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La Loue passe aux assises
Trois ans après les mortalités exceptionnelles de poissons sur la célèbre rivière franc-comtoise, les services de l’État se mobilisent pour trouver des solutions à travers des assises qui laissent entrevoir quelques pistes intéressantes, mais qui montrent par la même occasion leurs limites.
A Ornans se sont tenues le 11 octobre les premières Assises de la Loue. Sous la houlette du préfet du Doubs, Christian Decharrière, et du président du Conseil Général Claude Jeannerot, 150 personnes (élus locaux, scientifiques, représentants d’associations) ont répondu présent pour mieux comprendre les pollutions chroniques dont souffre la Loue et tenter de trouver des solutions. On peut s’étonner que les autres rivières du département, ou même de la région, n’aient pas eu droit au chapitre. Environ un tiers des eaux de la source de la Loue proviennent du Doubs, une rivière qui a elle aussi connu des mortalités pisciaires entre 2009 et 2011. On se souvient du “paradoxe de la Loue”, ainsi nommé par les services de la préfecture du Doubs en 2010, qui s’étonnaient de voir mourir les poissons alors que les analyses de nitrates et de phosphates dans l’eau ne montraient rien d’alarmant. Pis, elles étaient même en dessous des normes édicttées par la Directive Cadre Européenne sur l’Eau, qui impose un retour à une bonne qualité des eaux aux pays membres de l’Union Européenne avant 2015. Seules les associations (Collectif SOS Loue, Fédération de pêche du Doubs, CPEPESC…) dénonçaient des normes insuffisamment strictes, ainsi que l’urgence de prendre le problème à bras le corps. Il y a eu la manif d’Ornans, puis celle de Goumois avec en tête de file Yann Arthus- Bertrand, les articles dans la presse locale et nationale, afin d’instaurer une pression permanente sur les services locaux de la préfecture. Le préfet du Doubs a ouvert ses Assises en soulignant les vives critiques dont ses services ont fait l’objet. Sans ce combat, car c’en est un, qui se soucierait de l’état de la Loue aujourd’hui ? Ses Assises auraient-elles seulement eu lieu ? Pas sûr ! On est passé d’un refus de voir la réalité en face, à une mobilisation très officielle. La pollution de la Loue n’est plus niée, elle est même analysée par des experts nationaux nommés par l’Etat. Derrière cette bonne volonté affichée, se cache sans doute l’obligation de rendre quelques comptes… Les deux recours déposés par le Collectif SOS Loue et Rivières Comtoises devant la commission européenne y sont sans doute pour beaucoup. Toujours est-il que le dialogue à radicalement changé, ce qui est une très bonne chose. Le mal dont souffre la Loue (et les autres rivières comtoises) est connu depuis bien longtemps. Dès les années 1970, l’eutrophisation de la Loue (excès de nutriments dans la rivière responsable d’un développement algal anormalement important) a été mis en évidence par le professeur Jean Verneaux, relayé par le Conseil supérieur de la pêche (CSP), puis par l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema). Les effets de l’eutrophisation, qui entraîne des réactions en chaîne, sont également parfaitement connus et compris. L’excès d’algues colmate les fonds et anéantit les populations d’invertébrés. L’eau chauffe beaucoup plus sur un fond couleur vert bouteille que sur une blonde gravière. L’oxygène dissout est inexistant en fin de nuit sur les zones les plus colmatées, etc . La Direction régionale de l’environnement (Diren), avait, il y a au moins quinze ans, mesuré la pousse des algues filamenteuses sur une journée sur certains points critiques. Sur le Doubs, à Montbenoît, elle atteignait alors 250 g/m² ! Chargé de présenter son étude comme une sorte de bilan de la situation actuelle, Jean-François Humbert, expert national d’une analyse commanditée par l’État concernant la Loue, rendue publique au printemps, a, lors de ces assises, rappelé le caractère eutrophisé de la rivière. Bien. Ce n’est plus un secret pour personne. Une fois le problème cerné, M. Humbert n’est plus vraiment revenu sur cette évidence, en