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  • Entretien avec Jean-Luc Cometti

    Entretien avec Jean-Luc Cometti

    Trois questions à Jean-Luc Cometti, Président délégué du Club de Pêche Sportives Forez-Velay, organisateur du Salon international de la mouche artificielle (SA.NA.MA.).

    Pêches sportives : le Sanama est actuellement le plus grand salon de pêche à la mouche se tenant en France. Comment voyez-vous son évolution dans les années à venir et principalement en ce qui concerne l’édition 2013 ?

    J-L. Cometti : Comme vous venez de le dire, le Sanama, créé en 1982, est devenu au fil des éditions le plus grand salon exclusivement consacré, en France, à la pêche à la mouche. En effet, tous les exposants qui s’y retrouvent en principe les années impaires sont unanimes et l’ont consacré référence européenne dans ce domaine, ce qui est pour nous une grande fierté.
    C’est sans doute lié à plusieurs éléments. D’une part le concept même de ce salon qui tente de réunir les plus grands noms de la pêche à la mouche et les faire coexister avec les plus modestes débutants dans l’unique but de pouvoir partager une passion commune. D’autre part le fait qu’il soit organisé, d’une manière tout à fait bénévole et non intéressée, par une grande partie des adhérents du club de Pêche Sportive Forez-Velay. Et enfin, je pense aussi, par l’ambiance très conviviale qui y règne pendant deux jours.
    Pour 2013, nous avons assisté à un très fort engouement de la part des exposants potentiels. Malheureusement le local n’est pas extensible et nous n’avons pas pu tous les accepter. Nous le regrettons.
    Nous le regrettons d’autant plus que pour cette édition, Saint-Etienne va devenir, l’espace d’un week-end, la capitale de la pêche à la mouche. Pour le plus grand plaisir des moucheurs, nous avons décidé avec les organisateurs du RISE Festival que le festival international du film de pêche à la mouche soit programmé pendant le même week-end que le Sanama Les passionnés ne devraient pas faire le voyage pour rien et pourront décupler leur plaisir compte tenu de cette synergie.
    Et puis le Sanama mettra à l’honneur, comme cela a été le cas en 2011, un pays réputé pour ses rivières : cette année ce sera la Pologne qui présentera ses richesses halieutiques. Comme vous le voyez, le Sanama se présente bien. Tous les organisateurs ont donc aujourd’hui l’esprit serein. Cet optimisme ne devrait cependant pas éliminer tous les problèmes, qui ne manquent jamais de se présenter. Mais soyez sûr que tout sera prêt pour cette grande fête de la mouche. L’avenir du Sanama ? Aujourd’hui la salle que nous utilisons peut paraître trop petite à certains. Ils pensent qu’il faudrait encore plus développer le Sanama, afin d’accueillir encore plus de monde. J’entends bien. Mais cela nécessiterait de changer de local, avec sans aucun doute des répercussions financières importantes pour le club. Par ricochet, les exposants et les visiteurs seraient également impactés. Car il ne faut pas perdre de vue que nous sommes un modeste club de pêcheurs à la mouche, que nous sommes tous des bénévoles, que nous ne cherchons pas à faire de l’argent avec le salon, mais que nous ne voulons pas non plus en perdre. Et puis, l’esprit convivial, tant apprécié actuellement, ne serait probablement plus là. La fête ne serait plus la même. Donc pour l’instant, il n’est pas question de développer encore plus le Sanama.
    Notre objectif ? Le maintenir à son niveau actuel, ce qui est déjà un bel exemple de réussite, tout en y apportant quelques aménagements mineurs. Cela peut être pris pour un manque d’ambition, mais nous ne voulons pas vendre l’âme du Sanama Rappelez-vous : la grenouille qui voulait devenir plus grosse que le bœuf a eu des problèmes. Nous n’avons pas envie de l’imiter.

    PS :
    Hormis l’organisation du salon, qui, nous nous en doutons, demande des mois de travail, quelles sont les autres activités du Club de Pêche Sportive Forez-Velay ?

