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Étiquette : Boyard

Les sept familles de la pêche – Les Viandards
Notre série de portraits de pêcheurs continue avec les “viandards”, ceux qui empilent les poissons comme on descend des pintes à la fête de la bière. En attendant les “mythos”, les “scientifiques” ou encore les “méfiants”.
par Vincent Lalu
Le petit Robert avançait bizarrement. Vu de loin, il paraissait marcher sur des oeufs, une pleine boîte d’oeufs collés sous les semelles de ses waders. « Qu’est-ce qu’il a ce con ? s’interrogea sobrement le grand Robert ». Le petit et le grand Robert – cent kilos pour 1 mètre 60 – faisaient le plus souvent équipe ensemble justifiant cette fratrie d’occasion par quelques autres points communs comme un front bas, des dents cirées à la Boyard maïs et un goût immodéré pour le vin. Le petit Robert, qui devait lui être légèrement sous les 1 mètre 60, contrairement au grand Robert qui était au-dessus, finit par arriver jusqu’à nous.
« Oh putain, je suis tombé sur le Maurice…
– …
– …heureusement, je l’ai vu en premier… »
Et le petit Robert entreprit de faire glisser les bretelles de son pantalon de pêche à la façon d’une strip-teaseuse trisomique découvrant peu à peu l’explication de sa démarche chaloupée. Les waders étaient plein de truites. Des petites, des grosses, des zébrées, des danoises, toute une friture de truites qui fumait gentiment au soleil et exhalait un étrange parfum dont les fragrances hésitaient entre l’odeur du poisson et les humeurs pestilentielles du pêcheur en cette fin de matinée néoprène.
« Pas mal pour un no-kill…» Les deux Robert se demandèrent un instant comment il fallait prendre mon compliment. Puis le grand aida le petit à arracher la botte gauche pour libérer la pauvre fario coincée entre le pied et la semelle et dont la queue était maintenant de la purée de fario. C’était elle, la cause de la démarche chaloupée du petit Robert. Il l’avait escamotée dans une jambe de son pantalon de pêche dès qu’il avait vu arriver la 2 CV du garde. Celle-là serait dure à placer. Les autres en revanche feraient des heureux. Moyennant finance ou pas, je n’en savais rien, mais il ferait des heureux à coup sûr. Car les Robert allaient maintenant tenter de trouver un ou plusieurs débouchés pour leur récolte et cette fois il ne fallait pas traîner :
pour une raison qui m’échappait, ni l’un, ni l’autre n’avait de bouille et c’était une livraison de poissons morts à laquelle ils allaient s’attaquer maintenant. Ce qui n’était pas dans leurs habitudes : en principe les Robert faisaient dans « le tout vivant ».
C’était du moins ce que l’on disait d’eux dans la région et que je croyais moi-même jusqu’à ce que les circonstances me fassent le témoin involontaire d’un spectacle auquel je n’aurais jamais dû assister. C’était un jour d’ouverture, j’étais accroupi dans un taillis des bords de la rivière où m’avait envoyé le besoin pressant d’en finir avec un mauvais repas de midi, quand une camionnette vint se garer à une cinquantaine de mètres de moi.
Un homme, que je découvris plus tard être l’un des deux Robert, en descendit, ouvrit les deux portes arrière, regarda à gauche et à droite de la route et siffla dans ses doigts. Quelques secondes plus tard, son jumeau sortait comme par magie d’un bosquet qui nous séparaient de la rivière. Il posa sa canne et entreprit de vider sa bouille dans ce qui me sembla être un réservoir à l’arrière de la camionnette. Puis le pêcheur repartit vers les buissons d’où il revint avec une filoche où remuaient furieusement une bonne dizaine de poissons. Le compte parut bon aux deux compères.
Les amortisseurs de la 4 L saluèrent en couinant l’embarquement des Robert. La petite voiture paressait maintenant ramper sur le chemin de terre, la ligne de flottaison largement enfouie dans les herbes qui bordaient la piste, emportant son triple chargement (en Robert et en truites) vers une destination assez prévisible : l’épicerie, le tabac, la buvette du village, chez Thérèse où les pêcheurs assoiffés avaient coutume de recevoir les premiers soins. Quand j’y entrai moi-même, deux heures plus tard, après être allé tenter ma chance dans le bas du parcours, sans grand succès pour cause d’heure tardive, je les retrouvai embusqués derrière un rideau de chopines vides, débattant avec Maurice, le douanier retraité, des mérites comparés de la cuiller vaironnée et du sedge à draguer. « Ça pêche pas à la même heure » répétait inlassablement Robert 1 que les deux autres n’écoutaient pas, concentrés qu’ils étaient sur un autre aspect de la discussion qui était celui du rendement : « A la vaironnée, quand ça veut rigoler, la bouille est pleine en moins d’une heure ». Je souris en pensant que Robert 2 n’avait pas à aller bien loin pour prouver ses dires. Et lui dut penser à la même chose en me voyant sourire.