mettant plutôt le doigt sur les micropolluants, suspectés d’avoir tué les poissons ou encore sur le réchauffement climatique, observé depuis 1987, avec force graphiques et courbes pour démontrer qu’en Franche-Comté, la température s’est apparemment élevée de quelques degrés. Inutile d’être un grand scientifique pour trouver dans l’eau de la Loue et ses fonds devenus sombres les raisons d’un réchauffement. Ces experts sont-ils totalement indépendants ? Ceux-là même qui ont mis en cause dans le rapport national Loue la pratique du no-kill comme éventuelle responsable de ces mortalités pisciaires… Il est permis d’en douter. Bien sûr qu’il est important de comprendre le rôle des micropolluants, mais dans le même temps, on ne peut nier l’évidence et l’urgence. Un début de réponse se trouve dans les recommandations de certains scientifiques présents à ces assises, notamment des géologues, qui demandent d’urgence une réglementation spécifique aux zones karstiques. Même la Chambre d’Agriculture du Doubs, qui n’est pourtant pas un modèle d’agronomie bio, à mis à l’étude une zone test (Plaisirfontaine), qui prend en compte la nature de chaque parcelle pour y pratiquer l’épandage qui lui correspond le mieux. L’urgence concerne aussi les produits de lave-vaisselle, qui, contrairement aux lessives, sont encore très riches en phosphate. Les deux sénateurs présents aux assises, Martial Bourquin et Claude Jeannerot, ont pris l’initiative de proposer au Sénat une interdiction de ces produits. Le préfet du Doubs s’est quant à lui engagé à faire avancer le dossier d’une réglementation spécifique aux zones karstiques.
L’ Aop Comté dans la tourmenteLa suppression des quotas laitiers en 2015 s’inscrit dans une volonté de politique agricole européenne néolibérale, au nom de la mondialisation et d’une capacité autorégulatrice des marchés. Les quotas laitiers avaient été instaurés pour obtenir des prix réguliers et rémunérateurs pour les éleveurs. Les zones bénéficiant d’une AOC ou d’une AOP, comme le comté, se trouvaient ainsi à l’abri d’une surproduction qui, comme toujours, a pour inévitable effet l’effondrement du cours du lait. Dans le département du Doubs, l’arrêt des quotas laitiers laisse entrevoir une production de lait accrue d’environ 20 %, ce qui sera dramatique pour les cours d’eau. Le politiquement correct veut qu’on ne désigne jamais directement un responsable. Le préfet Decharrière avait d’ailleurs ouvert ces assises en rappelant que nous n’étions pas là pour stigmatiser une activité ou une corporation. Là au moins, c’est clair pour tout le monde ! Le comté n’est plus, pour une bonne part, le fromage artisanal dont se réclament les publicités parfois mensongères imaginées par la profession. Le système se mord la queue depuis longtemps : obligation de nourrir les bêtes avec le fourrage local, épandage massif de fumier et de lisier pour tenter de faire pousser de l’herbe à 800 m d’altitude sur des sols dont la plupart ne comptent que quelques centimètres de terre sur de la roche karstique. Obligation de faucher deux fois, voire trois au cours de la saison, ce qui est responsable de la disparition de plus des deux tiers des espèces florales qui faisaient autrefois toute la saveur de ce fromage. L’annonce de la suppression des quotas laitiers lève la sécurité qui protégeait cette filière. Interrogé lors des assises, Claude Vermot-Desroches, éleveur et président du comité interprofessionnel du gruyère de comté craint que certains agriculteurs ne cèdent à la tentation de produire davantage et souligne que le mot d’ordre sera d’essayer de garder le cap. Certes les problèmes des rivières comtoises sont multifactoriels, liés autant à un mauvais assainissement qu’à des pratiques agricoles devenues inadaptées à cette région où le plus important des gruyères se trouve sous terre. Par ses réseaux et son lien direct avec les rivières, le karst se trouve bien au centre du débat. Ce n’est pas une découverte, mais pour une fois, l’Etat reconnaît son lien entre l’état actuel de la rivière et les activités pratiquées sur le plancher des vaches.