    J-L. Cometti : Les activités de notre club sont sensiblement les mêmes que celle de tout club de pêche à la mouche. Dans nos quatre sections locales, réparties sur les deux départements de la Loire et de la Haute-Loire, une fois par semaine, il est possible de s’initier et de se perfectionner au montage des mouches artificielles.
    Nous avons également une école de pêche. Le stage se déroule sur huit semaines en mars et avril.
    D’abord en salle. Pour bien apprendre, surtout à cette époque dans notre région, il vaut mieux être à couvert. Là, le futur pêcheur à la mouche va apprendre les gestes de base du lancer mouche. Ensuite on va lui apprendre à pêcher. Savoir lancer c’est une chose, savoir pêcher en est une autre. Donc, accompagné par un moniteur attitré, sur la rivière cette fois-ci, chaque novice va apprendre à intégrer les difficultés inhérentes à la pêche à la mouche, le vent, les arbres, les clôtures, l’eau qui coule et fait draguer la mouche… et les poissons, où sont ils ? Forts de cet apprentissage, les néo-moucheurs en fin de stage auront acquis le B.A.BA. Il faudra maintenant aller à la pêche, encore et encore, car c’est la clé de la réussite.
    Bien sûr le club organise régulièrement des sorties de pêche sur les rivières de la région. Ces sorties où les novices côtoient les plus aguerris sont toujours de grands moments d’échanges et de convivialité. Une fois par an, une grande sortie, pendant tout un week-end, dans une autre région, nous permet de découvrir d’autres richesses halieutiques.
    Deux rencontres halieutiques célèbres sont également organisées par le Club, chaque année, sur deux rivières de la région riches en salmonidés : le Trophée du Lignon Forézien et le Trophée d’Argent de l’Ance. Ce ne sont pas des compétitions puisque nous sommes plutôt orientés sur la pêche de loisir, mais plutôt des concours amicaux où l’esprit de partage et d’échange prédomine.
    Pour finir j’évoquerai évidemment le volet protection de la nature. Notre club a reçu dès 1979 un agrément au titre de la protection de la nature pour le département de la Loire. Cela lui confère des droits et des devoirs
    Donc, dans les devoirs, surtout des actions de terrain. Chaque année, plusieurs opérations d’entretien de rivières sont programmées en collaboration avec les AAPPMA locales. Ce sont toujours des moments forts où nous aimons nous retrouver et où nous avons, en fin de chantier, le plaisir du travail accompli pour aider la rivière et ses hôtes à mieux se porter.
    Mais aussi des droits. Cet agrément nous donne le droit d’intervenir lorsque certains pensent passer outre la réglementation. En cas de pollution, ou de dégradation d’une rivière, il nous arrive de porter des actions en justice afin de faire cesser ces dérives. Ce n’est pas le plus plaisant, mais cela s’avère malheureusement trop souvent indispensable. Pour exemple, je citerai la lutte que nous avons engagée, avec les Fédérations de pêche de la Loire et de la Haute Loire, et d’autres ONG, pour sauvegarder la Semène, une superbe rivière, très riche en biodiversité, en passe de devenir réservoir biologique, et sur laquelle, au nom de l’argent que cela pourra rapporter en vendant l’eau, une poignée d’élus font construire un barrage, soit disant pour assurer l’alimentation en eau des populations, alors que des réserves phénoménales existent à proximité sur le barrage de la Valette et sont sous exploitées. Une action en justice est en cours. En complément, je citerai aussi notre participation à de nombreuses instances de travail et de concertation qui travaillent sur l’eau et les rivières, tels les contrats de rivières qui sont nombreux dans la région.

    PS :
    A travers le legs de Chamberet, votre club est l’héritier d’une époque qui a profondément marqué l’histoire de la pêche à la mouche en France. Quel regard portez-vous sur l’évolution des mentalités et des techniques de pêche à la mouche aujourd’hui ?

