontrent une certaine tolérance aux écarts thermiques de faible amplitude. En revanche, en dehors de la gamme de confort de chaque espèce, la survie, la reproduction ou l’alimentation ne sont plus possibles.
    Une élévation de température pourra donc être supportée par le peuplement originel jusqu’à une certaine valeur. Mais dès le dépassement des seuils critiques, les populations de poissons auront des difficultés de développement et finiront par disparaître.

    Dans les années cinquante, la rivière Allaine était un cours d’eau à truite et à ombre très productif. Les apports souterrains karstiques qui alimentaient le cours d’eau tout au long de son linéaire permettaient de maintenir une gamme de températures fraîches, idéale pour les salmonidés, même en période caniculaire.
    Les mesures effectuées dans les années 70 illustrent parfaitement cette caractéristique typique des cours d’eau calcaire (cf.
    figure ci-dessus).
    Aujourd’hui, force est de constater que certaines portions du cours d’eau ont subi des élévations exceptionnelles de température, atteignant par endroits près de 10 °C (cf. figure). Si bien qu’à l’heure actuelle ces tronçons ne sont plus propices au développement de la truite ou de l’ombre.
    Mais les espèces thermotolérantes  ne peuvent également s’y développer harmonieusement : les habitats et les vitesses de courant ne sont pas adaptés à ces espèces (tanche, carpe, rotengle, etc.), plutôt inféodées aux eaux calmes.
    En clair, une discordance entre les caractéristiques de l’habitat et le métabolisme thermique est observée.

    La petite rivière fraîche productive s’est ainsi transformée en un cours d’eau tumultueux chaud et déserté.
    Par chance, l’influence des arrivées froides est encore forte sur l’Allaine. Elles apportent des bouffées de fraîcheur à la rivière. Elles constituent ainsi de véritables refuges thermiques pour les truites et les ombres en période estivale. Si, bien évidemment, ces espèces peuvent les rejoindre, ce qui laisse supposer que les couloirs migratoires longitudinaux sont respectés.
    A l’évidence, le réchauffement climatique apporte sa contribution de quelques degrés à cette évolution de la température de l’eau de l’Allaine. Néanmoins, d’autres facteurs interviennent.
    En observant l’évolution de l’utilisation du bassin versant et de la ressource en eau, la Fédération des pêcheurs du Jura suisse (www.fischnetz.ch) a permis d’expliquer le degré extrême de l’élévation de température observé sur certaines portions de rivière, et sur l’Allaine en particulier.
    D’une part, le pastoralisme traditionnel de la région s’est petit à petit transformé en une céréaliculture intensive. Les remaniements parcellaires ont permis de creuser des systèmes de drainage efficaces.

    D’autre part, l’Allaine et ses affluents ont été par endroits corrigés et transformés en chenaux rectilignes, élargis, excavés et sans ombrage. Les nappes souterraines ont perdu progressivement de leur volume et ainsi leur potentiel à alimenter en eau fraîche le réseau hydrographique lors de sécheresses. Par ailleurs, les puits d’eau potable historiquement utilisés ont vu leur quantité et leur qualité d’eau se réduire. Les communes ont en conséquence privilégié le captage des sources en tête de bassin. Le débit d’étiage de l’Allaine s’est au final nettement réduit.

    Enfin, le développement des zones urbaines a été croissant et s’est accompagné d’une imperméabilisation systématique des sols. Les réseaux routiers et de canalisation ont suivi la même évolution. La pluie des orages ruisselle alors sur ces surfaces asphaltées et, déjà échauffée, rejoint directement les rivières.
    Le coup de grâce fut porté lors de la mise en place de l’épuration des eaux usées de la commune de Porrentruy, située à une quinzaine de kilomètres des sources.
    En effet, le rejet de la station d’épuration dépasse allègrement les 20 °C en été et représente plus du tiers du débit de l’Allaine en basses eaux. Et ce rejet se déverse dans la rivière seulement quelques dizaines de mètres en aval des sources froides les plus importantes.
    La nette dégradation de la qualité de l’eau et de l’habitat associée à ces différents impacts sur le métabolisme thermique du cours d’eau a fortement porté atteinte au patrimoine biologique de la rivière Allaine. Les populations de truites et d’ombres abondantes du début du XXesiècle se sont progressivement réduites comme peau de chagrin. Actuellement, sur les 50 kilomètres de parcours de pêche rêvés des pêcheurs à la mouche, seuls quelques kilomètres restent intéressants, toujours en raison des arrivées froides salvatrices de la montagne karstique. Ainsi, l’impact des quelques degrés imputables au réchauffement climatique n’est vraisemblablement que très relatif en comparaison des transformations écologiques locales imposées par l’homme au cours du dernier siècle.