Un bon exemple de cache-misèreLe préfet du Doubs avait nommé en début d’année un comité des sages (experts nationaux et locaux), chargé de trouver des solutions aux problèmes de la Loue. Les solutions proposées à Ornans par ce comité ont été particulièrement décevantes, voire inexistantes. La Loue est une rivière plutôt lente, ça non plus c’est pas très nouveau. Les miroirs peints par Courbet en sont la preuve. Les seuils artificiels de la Loue ne datent pas d’hier, et pourtant à l’époque de Courbet, la Loue devait être en meilleur état qu’aujourd’hui ! Les “sages” proposent de faire supprimer quelques seuils pour redonner un peu de vitesse sur des zones qui ont tendance à favoriser le développement algal. Comme ce fut rappelé, la Loue compte 28 km de ralentissement dû à des seuils artificiels sur les 126 que compte la totalité de son cours. C’est beaucoup, et les deux ou trois seuils visés ne changeront pas la face du monde. L’autre mesure proposée résume bien l’impossibilité de trouver des solutions efficaces lorsqu’on refuse de prendre le problème à la base. Nos respectables experts pensent en toute logique que de replanter des arbres au bord de l’eau limiterait le réchauffement de la rivière. Des algues à l’ombre sont en effet moins problématiques que des algues exposées au soleil. Ça valait le coup d’attendre un an… Le bilan de ces assises de la Loue est donc mitigé. Il faut souligner l’engagement de l’Etat au niveau local, notamment celui du conseil général du Doubs, conscient des problèmes d’assainissement de beaucoup de communes. Des efforts ont été engagés ou réalisés en ce qui concerne les stations d’épuration de Mouthier-Hautepierre, Rurey, Montrond-le-Château, Longeville et Chassagne. Le conseil général estime que « des efforts restent à faire notamment sur les réseaux où il y a des fromageries et des réseaux unitaires ». Dommage que la commune d’Ornans, qui accueillait sur ses terres ces Assises de la Loue, voie toujours les maisons du centre-ville rejeter leurs eaux usées directement dans la Loue…
Philippe Boisson

10e prix Charles Ritz remis à l’AAPPMA la Truite de l’Huisne
Le 14 novembre 2012, le 10e Prix Charles C. Ritz a été remis à l’AAPPMA la Truite de l’Huisne au Travellers Club Paris. Le président de la Truite de l’Huisne, M. André Pelletier, a reçu le Prix Charles Ritz, une sculpture de Les Penny, de la main du président du jury, le Professeur Roger Leverge, ainsi qu’un chèque d’un montant de 3000 euros du trésorier, M. Philippe Gourmain. Le Prix Charles Ritz récompense chaque année une personne physique ou une association qui a entrepris une action en faveur de la protection de l’eau, des poissons ou des rivières.
Ce prix salue une initiative concrète de préservation de l’environnement en développant la capacité d’accueil de la truite Fario dans les cours d’eau et encourage le travail sur le terrain d’un candidat méritant. Le président du jury a par ailleurs félicité le dauphin du Prix, l’AAPPMA Vallée de l’Albarine, pour ses actions entreprises en faveur de la protection de l’eau, des poissons ou des rivières. Pour sa dernière présidence, le professeur a prononcé un discours émouvant et moléculaire sur la mémoire de l’eau avant de présenter son successeur M. Jean-Marc Vervelle. M. Emmanuel Plessis, technicien de rivières, présentait quand à lui les actions de la Truite de l’Huisne dans les affluents et l’ensemble du territoire de l’AAPPMA. A partir d’un diaporama des photos prises « avant » et « après », il expliquait les travaux effectués autour de la continuité écologique, la morphologie des cours d’eau, le piétinement intensif du bétail, les pollutions de toutes sortes et le développement d’une pêche de qualité. Une attention particulière a été consacrée à la réhabilitation des ruisseaux pépinières, le reméandrage et la restauration des berges par les techniques de fascinage et de tressage.