    J-L. Cometti :
    C’est une vaste question. Il est sûr que les mentalités ont évolué depuis l’époque où Gérard de Chamberet et ses amis partaient à la pêche et recherchaient des insectes, multipliaient les observations pour pouvoir mieux les imiter. Je pense en particulier à la collection Gallica qui est exposée au Sanama
    Fini le temps où le pêcheur allait à la pêche pour nourrir sa famille. Nous sommes maintenant dans une période où la pêche est devenue un loisir, loisir sportif s’il est pratiqué dans un bon état d’esprit, notamment de respect du poisson et des autres usagers de la rivière.
    De plus en plus de pêcheurs ont donc adopté la pêche sans tuer. C’est bien. Un grand nombre de poissons peuvent ainsi rester dans la rivière. Par contre, il faut faire attention à ne pas devenir intégriste, avoir des œillères et vouloir imposer la pratique sans tuer partout et toujours. Cela peut amener à des situations complètement anormales voire dangereuses pour notre sport. Je pourrais en parler plus tard si vous le souhaitez. Pour ce qui nous concerne, au club, la pratique sans tuer est grandement répandue, elle est même dans certaines circonstances vivement encouragée. Par contre nous nous réservons le droit de garder quelques poissons dignes d’intérêt dans la saison de pêche. Le prélèvement raisonné de 5 ou 6 poissons dans une saison ne fait pas du pêcheur un paria. Loin de là !
    Beaucoup de pêcheurs pratiquent aujourd’hui la pêche à la nymphe. Certains disent que l’on prend plus de poissons. C’est parfois vrai. Mais ce qui est sûr, c’est probablement que ce changement de technique est lié au changement de comportement des poissons. De plus en plus souvent, ils délaissent la surface pour se nourrir sous l’eau. Il y a sûrement des raisons à cela, mais là n’est pas le propos. C’est une pratique qui est difficile à mettre en œuvre dans nos rivières du Massif Central relativement sombres avec des poissons peu visibles. Je parle de la nymphe à vue bien évidemment. Par contre, personnellement, je ne considère pas comme de la pêche à la mouche, le fait de pêcher sous la canne, avec un leurre de plusieurs grammes, même si on l’a baptisé nymphe lourde. On pourrait également parler de la pêche en réservoir. Je reconnais pour l’avoir pratiqué, qu’il est agréable de prendre des poissons de taille XXL, ce qui se produit très rarement dans nos rivières du Massif Central. Mais c’est une pêche qui n’est pas à la portée de tout le monde, les coûts sont parfois relativement élevés. Par contre, la pêche en réservoir à l’avantage de permettre de continuer à s’adonner à sa passion alors que dans les rivières, la reproduction des truites sauvages a commencé. Et puis, il en faut pour tous les goûts, il y a de la demande de la part d’une certaine catégorie de pêcheurs. Alors pourquoi pas. L’important c’est que tout le monde trouve son plaisir dans la pêche. Pour ce qui me concerne, la plus belle de toutes les techniques, celle que je pratique en priorité, c’est la mouche sèche en rivière. C’est sans aucun doute celle qui procure le plus de sensations. Rien n’est plus beau que de voir un gobage dans une belle coulée, puis après un poser tout en douceur, la mouche qui dérive lentement, le poisson qui monte à nouveau prendre délicatement la mouche en surface. Pour revenir sur les mentalités, je dirai que bon nombre de pêcheurs sont devenus des consommateurs. On achète une journée de pêche en réservoir, un stage d’initiation, une formation au montage des mouches, et puis, on ne sait pas boucler le cercle et continuer la démarche. Le bénévolat se perd. Je redis souvent aux nouveaux adhérents du club : « toutes les connaissances que nous avons, ce sont les anciens qui nous les ont transmises, alors, à votre tour, n’oubliez pas de passer le relais et de transmettre aux nouvelles générations de pêcheurs ce que vous avez appris au lieu de le garder égoïstement pour vous. Partager son savoir, c’est ça l’esprit d’un club. »

