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Étiquette : Caudron

Le projet Rivières sauvages
L’émergence du Fonds pour la conservation des rivières sauvages présente la perspective pour le Chéran d’être un des bassins versants pilotes, pour la construction du label et du réseau de rivières sauvages. Ce qui vient conforter les actions initiées et engagées par les pêcheurs au côté du SMIAC sur le bassin versant.
D’ores et déjà, un comité technique réfléchit sur les actions innovantes à engager avec les décideurs pour redonner au Chéran son fonctionnement naturel et sauvage, avec en point d’orgue, l’effacement du seuil du pont de Banges, dernier obstacle artificiel majeur au transit sédimentaire et à la continuité écologique sur le bassin versant. L’objectif du Fonds pour la conservation des rivières sauvages étant de se dédouaner du minimum réglementaire de bon état écologique affiché par la Directive cadre européenne (DCE) et ses normes insuffisantes, dont on touche les limites aujourd’hui sur d’autres rivières emblématiques, comme le Doubs et la Loue. Le but étant de se rapprocher d’un fonctionnement naturel et biologique optimum, seul garant de la pérennité et de la préservation des milieux encore en état, comme l’est celui du Chéran, avec peut-être, à terme, la concrétisation des efforts engagés par la labellisation du Chéran comme « une » des rivières sauvages de France.
L’exemple du Chéran
Nous connaissons depuis longtemps l’équipe de l’AAPPMA de l’Albanais sur le Chéran, une magnifique rivière planquée dans sa vallée, entre Annecy et Aix-les-Bains. Sans tambour ni trompette, cette association dynamique est à l’origine d’un des plus ambitieux contrats de rivière du pays. Preuve que les pêcheurs peuvent obtenir de l’aide, à condition qu’ils ne manquent ni de courage, ni de projets.
Par Philippe Boisson
Le Chéran prend sa source dans le massif des Bauges en Savoie en amont du Châtelard, village martyr qui perdit la quasi-totalité de ses habitants lors d’un glissement de terrain survenu dans la nuit du 1er janvier 1931. De profil torrentueux, ce cours d’eau passe, dans sa partie aval au niveau de Rumilly (Haute-Savoie), d’environ 1 m3/s au plus sévère de l’étiage à près de 300 m3/s à la fonte des neiges pour peu que la pluie s’en mêle. D’un point de vue géologique, le Chéran coule sur un lit de gros galets dans sa partie amont, alors que sa section médiane serpente dans des gorges taillées dans du grès à ciment argileux appelé molasse. “Roche” tendre composée de limons solidifiés, ce grès se laisse facilement façonner par la rivière. Cela donne lieu à quelques bizarreries, comme la voie Bernard, un couloir qui ressemble à une piste de skateboard et dont le fond canalise l’eau dans une faille d’à peine deux mètres de largeur, visible uniquement par niveau très bas. La profondeur de cette faille doit sans doute dépasser les 8 à 10 mètres. Le grès donne une jolie couleur émeraude aux eaux du Chéran qui prend des allures d’oasis en été. A la sortie des gorges au niveau de Rumilly, le Chéran a beaucoup souffert des extractions de graviers et de l’urbanisation qui a donné lieu à un vaste programme de renaturation qui commence à porter ses fruits aujourd’hui. Cela n’aurait pas été possible sans le concours d’un personnel compétent et de moyens financiers et humains importants. Porté par les pêcheurs, ce projet nécessita quelques modifications fondamentales du statut de ce qui n’était pas encore, jusqu’aux années 2000, une AAPPMA.