Onema, nomination d’une nouvelle directrice générale
Le 23 octobre, Mme Elisabeth Dupont-Kerlan a été nommée Directrice générale de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema). Elle succède à Patrick Lavarde au sein de cette instance nationale chargée de la protection des milieux aquatiques. Ancienne élève de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées, elle a exercé diverses fonctions dans les champs de l’aménagement, des transports, de l’environnement, de la recherche à l’opérationnel. Elle a occupé en particulier, au Ministère chargé de la recherche, le poste de conseillère technique au cabinet du Ministre sur les questions d’énergie, des transports, de l’environnement, des ressources naturelles et de l’innovation, puis, de 1998 à 1999, Directrice adjointe de la Technologie. En 2000, elle a été nommée Directrice Générale de l’INRETS (établissement public français de recherche dans le domaine des transports et de leur sécurité).
De 2003 à 2009, elle a successivement occupé les postes de Directrice Départementale de l’équipement de Seine-et-Marne (2003-2005), puis de déléguée aux transports, à l’environnement et à l’énergie à l’association des Régions de France (2005-2009). En parallèle, de 2005 à 2010, elle a été, à l’école des Ponts Paris Tech, Présidente du département Ville, Environnement, Transports. Enfin, en 2010, elle a rejoint le Conseil général de l’environnement et du développement durable au Ministère de l’écologie, du développement durable, des transports et du logement en tant que coordinatrice du collège recherche et technologie.
Si l’Onema continue sur sa lancée, son rôle devient de plus en plus restreint, notamment au niveau régional, où cet organisme subit lui aussi la crise. Tous les départs en retraite ne font pas l’objet de remplacements et les missions de terrains se résument dans bien des cas à la mise en place et au suivi de la Directive Cadre Européenne. Une bonne partie de son travail est désormais assurée par les fédérations de pêche (pêches électriques d’inventaire et de sauvetage, police de la pêche, études scientifiques, etc.)
Flyfishing Europe ouvre un site web en Français
Acteur majeur de la pêche à la mouche outre-Rhin, Flyfishing
Europe ouvre un site web en Français. De grandes marques y sont
distribuées : l’intégralité des cannes Winston, Thomas & Thomas et CF
Burkheimer, les moulinets Bauer, Nautilus, Abel, Saracione, un large choix de
lunettes Costa Del Mar, les soies Teeny, les épuisettes Brodin et toute la
gamme de produits Simms.De plus, Flyfishing Europe vous propose des bonnes affaires
tout au long de l’année dans son magasin Outlet. Vous y trouverez des réductions jusqu’à 70% sur des cannes
et des moulinets haut de gamme, du matériel de montage ou encore un large
éventail de produits SimmsRenseignements : www.flyfishingeurope.de
Un conseiller francophone est également à votre disposition.
Vous pouvez le contacter par mail à l’adresse suivante: [email protected]
Pratique : la trousse Finsport
Rares sont les trousses de rangement du petit matériel réellement conçues pour les pêcheurs à la mouche. Finsport propose un modèle très pratique dédié à cette activité.
La marque Finsport propose aux pêcheurs des portefeuilles destinés à stocker leur petit matériel : bas de lignes, mouches, matériaux de montage, etc. Ces portefeuilles sont réalisés dans un matériau très léger en toile rigide. Ils renferment de solides pochettes en plastique à grip de grande et petite taille. Leurs faces intérieures sont garnies de mousse et l’une des faces extérieures est dotée d’un filet élastique fermé par un rabat et une pièce en velcro. Ils possèdent en outre un clip d’attache tournant qui permet de les accrocher à un passant de ceinture par exemple. Ces boîtes sont idéales pour stocker des mouches volumineuses, des bas de lignes et divers petits accessoires. Elles sont modulables à souhait, grâce à un système de velcro, cousue sur la tranche des pochettes en plastique, qui s’agrippe à l’autre partie du velcro cousue dans la reliure du portefeuille. On peut ainsi ajouter ou retirer des pochettes selon ses besoins.