  • Salons : le rôle des bénévoles

    Salons : le rôle des bénévoles

    Qui sont ces bénévoles qui depuis près de trente ans réunissent des milliers de pêcheurs à la mouche durant un week-end ? Au-delà du rendez-vous éclair où, exposants et visiteurs disparaissent comme une volée de moineaux, nous avons choisi de raconter l’histoire d’un club organisateur de salons, et de donner la parole à ces hommes de l’ombre, qui travaillent beaucoup, durant des mois, pour que se perpétue la fête. Le Salon international de la mouche artificielle de Saint-Etienne fêtera début 2013 sa 18e édition.

    A l’heure où le bénévolat ne fait plus recette, à une époque où renaissent, plus que jamais, les attitudes individualistes, le monde de la pêche à la mouche nous donne une belle leçon d’esprit d’équipe et de solidarité. Nous tenions à rendre hommage à ces hommes de l’ombre qui, à chaque édition, ne ménagent pas leurs efforts pour que les salons de pêche à la mouche puissent se dérouler dans les meilleures conditions. Vu de l’extérieur, un salon ressemble à une place de marché. On arrive, on s’installe, on fait ses petites affaires et on repart. C’est un peu ça, sauf que pour que tout cela existe, il faut que certains mouillent la chemise pour tout prévoir : les obligations administratives, les parkings, trouver des exposants, tout installer dans le hall, prévoir la restauration, le service de sécurité, la billetterie, la décoration, faire la promotion de l’évènement, etc. Vu comme ça, c’est plus le même sport, non ? Voici l’histoire d’un club de pêcheurs à la mouche, organisateur du plus grand salon dédié à cette activité actuellement. Son histoire est étroitement liée à celle de la pêche à la mouche française.
    L’histoire du Club de pêche sportive Forez-Velay a commencé en 1973. A l’époque, les buts recherchés par ce club basé à Saint-Etienne étaient d’une part la formation aux techniques de pêche amateur dans un esprit sportif, en rivière et en mer, et d’autre part la connaissance et la protection des espèces piscicoles dans le cadre de la sauvegarde des cours d’eau et du milieu naturel en général. Depuis 1979, le club stéphanois est affilié à « l’Union des Clubs Français des Pêcheurs à la Mouche – Tradition ». C’est à l’occasion d’une des éditions du fameux Trophée d’Argent de l’Ance, organisé chaque année par le Club de Pêche Sportive Forez-Velay, que M. Bourru a fortement incité Edmond Ardaille et Alain De Bompuis, alors co-présidents, à créer dans la Loire une section CFPM au sein du Club de Pêche Sportive Forez-Velay. Cette dernière a été elle-même l’incitatrice de la création de deux autres sections, celle du Puy-de-Dôme, sous la responsabilité de M. Touly, et celle d’Aix-les-Bains, sous la responsabilité de M. Verguet. La première promotion du CFPM de la Loire a eu lieu le 23 mars 1979. A noter que le Club Français des pêcheurs à la mouche de la Loire comporte actuellement quatre sections : une à Saint-Etienne, une à Andrézieux, une à Riorges et une à Monistrol-sur-Loire. L’année 1979 fut une année charnière pour le CPSFV, qui s’est vu confier en toute propriété le legs des collections de mouches artificielles Gérard de Chamberet. Madame veuve Germaine de Chamberet a, en toute connaissance de cause, choisi de léguer cette collection à ce club respectueux de la tradition de la pêche à la mouche française. Les jeunes pêcheurs ne savent peut-être pas ce que représentait la collection Gallica dans les années 1930 et jusqu’aux années 1960. L’histoire professionnelle du couple de Chamberet commence en 1928 sur les rives du Doubs, dans un petit village du nom de Charette (les mouches de Charette, ça ne vous dit rien ?), où ils installèrent un petit atelier de confection de mouches artificielles. La rencontre entre le Dr Massias, biologiste passionné de pêche à la mouche, Léonce Valette, alias Léonce de Boisset, auteur bien connu et Gérard de Chamberet donna naissance à trente-quatre modèles de mouches dont la renommée fut vite mondiale. Gérard de Chamberet disparut brutalement le 8 juin 1941, laissant sa femme et ses « filles » (les monteuses) gérer une entreprise qui, en quarante années, a vu naître pas moins de 15 000 modèles de mouches ! Pour le CPSFV, très touché d’avoir été désigné comme héritier de cette histoire de la mouche artificielle française, la question du devenir des collections se posa très vite. Si l’idée de la création d’un musée fut étudiée à l’époque, elle laissa bien vite sa place à celle d’un salon, qui, en plus d’offrir aux visiteurs la possibilité d’admirer les collections en présence des membres du club, proposerait aux pêcheurs une merveilleuse façon de ne pas oublier le passé tout en gardant un œil sur le présent. La recette s’avéra bonne, puisque ce salon, qui devait avoir lieu à l’origine tous les deux ans, ouvrira ses portes en février pour la 18e fois !