    En conclusion, cet exemple illustre l’importance de ne pas considérer le réchauffement climatique comme la cause unique et inéluctable de la dégradation de nos environnements aquatiques.
    Certes, il a un impact. Certes, la réduction des émissions de CO2est nécessaire et à terme bénéfique. Mais cet arbre de la politique mondiale pour la sauvegarde durable de notre environnement, claironné par tous les médias et les gouvernements, ne doit pas cacher la forêt de problèmes rencontrés par nos rivières.

    La préservation de la qualité et de la morphologie des cours d’eau doit ainsi rester une priorité absolue. Au niveau local, les gestionnaires incontournables que sont les pêcheurs ont un rôle important à jouer dans la mise en oeuvre d’un certain nombre de précautions et de mesures pour limiter l’impact des changements climatiques à venir. De manière plus globale, à l’échelle des bassins versants, une gestion cohérente de la ressource en eau, intégrant le respect des apports d’eau fraîche et limitant les rejets d’eau chaude, doit systématiquement être promue. Ce sont les conditions sine qua non si l’on veut faire baisser la fièvre de notre patrimoine piscicole et halieutique !

  • Le corbicule : un mollusque invasif méconnu

    Le corbicule : un mollusque invasif méconnu

    Le mollusque Corbicula a envahi très rapidement notre territoire depuis le début des années 1980.
    Aujourd’hui, il colonise les principaux cours d’eau et plans d’eau de nos bassins. Mais d’où vient cette espèce et comment a-t-elle pu coloniser aussi facilement les milieux aquatiques ? Quels sont les risques liés à sa présence pour les écosystèmes ? Faisons le point sur les récents travaux scientifiques concernant cette espèce invasive… Par Sylvain Richard et Guy Périat 

     Le corbicule est un mollusque bivalve qui ressemble à une petite palourde. Il appartient à la famille des Corbiculidae et au genre Corbicula, qui regroupe des espèces d’eau douce et d’eau saumâtre qui filtrent l’eau pour se nourrir de phytoplancton. Il est facilement identifiable, en raison des stries de croissance concentriques et régulièrement espacées de sa coquille. Sa taille dépasse rarement les 3 cm de longueur bien que, dans certains cas, des individus puissent atteindre, voire dépasser les 5 cm.

    Actuellement, son aire de répartition naturelle recouvre l’Asie, l’Afrique ainsi que l’Australie.

    Toutefois, des fossiles de corbicule ont été retrouvés dans des dépôts du Tertiaire et du Quaternaire en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne ainsi qu’en Italie, prouvant que ce bivalve était largement répandu en Europe occidentale avant la dernière glaciation. Mais cette période de long refroidissement climatique lui a été fatale et il a ainsi totalement disparu de la faune européenne depuis cette époque glaciaire.

    Les premières informations de la présence de corbicules en dehors de leur aire de répartition d’origine datent des années 1920. Elles concernent la Colombie- Britannique, où l’espèce aurait été introduite accidentellement en 1924. Depuis, elle s’est largement répandue dans la plupart des lacs et des cours d’eau du continent nord-américain. Elle a par la suite gagné les eaux d’Amérique centrale puis d’Amérique du Sud, en particulier en Argentine et au Venezuela dans les années 1980. En Europe, le corbicule est rencontré pour la première fois en 1980 dans la basse Dordogne en France ainsi que dans l’estuaire du Tage au Portugal. 