Trois tailles de troussesLe modèle présenté ici est le modèle intermédiaire, qui mesure 23 cm de long par 15 cm de large pour une épaisseur de 4,5 cm. Il est vendu avec des sachets de 20 par 10 cm ou 10 par 10 cm. Ce modèle me permet de stocker, pour l’un mes mouches à bars, et pour l’autre mes mouches à brochets. J’y range aussi des bas de lignes, des doigtiers de stripping, du fil, etc. Lorsqu’une mouche a été utilisée et qu’elle est mouillée, elle est alors repiquée dans une des deux faces de mousse de l’intérieur du portefeuille.
Ce mode de rangement est particulièrement recommandé en mer où les mouches neuves restent bien rangées, à l’abri de la corrosion, dans des pochettes bien fermées et ne sont sorties qu’au dernier moment. Les mouches piquées dans la mousse sont si possible rincées en rentrant de la pêche. Elles seront soit repiquées dans la mousse, soit rangées dans une pochette à part. En agissant de la sorte, on préserve plus longtemps son stock de mouches neuves. Ces portefeuilles existent en deux autres tailles, une plus petite et une plus grande et ils sont distribués par TOF.P. C.

La truite métaphysique par Jean-Christian Michel
« Chaque homme, à quelque période de sa vie, a eu la même soif d’Océan que moi. » Herman Melville, Moby Dick.
Attention, pêcheurs, je préfère vous prévenir : les réflexions qui suivent cassent les barreaux de chaise. Alors restez debout et cramponnez-vous bien si vous ne voulez pas vous retrouver assis sur une partie de votre anatomie un peu plus basse que votre conscience ! Un matelot du capitaine Achab a survécu au naufrage et s’est mis à la pêche des grosses truites. Il nous dit tout : écoutez. Moby trout.
Quand mon âme n’est plus qu’un dégoulinant novembre et qu’aucun autre sentiment ne me rattache à la terre que l’ennui et le dégoût du quotidien, je n’ai ni ami ni patrie et je pense seulement à une grosse truite qui rôde dans les profonds. Moi, Ishmaël, je vous le dis : la pêche à la nymphe vaut bien la chasse à la baleine ! C’est une vérité qui m’a été communiquée par ce vieux fou d’Achab. Quatre années durant, nous avons navigué ensemble. Je m’étais embarqué autour du monde pour tromper l’ennui et voir du pays et je me suis retrouvé finalement encore plus seul. De toutes ces errances, il ne me reste que mes rides et un face-à-face avec une bête métaphysique qui se dérobe toujours devant moi… A bien y réfléchir, j’ai peur qu’elle et moi ne fassions qu’un.
C’est après un vilain naufrage que s’est réalisée ma conversion. Je buvais des pintes à l’auberge du « Jet de la baleine » avec une bande de harponneurs rescapés quand je suis tombé nez à nez avec ce vieux mangeur de porridge d’Eugen Skue. Le brave homme m’a fait voir ses nymphes et il m’a expliqué sa pêche. J’ai trouvé ça joli et finalement pas bien différent d’un bon coup de harpon… Je me suis donc mis à monter des mouches et à tisser du catgut. Depuis, je cherche une truite si grande que son corps dépasse les limites du monde. Mais comment pourriez-vous me comprendre ! Pour tout le monde, une truite, ce n’est qu’un morceau de viande, non ? Pourquoi alors faire comme si le monde entier dépendait de son existence ? Comme vous, braves gens, j’ai toujours posé un regard un peu ennuyé sur ces chasseurs d’absolu qui en cherchant La bête ne comprennent pas que c’est leur propre image qu’ils pourchassent… Je croyais que le malheur avait rendu fou le capitaine Achab et qu’il n’était qu’un de ces êtres « passionnés » au sens que les penseurs classiques donnaient à ce terme : déraisonnable. Je l’ai cru jusqu’à ce que je m’aperçoive que tout ce qui l’animait vivait également en moi, homme paisible et serein.
