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  • Nouvelle-Zélande : pourquoi sont-elles si grosses ?

    Nouvelle-Zélande : pourquoi sont-elles si grosses ?

    Pas facile pour l’un de nos lecteurs, Pierre Monatte, habitué aux petites truites ardéchoises, de découvrir qu’en Nouvelle-Zélande tout est si différent : les rivières, les truites, la pêche et les mentalités ! Un choc qui le pousse à la réflexion que voici…

    Par Pierre Monatte

    Du besoin de voyager à la gestion halieutique concernant la taille des truites, voici une petite réflexion que je vous propose suite à dix jours de pêche en Nouvelle-Zélande. Pourquoi me suis-je payé vingt-cinq heures d’avion pour aller prendre des truites et, comble de l’inutilité au regard de béotiens, les relâcher en plus ? Tout ceci sans prendre le temps qui plus est, ignares que nous sommes, de nous intéresser au volet culturel de telles destinations. D’une manière générale, pourquoi depuis une dizaine d’années l’engouement des pêcheurs français pour les destinations étrangères ne fait que croître ? On peut argumenter sur le plaisir de voyager et le sentiment d’accéder à un privilège, c’est indéniable. Mais LA vraie raison, c’est qu’à chaque départ on espère LA truite, la grosse, la big one. On part parce que, secrètement, au fond de notre petit ego on espère que cette fois sera la bonne. Au-delà de la satisfaction personnelle, il y a en plus cette petite flamme intérieure qui est née dans l’enfance lorsqu’un malheureux vairon s’est retrouvé dandinant dans les airs au bout de notre première canne à pêche. Cette petite flamme qui carbure à l’adrénaline et qui vous gonfle de plaisir et de bonheur dès que la ligne se tend. Les années passent et du vairon on passe à plus gros et du gros au plus gros, avec le cortège de difficultés techniques à surmonter à chaque étape et la dose d’humilité que sait nous enseigner la nature. En résumé, on ne pêche plus pour la quantité mais pour la qualité.
    Nos sociétés de pêche – où je me suis investi un temps – continuent à déplorer la baisse de ventes des permis de pêche. Certaines décident alors d’abaisser la taille légale de capture, comme en Haute- Garonne ou en Ardèche, où le projet n’a pas abouti pour l’instant. D’autres continuent à “bassiner” avec du tout et n’importe quoi, d’autres enfin commencent à regarder ce qui se fait ailleurs et se demandent pourquoi et comment la pêche dans certains pays (à l’échelle nationale) est devenue en quelques années une ressource économico- touristique de premier ordre. La Slovénie, qu’on ne doit d’ailleurs peut-être pas suivre sur le plan de la gestion halieutique, estime que la part du tourisme pêche représente environ 30 % des retombées économiques sur l’hébergement touristique.

    Alors que faut-il pour avoir des pêcheurs, et des pêcheurs qui dépensent ?