« Putain, c’est ton tour d’aller changer l’eau !
– c’est surtout le moment d’y aller« , répliqua Robert 1… Et les deux hommes payèrent et remontèrent dans leur voiture en oubliant au passage de passer à la fontaine. Une demi-heure plus tard, je retrouvai la 4 L garée devant la cuisine de l’Hôtel des Voyageurs . Mes Robert étaient au comptoir et partageaient le pastis et les olives avec le patron dont je compris très vite qu’il n’avait pas voulu de leur cargaison. Ils me tournaient le dos, mais j’en voyais assez pour comprendre que tout ne fonctionnait pas comme ils l’avaient envisagé.
« Putain, Robert ! l’eau… » Robert 2 leva le bras en signe d’impuissance et engloutit avec des bruits de canalisation un bon verre de Ricard dans lequel l’eau n’avait pas non plus vraiment trouvé place. Et je vis la pauvre 4 L reprendre, après avoir miraculeusement franchi le portail de l’hôtel, le cours de ses pérégrinations. Je pensai un instant au chargement : dans quel état pouvaient bien être les truites… et les ombres ? Je décidai de suivre mes livreurs à distance. Ils s’arrêtèrent une première fois devant la fontaine de la place de l’église et je vis de loin Robert 1 remplir deux seaux qu’il déversa vraisemblablement dans le réservoir à l’arrière. Puis la 4 L reprit son cours erratique, s’arrêtant successivement devant un petit pavillon en bordure du village, puis repartant très vite pour un nouvel arrêt, très court lui aussi, au pied d’un petit immeuble, un autre encore dans une station-service, sans prendre d’essence, et un autre enfin devant l’entrée de service d’un charcutier traiteur.
À chaque fois, les deux hommes paraissaient un peu plus accablés en revenant vers leur voiture. Manifestement, les affaires ne marchaient pas. Je les suivis encore quelques instants, le temps d’une nouvelle visite éclair à l’hospice de la petite ville voisine, puis les compères arrêtèrent la pauvre 4 L devant un lavoir désaffecté. Là, ils déversèrent sur la grande margelle qui accueillait autrefois le linge des lavandières plusieurs épuisettes pleines de poissons dont la rigidité cadavérique indiquait bien qu’ils avaient mal supporté les tournées des Robert. Les deux viandards s’agenouillèrent ensuite comme des mères Denis devant leurs victimes, sortirent chacun un Opinel et entreprirent de vider leurs poissons.
Une fois débarrassée de ses tripes et de ses écailles (pour les ombres), la prise trouvait un repos bien mérité sur un lit d’orties que les compères avaient aménagé, histoire de rendre des couleurs à leur pêche, au fond d’une immense musette en osier. Puis la 4 L reprit sa route. Je me dis que le moment était sans doute venu de prospecter les proches, collègues, parents, amis, et je pensai que le cours du poisson devait être en train de chuter lourdement dans le canton. Sans nul doute, les congélateurs seraient les culs de basse fosse où leurs captures, condamnées à l’oubli, allaient devenir des mets insipides promis à une dégustation navrée. Quelquefois, on sauterait même l’étape congélateur pour aller directement à la case poubelle, quand on n’aurait pas fait un détour par la case “gastro” pour cause d’oubli sur la fenêtre.
J’avais du mal à dire à quelle catégorie de viandards appartenait mes Robert. Et des catégories, il y en a un certain nombre. Il y a les professionnels qui veulent juste faire de l’argent, les ingénus qui ne pensent pas à mal ; dans les années trente, quand mon grand-père et mon grand-oncle partaient pêcher sur la Vézère, ma grand-mère leur disait : « ne me rapportez que les petites, on fera une bonne friture… les autres ont des arêtes trop dures ». Il y a les comptables : « couvrir quatre fois le prix du permis pour que ce soit rentable », les jaloux : « la semaine dernière, machin en a pris trois de plus que moi », les misanthropes : « c’est toujours ça qu’ils n’auront pas ». Ou tout bêtement les tueurs, tuant pour le plaisir de tuer. Comme ce vieil homme invité sur un étang riche en arcs-en-ciel, à qui on avait oublié de donner une limite, et qui entassait consciencieusement ses victimes à ses pieds. « Mais vous allez manger toutes ces truites ? » « Moi ? j’aime pas le poisson. »