    Pour en savoir plus : l’édition 2013 du Salon international de la mouche artificielle se déroulera les 23 et 24 février à Saint-Etienne, salle omnisports, Parc François Mitterrand (anciennement Plaine Achille).

    www.cpsfv.org
    www.sanama.fr

  • Montage : le chant du coq

    Montage : le chant du coq

    Le monde des éleveurs de coqs de pêche ne fait pas le partage entre un vrai rapport au monde rural, à une certaine forme d’écologie et à une nostalgie emprunte de poésie. Pour autant, les plumes exceptionnelles des coqs de pêche du Limousin n’ont jamais quitté le devant de la scène tant elles sont incomparables. De véritables trésors que nous vous invitons à découvrir.

    Par Philippe Boisson.

    Il existe une grande tradition de l’élevage des coqs de pêche en France. Peu d’entre-nous connaissent le quotidien de ces éleveurs très particuliers, tous pêcheurs à la mouche passionnés. La sélection, les conditions d’élevages, le terroir, l’altitude, telles sont les conditions requises pour obtenir un plumage d’une grande qualité.
    Durant des décennies, les mouches de pêche réalisées avec des plumes sélectionnées pour leur brillance et leur souplesse ont connu leur heure de gloire, car peu de matériaux étaient en mesure de rivaliser. Les collections Guy Plas, Jean-Louis Poirot ou Gérard de Chamberet étaient alors réputées et recherchées dans le monde entier. La mouche française se vendait bien. Montages araignée, en palmer, en spent, en mouches noyées étaient incomtournables jusqu’au début des années 1980, date à laquelle une plume très différente fit beaucoup parler d’elle. L’utilisation de la plume de croupion de canard (CDC) créa un véritable choc dans l’ordre établi de la mouche de pêche. On lui prête alors la vertu magique de faire monter les poissons les plus récalcitrants. On connaît la suite, avec un succès grandissant qui aujourd’hui n’est pas contestable. Ceci étant, la plume de croupion de canard ne fait pas l’unanimité sur tous les terrains et dans toutes les conditions rencontrées par le pêcheur. Autant elle fait merveille sur les zones calmes des rivières, autant son utilisation n’est pas obligatoire en eaux rapides où une flottaison haute de la mouche n’est pas un problème mais un avantage. Idem sous la pluie, la plume de CDC montre vite ses limites en devenant impossible à faire sécher, alors qu’un hackle de coq continue de rester“pêchant”. De plus, on assiste avec la généralisation du CDC à une sorte d’overdose sur certains parcours très fréquentés. La plume magique ne fait plus forcément recette. Certains très bons pêcheurs ont vite analysé cette situation et pris le contre-pied en adaptant certains montages peu utilisés en France, comme le montage parachute avec sa collerette en coq, et obtiennent d’excellents résultats avec une mouche à flottaison basse montée avec seulement deux ou trois tours de hackle de coq. La fameuse Mix’aile de Florian Stéphan, avec son hackle monté en palmer et son aile en CDC est une parfaite illustration de ce qu’il est possible de réaliser. Autre tendance qui mérite d’être approfondie, le mariage du CDC ou du dubbing de lièvre (un autre incontournable) avec des plumes de coqs de qualité. Le résultat à la pêche est très intéressant, puisque l’on peut profiter des avantages de tous les matériaux. Des associations sont également possibles avec des matériaux synthétiques, même si cela doit faire bondir quelques puristes de la mouche traditionnelle française.
    Les plumes de nos éleveurs ont donc de très beaux jours devant elles.