    Depuis, il est signalé en 1984 en Allemagne, en 1987 aux Pays-Bas, en 1989 en

    Espagne, en 1992 en Belgique et vers la fin des années 1990 en Angleterre.

    Aux Etats-Unis, la lutte contre les corbicules est évaluée à un milliard de dollars par an ! Le mollusque obstrue notamment les conduites d’alimentation en eau des centrales nucléaires ! Dans beaucoup de cours d’eau colonisés, on observe des densités de l’ordre de 100 à 200 individus/m2. Dans les canaux, elles peuvent aller de 200 à 400 individus/m2et, aux Etats-Unis, certains lacs montrent des densités de plus de 3 000 individus/m2!

    bivalve

    Une ou deux espèces de Corbicula seraient présentes en France 

    Le genre Corbicula comprend des espèces présentant d’importantes variations de coloration, du brun noirâtre jusqu’au jaune pâle en fonction des espèces et de leurs milieux de vie. En France, il est généralement admis que la famille des Corbiculidae est essentiellement représentée par l’espèce Corbicula fluminea, de coloration brune. Mais la présence d’individus de coloration jaune, notamment dans le Rhône en amont de Lyon et dans le cours inférieur du Doubs, ainsi que d’individus de petite taille dans la Moselle et la Saône au niveau de Chalon-sur-Saône, a amené certains spécialistes à considérer qu’une autre espèce de corbicule, Corbicula fluminalis, est présente sur notre territoire. La position systématique, c’est-à-dire son rattachement à l’espèce

    Corbicula fluminalis, de cette forme particulière de corbicule est toutefois toujours discutée.

    En effet, si les individus de cette forme présentent une stratégie de r

    eproduction différente de l’espèce C. Fluminea, certains scientifiques considèrent que c’est là plus le fait d’une adaptation au milieu qu’un réel caractère spécifique. En outre, en Amérique du Nord, les populations de Corbicula flumineapeuvent montrer de grandes variations d’aspect, que ce soit dans le ratio hauteur/longueur ou encore dans le nombre de stries d’accroissement.

    Une expansion très rapide à travers le territoire…

    La diffusion de Corbiculaen France a été extrêmement rapide. Elle s’est faite à partir d’au moins sept axes différents et, en une vingtaine

     d’années, la quasi-totalité des bassins hydrographiques français a été colonisée.

    • Le premier axe de pénétration est le bassin de la basse Dordogne, où l’espèce a été observée pour la première fois en 1980. Son introduction serait due à des bateaux en provenance d’Asie ou

     d’Amérique, sur la coque desquels Corbiculase serait fixé. A la fin des années 1990, l’espèce a progressivement colonisé la plupart des bassins versants de la Garonne et de la Dordogne. Les plans d’eau ne sont pas

    épargnés et Corbiculaest présente notamment dans les lacs aquitains de Cazaux, de Sanguinet et de Biscarosse. A partir de cet axe, l’espèce s’est propagée vers l’est et elle est recensée en 1989 dans le canal du Midi et en 1997 dans l’Hérault à Agde.

    • Le second axe de pénétration est celui du bassin de l’Adour, où C

    orbicula est recensée en 1989 dans un petit ruisseau près de Dax, puis dans l’Adour en 1991. Son apparition serait due aux pêcheurs, qui l’auraient utilisé comme appât… Le bassin de l’Adour étant isolé, l’expansion de

    l’espèce vers le reste du territoire n’a pas été possible.

    • Le troisième axe est l’estuaire de la Charente où l’espèce est signalée en 1996. Sa présence

    pourrait être due là aussi à des bateaux en provenance de l’Asie ou d’Amérique.

    • Le quatrième axe correspond au Rhin et aux canaux de l’Est, où Corbiculaest signalée pour la première fois en 1990 dans le Rhin et en 1994 dans la Moselle. A partir des canaux qui relient ce bassin à celui de la Seine, l’espèce a colonisé la Seine où elle est observée en 1997 à Paris puis à partir de 2000 sur les secteurs aval du fleuve. Elle a ensuite étendu sa progression vers l’Aisne et l’Oise, ainsi que l’Yonne et le Loing. Via le canal du Rhône au Rhin, l’espèce se retrouve dans la Saône et le Rhône également. Elle va progressivement coloniser les principaux affluents de ces deux cours d’eau.• Le cinquième axe est la Moselle française, et ses populations, apparues en 1994, pourraient provenir du Rhin alémanique dont elle est un affluent. En 2000, l’espèce est observée à Metz.