Une gestion à l’échelle du bassin versant
En France, le département de la Haute-Savoie reste un cas particulier, avec un nombre de pêcheurs parmi les plus élevés du pays, partagés en seulement cinq AAPPMA. Un mode de fonctionnement très atypique, d’autant que certaines d’entre elles regroupent des “sociétés de pêche” non agréées. L’AAPPMA de l’Albanais (nom de la région d’Albens) est née en 1999 de la réunion de trois de ces sociétés de pêche faisant alors partie de l’AAPPMA Annecy Rivières. Il s’agissait de celles de Cusy, de La Gaule du Chéran, et de La Protectrice du Fier. Pour obtenir l’agrément, la future AAPPMA de l’Albanais devait, à la demande de la DDAF, faire signer les baux de pêche aux propriétaires riverains. Un travail de fourmi qui demanda à Stéphane Jan et à ses collègues plus de deux mois d’investigation au cadastre, à une époque où les relevés parcellaires n’étaient pas encore informatisés. Il s’en suit un porte-à-porte en règle face à des propriétaires qui, pour la grande majorité, ignoraient tout de l’existence des fameux baux de pêche. Signés pour trente ans, les droits de pêche ainsi obtenus ont permis de partir sur de bonnes bases. Plus en amont, l’AAPPMA du Châtelard, dans le massif des Bauges, existe depuis 1927. Ainsi, le Chéran s’est vu partagé en seulement deux AAPPMA, ce qui laissait augurer une gestion cohérente à l’échelle du bassin versant du cours d’eau. Les débuts furent empiriques reconnaît Pascal Grillet, l’un des membres du bureau de l’AAPPMA de l’Albanais : “On voulait bien faire et les chantiers étaient si nombreux que cela partait un peu dans tous les sens !”. L’une des premières actions entreprises fut la réintroduction de l’ombre, un poisson originaire du Chéran, mais qui avait totalement disparu. Après trois années de réintroduction, qui ne donnèrent guère de résultats encourageants dans les années qui suivirent, une population viable a finalement trouvé sa place. Le prélèvement de l’ombre est toujours interdit sur la rivière afin de le protéger, car il serait facile de le faire disparaître à nouveau. Les ombres du Chéran sont très discrets, vivants surtout dans les forts courants et ne se montrant que rarement. Pour les truites, les choses sont différentes. Comme partout ailleurs, l’alevinage avec des souches atlantiques domestiquées a commencé dès la fin du XIXe siècle. Par chance, la souche sauvage de truite locale a bien résisté à l’introgression de gènes étrangers. Le Chéran doit en partie son bon état actuel à son accessibilité limitée, due à son cours encaissé. Les points d’accès se limitent à trois ou quatre lieux sur toute la longueur des gorges. Pour les AAPPMA du Châtelard et de l’Albanais, la priorité consiste à préserver le milieu naturel dans le but de conserver la souche sauvage. Plus aucun empoissonnement n’a eu lieu depuis près de quinze ans. En étroite relation avec la fédération départementale de pêche de Haute-Savoie, qui dispose d’un personnel spécialisé compétent (sous la houlette d’Arnaud Caudron), les souches de truites du Chéran, du Fier, et de leurs affluents ont été clairement identifiées et tout le monde œuvre pour leur sauvegarde. La vallée du Chéran a été retenue comme rivière pilote par le Fonds pour la conservation des rivières sauvages, au même titre que quelques autres comme la Vis (Hérault) ou la Valserine (Jura/Ain).
Un contrat de rivière exemplaire
Un contrat de rivière a été alloué à la vallée du Chéran entre 1997 et 2008. S’il existe de mauvais exemples de contrats similaires un peu partout, qui n’ont pas apporté d’amélioration de la qualité de l’eau ou de l’habitat pisciaire, celui du Chéran est exemplaire. Preuve que si les pêcheurs ne font pas la démarche d’être représentés, il ne faut pas espérer de miracle… Au total, l’investissement pour 2012 de l’AAPPMA de l’Albanais se porte à 170 000 euros (300 000 euros sur trois ans). Car le Chéran fait également partie du programme européen Leader (Liaison entre actions de développement de l’économie rurale) du Parc naturel régional du massif des Bauges. Il s’agit d’un programme européen qui vise à faire des territoires ruraux des pôles équilibrés d’activité et de vie. Le plan de financement des travaux intégré dans le contrat de rivière concernant la diversification des habitats s’est réparti entre la Région à hauteur de 20 %, l’agence de l’Eau 50 %, le conseil général de Savoie 5 %, le conseil général de Haute-Savoie 5 %, le Syndicat mixte interdépartemental d’aménagement du Chéran (SMIAC) 20 %, et les collectivités piscicoles 22 % pour un total de 216 958 euros. Le contrat de rivière a permis la mise en place d’un programme ambitieux de diversification de l’habitat pisciaire sur la zone aval du Chéran au niveau de