Pendant un moment cela m’a donné des sueurs froides. Je me tenais à l’écart des autres hommes ; bizarre, ombrageux, solitaire. Les noms d’oiseaux me venaient comme les amis aux puissants. Mais peu à peu je me suis aperçu que leurs messes et leurs sabbats ne m’inspiraient plus rien… Et j’ai commencé à me dire que ce n’était peut-être pas moi qui avais tort. Bref, c’est depuis ce moment que j’ai décidé de pêcher pour le salut de mon âme.
Cette quête est à mes yeux ce qu’il y a de plus honnête. Je ne crois pas pour autant que la bête soit un exutoire à l’ennui et à l’horreur de notre condition. Au contraire, au corps prés, nos vies sont les mêmes. Le poisson nous place devant un miroir. La pêche n’est pas un divertissement… C’est peut-être même la chose la plus sérieuse au monde ! Et puis je les aime bien, moi, toutes ces bestioles à nageoires ! Ce n’est certainement pas de la haine qui m’anime. Cela ressemble plutôt à un étrange jeu où l’amour et la mort se frôlent… En tout cas, avec ma truite, c’est toujours la même chose : quand son pauvre corps physique est entre mes mains, rien n’est terminé. Au-dessus de mes épaules, un trait de mélancolie barre alors le ciel. Pauvre de moi, le poisson n’est qu’un poisson ! Ce n’est pas lui que je cherchais… Je visais l’infini et je n’ai capturé que du fini. Parfois, je préférerais qu’il se soit décroché. Quelque chose me pousse à le laisser repartir et à fuir avec lui au-delà des limites du monde.
Pour Achab, cela ne pouvait que mal se passer. Il a voulu tuer l’animal et c’est l’animal qui l’a tué. Est-ce qu’on peut tuer un reflet ? Moby Dick était aussi bien le mal qui broie les êtres innocents que la mâchoire du Tout-Puissant destinée à punir les pêcheurs… Tremblez, disciples de Saint-Pierre, cet horizon est notre horizon… Voilà toute la condition humaine ! Au début, je croyais que la recherche de la grande baleine blanche était une vengeance. Mais à y regarder de plus près, la vengeance n’était qu’un prétexte pour nommer une rencontre inévitable. Qui sait… peut-être que ce vieux fou d’Achab aimait Moby Dick comme cette partie impossible de soi à laquelle on ne peut s’unir qu’en quittant la vie ! Dans quelques années et dans le même registre, mon pote Ernest écrira un beau livre où l’amour et la mort feront bon ménage. Il placera les mots suivants dans la bouche d’un pêcheur encordé à un marlin (qui passera à la postérité sous le nom d’espadon…) : « allez, vas-y, tue-moi, ça m’est égal lequel de nous deux tue l’autre » puis dans un éclair vital, le pêcheur éreinté se ressaisira : « qu’est-ce que je raconte… voilà que je déraille, il faut garder la tête froide… Garde la tête froide et endure ton mal comme un homme… ou comme un poisson ». OK, le fait de se faire consommer une jambe par un cachalot ne plaide pas en faveur de l’amitié homme/animal… Tenez, je peux le comprendre, moi c’est un bécard de dix livres qui m’a bouffé une cuissarde. La botte, je m’en fous. La jambe qui était dedans, également (sa perte devait être consommée depuis longtemps car je n’ai ressenti aucune douleur lorsque la truite me l’a emportée). Ce qui me manque le plus c’est cette grande truite qui s’est retirée sous les reflets sans me laisser le temps de la toucher.