    • L’estuaire de la Loire constitue le sixième axe de pénétration de Corbicula sur notre territoire, où l’espèce est observée en 1990. Là aussi, des bateaux en provenance d’Asie ou d’Amérique pourraient expliquer l’apparition du mollusque. En 1997, il est observé à Saumur, puis en Loire moyenne à partir des années 2000. Actuellement, l’espèce est recensée jusqu’aux environs de Digoin et les principaux affluents que sont la Vienne, le Cher, la Maine, la Sarthe, la Mayenne sont également colonisés.

    • Enfin, le septième axe de pénétration est celui de l’estuaire du Rhône, où Corbiculaest observée, en 1997 à Salin-de-Giraud. En 1998, on la retrouve dans le Gardon et l’Ardèche et en 1999 dans la basse Durance. Les individus du Rhône deltaïque présentent des caractères génétiques différents de ceux du Rhône en amont de Lyon. Cette observation pourrait montrer que la colonisation du fleuve ne s’est pas réalisée uniquement par la dévalaison de Corbiculaissues de l’axe Rhin et qu’une population implantée plus récemment dans le delta remonterait le fleuve actuellement. Les seuls bassins épargnés par l’invasion de l’espèce sont ceux des zones de montagne et des fleuves côtiers de la Côte d’Azur, de Corse, de Bretagne, de Haute-Normandie et du Pas-de-Calais. Mais pour combien de temps encore ?

    Silure

    Avec la carpe, le silure est un grand consommateur de corbicules, mais leur prélèvement ne suffira pas à ralentir l’invasion du mollusque !

     … reflets des profondes modifications des milieux 

    aquatiques

     Les canaux de navigation ont eu un rôle essentiel dans la dispersion de Corbiculasur notre territoire, en reliant entre eux les principaux bassins hydrographiques. L’espèce trouve en effet dans ces milieux une source abondante de nourriture, des courants lents et des substrats meubles qui lui conviennent, ainsi qu’une faible compétition interspécifique et une relative tranquillité vis-à-vis des prédateurs. Elle peut ainsi proliférer, augmentant de fait les possibilités de diffusion vers l’aval. Mais la dégradation de la qualité des écosystèmes aquatiques a également participé directement à l’expansion de ce mollusque invasif. En effet, les importantes modifications morphologiques (recalibrage, chenalisation, édification de seuils et de barrages…) subies depuis plus de cinquante ans ont profondément modifié les habitats de la plupart des grands cours d’eau de notre territoire : en ralentissant les écoulements et en modifiant la qualité des substrats, ces interventions ont ainsi grandement favorisé l’installation de ce bivalve dans des secteurs qui ne lui étaient pas favorables 

    auparavant… 

    Pike

    De prime abord, les corbicules sont un miracle qui rend l’eau claire comme du gin, limite le réchauffement excessif en été et par la même occasion la prolifération des algues filamenteuses. Toutefois, les grandes colonies entraînent un rejet de nitrate, d’azote ammoniacal ainsi que de phosphore.

     Une stratégie de développement adaptée à la diffusion 

     Corbicula est en général assez tolérante vis-à-vis de la pollution organique, pour peu que la teneur en oxygène reste assez importante.
    Une température de l’eau supérieure à 30 °C perturbe son métabolisme et ses fonctions reproductives, alors que des valeurs thermiques inférieures à 2 °C sont considérées comme létales pour les individus.
    Ce mollusque bivalve est hermaphrodite et montre une très forte fécondité :
    après l’incubation des larves au niveau des branchies jusqu’à ce qu’elles atteignent une taille d’environ 250 μm, de 30 000 à 50 000 juvéniles sont libérés en moyenne par adulte et par saison de reproduction.
    Après une phase planctonique, où les juvéniles dérivent en pleine eau, les individus vont alors se fixer sur le fond.
    Si la mortalité des juvéniles lors de la phase planctonique est très importante, pouvant aller jusqu’à 99 % selon certains spécialistes, ceux-ci sont capables de secréter un filament muqueux qui leur permet de dériver en pleine eau et d’être entraînés par le courant.
    Ils peuvent ainsi coloniser par dévalaison des linéaires très importants.
    Les adultes peuvent également secréter un pseudo byssus leur permettant de se fixer sur la coque des bateaux ou à des particules en suspension de grande taille, favorisant ainsi leur expansion.