Rumilly. Les aménagements demandaient des moyens mécaniques et humains à la hauteur de la puissance d’un cours d’eau dont le débit peut être multiplié par 300 selon les saisons. “Avec un lit déstabilisé par une érosion régressive, due à des extractions de granulats directement dans le cours d’eau il y a plusieurs décennies, le chantier méritait réflexion et méthode pour réaliser des aménagements qui puissent encaisser des crues violentes sans pour autant créer d’autres problèmes autour d’eux. Nous avons opté pour des techniques mixtes végétales et minérales et nous avons eu la chance de travailler en concertation avec des professionnels qui ont fait l’effort de comprendre les problématiques du cours d’eau, ce qui n’est toujours évident avec des gens qui, pour la plupart, travaillaient dans une rivière pour la première fois” explique Pascal Grillet. La Fédération de pêche de Haute-Savoie suit l’évolution des peuplements chaque année pour vérifier si le résultat escompté est bien au rendez-vous. Les aménagements profitent à toutes les espèces, y compris aux plus petites comme le chabot ou la loche franche, car le Chéran a retrouvé une morphologie variée qui profite aux poissons à tous les stades de leur développement. Sur ce secteur au lit il y a peu encore uniforme, très peu diversifié, les populations de truites ont été multipliées par quatre. Ce n’est qu’un début, car ces aménagements profiteront d’autant plus aux générations suivantes. La présence des aménagements a en effet de multiples avantages : ils offrent bien plus qu’un abri aux poissons, les éléments minéraux trouvent leur place tout autour, ainsi qu’en aval sous l’effet du courant. De
nouvelles zones de frayères sont apparues.L’école de pêche du Chéran
Les deux AAPPMA du Chéran travaillent avec deux guides de pêche chargés de gérer les activités de l’école de pêche. Des stages enfants, ados, vacances, scolaires, personnes à mobilité réduite, pour la pêche de la carpe, la pêche au coup, celle des carnassiers ou la pêche à la mouche sont organisés durant toute la saison. Des ateliers pêche nature ont lieu tous les mercredis. Chaque saison, des centaines d’enfants et d’adolescents découvrent la pêche à Rumilly, sur le plan d’eau attenant au bâtiment de l’AAPPMA ou sur le Chéran, avec une évidente sensibilisation aux milieux naturels.
La pêche sur le Chéran
Les truites de la belle rivière d’émeraude ont la réputation d’être capricieuses. Elles sortent néanmoins de façon plus régulière sur la partie aval que dans les gorges. Loin d’être des poissons de foire, ces animaux sauvages réagissent à la température, à la lumière et a tout ce que ces facteurs peuvent générer comme événements dans la rivière (éclosions, périodes propices à l’alimentation, etc). Lors de ma visite sur trois jours cet été, les truites du Chéran ont joué le jeu, avec entre autres, un coup du soir formidable sur une belle retombée de fourmis. Un niveau stable, même bas, semble plus favorable qu’une baisse de niveau suite à une crue. Cette situation, classique sur d’autres rivières, à le don de caler les poissons confortablement sous les pierres durant plusieurs jours. Le Chéran est une rivière sauvage avec des poissons qui le sont tout autant. Ce qui était normal un peu partout il y a quelques décennies devient aujourd’hui une exception, qui ne plaira sans doute pas à tous ceux qui veulent une “prestation” correcte en échange de leur simple présence. Les truites du Chéran se fichent de la société de consommation qui les entoure. Espérons que cette dernière n’aura pas la peau des derniers poissons sauvages de cette belle rivière. En tout cas, les AAPPMA du Châtelard et de l’Albanais veillent au grain avec une détermination et une envie qui force le respect.

Réseau rivières sauvages : le colloque fondateur est une réussite
Associations, fédérations de pêche, acteurs privés, élus, bureaux d’études, institutions et collectivités locales, maîtres d’ouvrages de programmes de restauration et de préservation des rivières, organismes de recherche, représentants de la Suisse, de l’Allemagne et de l’Italie, ils étaient plus de 180 participants à ce colloque fondateur du Réseau rivières sauvages.
Un certain nombre de décisions importantes ont été, à cette occasion, réaffirmées. Avant la fin de l’année, la définition des critères du label « Rivières sauvages » sera établie par un comité scientifique élargi à tous les acteurs de la préservation des rivières. Les premières labellisations devraient survenir dès 2012. Autres annonces importantes : l’inauguration d’une maison dédiée aux rivières sauvages sur la Vis en 2013 et le lancement du tournage d’un documentaire sur les rivières sauvages en Europe.
Renseignements : www.rivieres-sauvages.fr