    Un élevage pour la plume

    La variété originelle des coqs de pêche français est dénommée “coqs de pêche du Limousin” sans qu’au-cune race ne soit plus précisément définie. Avant la seconde guerre mondiale, époque où l’agriculture n’était pas encore modernisée, les animaux des fermes d’une région comme le Limousin voyageaient très peu. Les élevages de volailles, pour la viande étaient très hétéroclites, et déjà, les coqs de pêche naissaient au hasard des couvées naturelles. Ils étaient issus de croisements hasardeux entre plusieurs races. Dans cette région, réputée froide, les volailles ont toujours produit beaucoup de plumes, les protégeant ainsi des frimas. Dans les années 1960, le bouleversement qu’a connu l’agriculture a bien failli faire perdre à tout jamais ces lignées d’animaux sélectionnés au fil des décennies. Heureusement, la pêche à la mouche se démocratisant, la demande en plumes s’est faite plus grande. Les premiers écrits sur le sujet, en langue espagnole, dateraient de 1539, mais c’est un traité de 1624, intitulé “le manuscrit de Astorga”, également en espagnol qui donne le plus de détails sur le montage de mouches artificielles à l’aide de ces plumes.
    Guy Plas, fut l’un des premiers en France à être à la fois éleveur et monteur de mouches professionnel. Son affaire, reprise par Olivier Dez, compte aujourd’hui encore de splendides animaux qui produisent des plumes appréciées des spécialistes du monde entier. Les coqs de pêche du Limousin ne sont pas tués pour en prélever les plumes. Tuer les coqs pour vendre les cous comme cela se fait en Chine, en Inde ou aux Étas-Unis (cous Metz ou Hofmann) serait impossible pour les éleveurs français, car sur cent poussins, un éleveur obtiendra cinq ou six coqs de pêche seulement et il faudra attendre trois ans pour commencer à leur prélever des plumes. Il est en effet impossible de connaître le devenir des poussins. Les coqs de pêche au plumage parfait sont des exceptions. Les éleveurs professionnels doivent disposer de cent à deux animaux (coqs, poules, poussins) demandant un travail quotidien. C’est le seul moyen pour un professionnel d’obtenir un nombre suffisant de coqs variés (tonalités des plumages) avec des classes d’âges qui assurent le renouvellement de l’élevage.