    La concurrence des corbicules avec les mollusques indigènes tourne le plus souvent à l’avantage de l’envahisseur. Il s’ensuit de profonds bouleversements de nos écosystèmes.


    Des impacts économiques et écologiques 

     Non seulement Corbiculaest invasive, mais elle est très prolifique… Dans beaucoup de cours d’eau colonisés, on observe des densités de l’ordre de 100 à 200 individus/m2. Dans les canaux, elles peuvent aller de 200 à 400 individus/m2 et, aux Etats-Unis, certains lacs montrent des densités de plus de 3 000 individus/ m2! Ce sont ainsi de véritables tapis de coquilles qui peuvent recouvrir les fonds des milieux colonisés et cela ne va pas sans poser quelques problèmes… En effet, les coquilles mais également les juvéniles à la dérive peuvent être aspirés par les systèmes complexes de refroidissement de certaines industries ou des centrales de production électrique, thermiques ou nucléaires. En obstruant les canalisations, elles peuvent engendrer des dysfonctionnements plus ou moins importants, mettant en jeux directement la sécurité de ces installations. Aux Etats- Unis, le coût lié aux dommages engendrés par Corbicula est estimé à près d’un milliard de dollars par an… D’un point de vue écologique, Corbicula peut entrer directement en compétition, en termes d’habitat et de ressources trophiques, avec d’autres mollusques indigènes.
    C’est ce qui a été constaté au Japon, où l’introduction de C. Flumineaa provoqué la disparition d’une espèce indigène de corbicule, C. leana, dans la rivière Yodo. Peu de retours d’expérience similaires existent actuellement en France et en Europe.
    De manière plus insidieuse, la prolifération de l’espèce est susceptible d’engendrer un certain nombre de modifications sur l’écosystème aquatique récepteur. Le développement d’importantes colonies modifie drastiquement le type et la qualité des substrats, qui deviennent alors moins biogènes, voire non colonisables pour les espèces benthiques indigènes.
    L’activité physiologique des individus entraîne également une forte consommation en oxygène dissous et un relargage significatif de dioxyde de carbone dans l’eau. Les fèces de l’animal présentent également la particularité d’être très concentrées en nitrate, en azote ammoniacal ainsi qu’en phosphore.
    Les caractéristiques physico- chimiques de l’eau et des sédiments peuvent ainsi être perturbées par les communautés de C. Fluminea, avec de potentielles incidences sur la production primaire du milieu.
    C’est ce qu’a pu montrer une équipe de chercheurs américains sur le lac Tahoe, grand lac naturel situé à cheval entre la Californie et le Nevada, qui ont fait le lien entre de fortes proliférations d’algues filamenteuses du genre Spirogyra et un excès de nutriments azotés et phosphorés issus de l’activité des populations de Corbicula.
    Ainsi, si d’aucuns pouvaient imaginer que le corbicule pouvait constituer un filtre efficace pour la qualité de l’eau de nos rivières et de nos lacs, eh bien, il n’en est rien : les désordres engendrés, tant sur le plan chimique qu’habitationnels, sont bien supérieurs aux hypothétiques services que pourrait rendre cet indésirable mollusque. L’incroyable rapidité de l’expansion de Corbiculaest le triste reflet de la qualité générale de nos grands systèmes aquatiques.
    S’il semble illusoire de faire disparaître l’espèce là où elle est actuellement bien implantée, c’est tout de même une raison de plus en faveur de la préservation et de la restauration des conditions thermiques et morphologiques des milieux, si l’on veut les épargner de l’invasion de Corbicula.