    Revenons aux premières lignes de cette réflexion : nous, pêcheurs, sommes prêts à beaucoup de sacrifices pour un gros poisson. Les gestionnaires privés des grosses “bassines” appelées réservoirs l’ont bien compris et nous le prouvent encore. L’abaissement de la taille légale de capture pourrait ainsi s’apparenter à un comportement de “nationalisme” exacerbé si on se dit que finalement de petits poissons ne vont pas attirer les foules et qu’ainsi on pourra pêcher tranquille chez soi à l’abri de tout envahisseur étranger malvenu. Ceux-là n’ont peut-être pas vu que l’envahisseur étranger a un porte-monnaie et qu’en réfléchissant un peu il pourrait peut-être en bénéficier. Ainsi gros poissons = pêcheur, et même beaucoup de pêcheurs, alors comment avoir de gros poissons dans une rivière ? On peut introduire des truites en masse comme en Slovénie ou d’autres pays des Balkans, mais cette vision uniquement économique de la gestion halieutique se retourne contre les gestionnaires mal avisés : on bassine dans des milieux que l’on qualifierait chez nous de conformes (les milieux sont d’ailleurs tellement conformes qu’on peut s’abreuver de l’eau de la rivière). Le résultat pour les souches de poissons autochtones laisse perplexe : hybridations, compétition alimentaire entre des poissons sauvages et des poissons d’élevage beaucoup plus gros et plus opportunistes, avec au final une disparition progressive des poissons sauvages.
    Mon retour de Nouvelle- Zélande a constitué le déclencheur de cette petite réflexion. Nous nous sommes interrogés sur la ou les raisons qui expliquent la présence de si gros poissons sauvages et en si grand nombre. Il y aurait ainsi plusieurs arguments qui, en s’additionnant, peuvent expliquer cette spécificité néo-zélandaise.
    Comme dans tout l’hémisphère Sud, les salmonidés n’existaient pas et ont été introduits par les Européens. En Nouvelle- Zélande, l’introduction par les colons anglais des premiers poissons remonte à la fin du XIXe siècle. Les Anglais ont pris soin de sélectionner les plus gros géniteurs parmi les truites. Ces poissons ont été introduits dans des rivières vierges de toute pollution et s’y sont admirablement bien acclimatés. La niche écologique était vide, les truites n’y ont trouvé aucune compétition alimentaire et ont pu ainsi coloniser progressivement l’ensemble du réseau hydrographique. La gestion halieutique, avec une vision économique typique du pragmatisme anglo-saxon en arrière-plan, depuis l’introduction s’est orientée sur la préservation des plus gros sujets : ainsi la taille minimale de capture officielle est élevée (40 à 45 cm). Argument le plus séduisant, il existe une taille maximale officieuse de capture qui fait qu’au-dessus de 60 cm la plupart des poissons sont remis à l’eau. Ainsi, depuis l’origine du peuplement, les prélèvements favorisent le développement des plus gros spécimens. Résultat, comme le disait notre guide Marcel Ryda : les grosses truites produisent des grosses truites. On aboutirait ainsi au fil des générations à une sélection génétique à partir d’un phénotype privilégié. Logique, me suis-je dit. Puis j’ai repensé à l’une de mes rivières préférées à côté de chez moi, le Gage, affluent de la Loire en haute Ardèche. La pureté des eaux n’a ici rien à envier aux plus belles rivières néo-zélandaises.