    Le terroir

    Ces chers gallinacés produisent des plumes qui affichent de grandes différences de tonalité selon les individus, les élevages, avec leurs situations géographiques et les saisons. De tous temps, certains emplacements ont toujours produit de très beaux coqs de pêche. L’altitude, l’orientation, liée à l’ensoleillement, l’humidité, le terroir comme l’on dit, tout rentre en compte dans ce type d’élevage si particulier. Les conditions idéales pour obtenir des coqs de qualité sont maintenant bien connus : altitude moyenne (400 à 1000 m), terrain granitique, pH acide, climat montagnard. De même, ce qui convient aux coqs du Limousin semble également convenir aux célèbres coqs espagnols pardos de la province de Léon. Certains éleveurs du Limousin en possèdent et on a longtemps dit que le pardo français n’était pas comparable au “vrai” pardo espagnol. Cela n’est, de l’avis de nombreux spécialistes, plus le cas aujourd’hui. Olivier Dez, Bruno Boulard, Robert Brunetaud ou Florian Stephan ont superbement réussi l’implantation de coqs ibériques pardos dans le centre de la France. Différentes des plumes de coqs pardos (pelles), les plumes des coqs du Limousin sont également pigmentées mais de façonbeaucoup plus fine, comme de la poussière d’or. La brillance, les reflets, la souplesse, la faible présence de duvet à la base des plumes, tels sont les critères retenus qui font toute la valeur de ces coqs de pêche.
    Gérard Poyet, éleveur depuis plus de trois décennies sait de quoi il parle : “ces plumes présentent des fibres raides et souples à la fois, d’une brillance presque transparente. Elles sont un plaisir pour les yeux et rendent les artificielles montées d’une incroyable efficacité”. Les observations de Gérard Poyet sur la capacité de ces plumes à “jouer” avec la lumière sont également très étonnantes : “la caractéristique principale qui détermine la plume de coq de pêche, que ce soit la plume de camail, de cape, d’aile ou de flanc, est son degré de mimétisme et sa grande sensibilité à recevoir et à renvoyer la lumière. L’expérience du papier de couleur le démontre bien : présentons une plume sur un papier rose, elle se colore de rosâtre, sur du vert, elle verdit, sur du brun, elle brunit…il en est ainsi à l’infini”. Le secret des qualités “pêchantes” des plumes des coqs de pêche est certainement lié à cette adaptation particulière à l’environnement lumineux. Pour les éleveurs, se sera toujours la qualité de la plume qui comptera et non la morphologie de l’animal. Or, pour les éleveurs qui souhaitent participer à des concours, les coqs du Limousin doivent de plus en plus répondre à des standards avicoles qui imposent des critères morphologiques précis. Parmi ces standards, on trouve la crête qui doit être droite et non frisée, ou encore les pattes qui doivent afficher une teinte rougeâtre et non jaune. Ces critères sont contestés par certains éleveurs, car d’une part, ils n’ont aucune influence directe sur la qualité des plumes et d’autre part l’origine très rustique et incertaine des coqs de pêche du Limousin risque d’y laisser des plumes…


    Différentes tonalités de plumes

    Les plumes, hackles, lancettes, pelles de dos et pelles d’ailes, peuvent couvrir l’essentiel des tonalités intéressantes pour le pêcheur à la mouche. Les tons ocre ou rouille dignes de la palette d’un peintre sont pigmentés d’une finesse éloquente. Les gris, dont on compte d’infinies variantes ont toujours été très recherchés par les pêcheurs, mais difficiles à obtenir, notamment le gris bleuté (le blue dun des anglais) et le gris fumé.
    Deux tonalités qui nous rappellent la fantastique collection de mouches de Jean-Louis Poirot, décédé il y a quelques années, et qui était lui aussi un des rares éleveur et monteur de mouches professionnel. De plus, la tonalité des plumes varie selon la saison puisque les animaux vivent en plein air, ne rentrant au poulailler qu’en fin d’après-midi. L’influence du soleil a une incidence sur la teinte du plumage ce qui oblige les éleveurs professionnels à anticiper leur stock de plumes pour éviter les manques dans certaines teintes.


    Le plumage, tout un art

    Pour Bruno Boulard, éleveur et monteur de mouches professionnel, le prélèvement des plumes s’effectue à la nouvelle lune. “C’est important pour la repousse des plumes qui sera plus rapide si l’on respecte cette règle qui, il faut bien l’admettre, fait parfois sourire. A chacun ses petits secrets !”, explique t-il. On peut effectuer trois ou quatre plumages au cours de l’année sur un même coq. Les jeunes coqs n’aiment pas particulièrement cet exercice qui les stress inévitablement. Les sujets plus âgés ont dû se faire une raison. C’est un peu la rançon de leur liberté et d’une longue vie aux petits soins. Les plumes doivent s’arracher facilement. Si ce n’est pas le cas, l’éleveur choisi alors de repousser le plumage à plus tard.