    Un petit phénotype

    Cette rivière, comme quelques autres du même secteur, est l’objet d’une polémique locale récurrente depuis que la taille légale de capture a été remontée à 23 cm (en 1996). En effet, il est quasi impossible de prendre une truite de maille sur cette magnifique petite rivière, malgré maintenant treize années d’application des nouvelles mesures réglementaires. L’Aappma locale, sous la pression de ses sociétaires, a tenté en 2004 de redescendre la maille. Mais s’eston posé les bonnes questions ? Cette rivière est coupée depuis 1954 par un barrage infranchissable faisant partie du complexe hydro-électrique de Montpezat, qui dévie 90 % des eaux de la Loire sur l’Ardèche : une hérésie criminelle de la fée électricité sur laquelle je ne m’étends pas, l’objet du propos étant ailleurs. Ce barrage constitue ainsi une forme de “barrière génétique” empêchant depuis plus de cinquante ans le brassage de gênes avec des sujets venus de l’aval, et notamment de la Loire. Malheureusement, durant plus de cinquante ans, toute truite supérieure à 20 cm (quand ce n’était pas 18 cm) a fini dans l’assiette ou, pire, le congélateur. Les pêcheurs locaux ont ainsi pratiqué sans le savoir une sélection génétique privilégiant un phénotype “petit”. C’est ainsi que sur cette portion amont de rivière on aboutit à une forme de nanisme. On au-rait ainsi la preuve par l’inverse de la théorie néo-zélandaise. Mais – il y a quand même un mais, allez-vous dire – cette rivière coule à plus de 1 000 m d’altitude sur un socle granitique prenant sa source dans des milieux plus ou moins tourbeux. Nous avons là des facteurs limitant de croissance naturels.
    Certes, alors prenons la Whakapapa River dans l’île du nord de la Nouvelle-Zélande : cette rivière, en décembre (soit le mois de juin dans l’hémisphère Nord), était à 8 °C, elle prend sa source au pied du mont Ruapehu, à plus de 1 000 mètres d’altitude, dans une immense tourbière source d’acidité, et pourtant je crois avoir vu là plusieurs truites de 2 à 3 kg, et une des plus grosses farios sauvages qu’il m’ait été donné de voir. Ces facteurs apparemment limitant de croissance ne semblent pas affecter la taille des poissons. La limitation de la croissance serait ainsi beaucoup plus influencée par la prédation s’exerçant sous forme de sélection génétique au fil des générations. Au terme de cette réflexion, une suggestion évidente s’impose. Ne pourrait-on pas tenter sur cette portion amont du Gage de vérifier la théorie néo-zélandaise ? Rêvons un peu… La partie amont du Gage, complètement coupée de sa zone aval, pourrait constituer un laboratoire d’expérimentation en vase clos idéal. Prélevons quelques géniteurs sur la partie aval de la rivière. Quelques gros sujets sont présents sur cette partie en débit réservé frisant le ridicule (module de 1/40) et sur la zone de confluence avec la Loire. Il y a une dizaine d’années, une truite avoisinant certainement les 2 kilos a occupé vainement la totalité de mes sorties pêche de l’époque, et depuis continue de hanter mes nuits. J’y retourne désormais toutes les années, dans un pèlerinage nostalgique, espérant revoir une descendante de ce poisson exceptionnel, ce qui me permet de vérifier la présence de quelques beaux poissons entre 30 et 40 cm. Prélevons-en quelques-uns, effectuons un marquage génétique indélébile sur la descendance afin de ménager l’existence de gênes dont l’expression peut favoriser la production de gros poissons. Remontons ces gros sujets au-dessus du barrage : laissons oeuvrer la nature. La saison suivante, commençons à prélever scientifiquement à l’aide du marquage génétique les truites naines de 18 à 20 cm, tout en continuant l’introduction de gros poissons de l’aval. Menons cette expérience sur plusieurs générations et, au bout de quelques années, rouvrons la pêche avec un cadre légal néo-zélandais de double maille. Nous pourrions alors vérifier le bien-fondé ou non de cette théorie séduisante.
    Je suis parfaitement conscient des limites scientifiques de cette petite réflexion et de mes limites en matière de génétique : l’expression phénotypique d’un caractère quantitatif (taille, poids…) est sous la dépendance de plusieurs douzaines à plusieurs centaines de gênes. Le brassage génétique lors de la méiose et lors de la fécondation rajoute à la variabilité de l’expression et enfin, pour un même génotype, l’expression de ces phénotypes quantitatifs est fortement soumise aux facteurs environnementaux. Malgré cela, la sélection génétique des aquaculteurs ou agriculteurs sur ces caractères quantitatifs existe et fonctionne depuis l’aube des temps. A nous de nous en donner la conviction, l’envie et les moyens. Puissent ces propos engager une réflexion et un débat sans nul doute passionnants avec des scientifiques et nos autorités politiques. L’objectif, aujourd’hui encore utopique, consiste en une valorisation économico-touristique du loisir pêche, élément incontournable pour une prise de conscience politique sur l’évidence de la protection écologique de nos cours d’eau. Pour une fois qu’écologie et économie seraient indissociables et viseraient un même but, collant par-là même occasion aux objectifs d’un projet de classement en réserve de biosphère sur notre fabuleuse haute vallée de la Loire.
  • Et au milieu des montagnes…  coule une rivière !

    Et au milieu des montagnes… coule une rivière !

    Quand on arrive de la plaine, les premiers contreforts de l’Himalaya saisissent d’abord par le froid, qui vous pince dès que l’on descend du bus. Nous ne sommes pourtant qu’à la mi-septembre et la température est plutôt clémente.Mais, par rapport à la fournaise collante des rues encombrées de Dehli, forcément, ça choque. La route est longue et semée d’embûches pour parvenir jusqu’à Manali, une petite ville charmante qui vit aujourd’hui essentiellement d’un double tourisme. Celui des Indiens venus pour être pris en photo dans une neige qu’ils n’ont vue jusqu’alors que dans les films de Bollywood, où régulièrement des chorégraphies exubérantes sont filmées dans quelques coins perdus des montagnes suisses. Puis celui des Occidentaux qui viennent éprouver leurs capacités au cours de longues randonnées ou, plus prosaïquement, y goûter l’un des tout meilleurs haschichs de la planète. Pourtant, certains se rendent dans cet Etat magnifique pour une tout autre raison : la pêche. En effet, la région compte un nombre incalculable de cours d’eau de tous formats et qui, comparés au reste du pays, sont plutôt en bonne santé. On y trouve de belles truites, introduites ici par le colon anglais à l’époque des splendeurs du Raj britannique. Les Anglais sont partis, mais les truites sont restées, se plaisant dans ces eaux fraîches et propres qui prennent leur source dans la plus haute chaîne de montagnes du monde, l’Himalaya.
    On y pêche également ce poisson secret (mais aujourd’hui plus difficile à trouver selon les guides locaux) bien connu des pêcheurs anglo-saxons qui n’ont pas peur des coups de soleil : le masheer. Vallées de la Parvati, du Kinnaur, de la Beas ou de la Manalsu Nala, et encore de beaucoup d’autres qu’aucun hameçon n’est jamais venu explorer : le terrain de jeu est immense et il vous suffit de vous munir d’un permis journalier de 100 roupies (1,60 euro) pour vous lancer.
    Les affluents en amont de la Beas et de la Parvati sont parmi les meilleurs coins de la région. A Manali, immédiatement à côté de la route, il ne faut parcourir qu’une centaine de mètres pour plonger sa mouche, son leurre ou son appât naturel et se lancer à la recherche du poisson. Pour un bon coin, il faut se déchausser et recevoir en guise de rite de passage la morsure cinglante de l’eau extrêmement fraîche qui descend tout droit du toit du monde. Mais, en quelques minutes, nous y sommes. L’eau est d’une clarté de cristal et tout autour s’élève le spectacle de monts dépassant les 6 000 mètres qui affichent, solennels, telle une couronne d’empereur, leur neige éternelle. Lorsqu’on commence à grimper, le paysage prend des faux airs alpins, même si le sentier transperce des champs imposants de cannabis en fleur, dont les essences se mélangent à celles de toutes sortes de plantes de montagne, dignes de l’herbier d’Hanuman, le dieu singe. Partout où l’on pose le regard, de petits torrents plein de fougue se gonflent jusqu’à devenir rivières et nourrir de leurs propres eaux pures la Beas, en contrebas.

    Les aléas de la météo…

    Quant à la pêche, la météo est votre seule ennemie. Le temps est ici extrêmement changeant. Les quelques mois de l’année où la neige et le froid ne vous empêchent pas degarantit que le temps sera assez clément pour vous laisser réaliser vos projets. Il n’est pas rare qu’un glissement de terrain un peu plus important que les autres ne bloque un col pendant plusieurs jours. Ce fut notre cas : pluies diluviennes, glissements de terrain, neiges prématurées, il aura fallu s’armer de patience. Mais, dès qu’une éclaircie se profile, soyez certain de passer des moments inoubliables. Avec peu de temps devant nous, tant l’éclaircie s’était laissée désirer, nous n’avons passé en fin de compte que très peu de temps à pêcher. Pas le temps d’aller chercher les leurres, mais, en retournant les petites roches qui bordent la rive, on trouve toute une gamme d’insectes qui se révéleront parfaitement efficaces. Très rapidement les premières truites ont répondu présentes.
    La pêche en Inde n’est pas toujours couronnée de succès, surtout lorsque, comme moi, on n’est pas un pêcheur très doué. Mais ici, dans la formule « voyage de pêche », le mot voyage prend tout son sens. L’Inde ne laisse personne insensible. Certains visiteurs ne supportent pas ce qu’ils y vivent. D’autres ne jurent que par cette folie enveloppante. D’autres encore mêlent ces deux sentiments et, heureux d’en partir, se promettent peu après d’y revenir. Une chose est sûre, on en revient transformé, que l’on prenne du poisson ou pas. Il existe une profondeur ici que nos sociétés matérialistes ont depuis longtemps oubliée. Déjà Pierre Loti notait au siècle dernier cette vérité : “Sur les mystères de la vie et de la mort, les sages de Bénarès détiennent des réponses qui satisfont le mieux à l’interrogation ardente de la raison humaine.” Vous pouvez toujours leur demander s’ils possèdent quelques conseils précieux pour attraper les poissons du coin…