Je ne sais pas si c’est le bécard qui m’a rendu boiteux ou si notre combat n’a été qu’un équilibre passager pour rattraper une boiterie originelle. Depuis, je vis dans un étrange dédoublement. Je ne sais jamais lequel de nous est ferré. Parfois j’ai l’impression que ma vie dépend de ce fil qui nous relie et plus il est à la limite de la rupture, plus je me sens exister. Empathie sadomasochiste Docteur ? Peut-être ! Mais moi, j’ai une autre opinion et c’est ma façon de comprendre notre condition sur cette bonne vieille terre : savoir qu’on va être broyé mais ne rien lâcher et le temps d’un éclair trouver quand même que ce qu’on fait est beau… On a le droit de juger cela dérisoire, mais moi, j’y vois une certaine noblesse.
Pourtant, quand on regarde autour de soi, tout semble fait pour esquiver ce genre d’évidence. Il y a tellement de façons de s’occuper du salut de son âme… il y en a tellement que même ce mot est passé de mode ! Certains emploient une vie entière à aider leur prochain. D’autres déploient intelligence et ruse à l’exploiter… et curieusement, ils en retirent la même satisfaction et la même considération ! Mais, moi, Ishmaël, j’ai levé l’ancre depuis longtemps, je ne navigue plus dans leurs parages. Les sentiments des hommes et des femmes ne me touchent plus. Ils passent autour de moi comme l’eau des rivières et moi, je me tiens debout au milieu de tous ces courants et je pêche à travers. Je me moque de leurs futilités, car je sais ce qu’ils ne savent pas : je sais que de l’autre côté des reflets, il y a une grande truite blanche et que nous passons une vie à l’affronter.
J’ai suivi cette bête aux quatre coins du monde et partout s’est imposée à moi une même évidence en même temps qu’elle refusait de se laisser capturer : cette truite est l’origine du monde. Oh ! Je sais encore une fois que ces paroles vous seront inaudibles car ce terme ne renvoie plus pour personne à la joie tragique d’exister, mais de grâce, écoutez-moi quand même encore un peu ! Que cet animal manifeste le souffle de Dieu ou du Diable, se frotter à lui est toujours quelque chose de démiurgique. Face à lui, on se dresse face à l’insurmontable. On atteint les fondations du monde et pour le rendre habitable, la seule solution est de pêcher. Quand on voit apparaître la bête, c’est tout ce qui apparaît qui vacille. Achab s’est trompé. Il croyait se mesurer à un animal ou peut-être à Dieu en personne, il voulait Moby Dick, mais moi, Ishmaël, aujourd’hui, j’ai compris sa méprise. A la pêche, ce qu’on veut, ce n’est pas attraper un animal pour se poser en vainqueur (Il faut laisser cela aux comptables) : la pêche est une célébration de la joie simple et tragique d’exister. Rien de plus. Au bord de l’eau, la truite n’est plus un poisson et le pêcheur n’est plus un homme. Le pêcheur et le poisson partagent la même condition. Leur combat atteste une étrange unité. Avez-vous remarqué à quel point le monde entier disparaît quand apparaît le poisson et comme il réapparaît soudain plus beau après une capture ou lorsqu’on rentre chez soi ? Mais sait-on encore ce que veut dire « être chez soi » ? En cherchant la truite, j’habite le monde qui va avec les valeurs qui rendent la vie de cet animal possible. Nous avons un être commun. Vous connaissiez les pêcheurs de lune… et bien pour moi, c’est le monde entier qui est suspendu à mon hameçon ! Et si ce vieux pisse moutarde d’Emmanuel Kant venait me taper sur l’épaule en criant au paralogisme et en me disant comme il le fait dans son anthropologie que les pêcheurs sont des êtres passionnés et qu’ils ne savent pas hiérarchiser leurs tendances à des fins rationnelles, je lui dirais de s’assoir sur sa métaphysique de fonctionnaire et qu’à force de hiérarchiser les passions à des fins rationnelles, c’est la chair du monde et la joie d’exister qu’on a fait sombrer. Moi, Ishmaël, je vous le dis : la pêche nous place au cœur d’une intuition essentielle.
Vous ne me comprenez toujours pas ? Peu importe, demain j’irai quand même à la pêche. Nous sommes en 1870… Cela me laisse encore un peu de temps ! Un jour viendra où les rivières ne seront plus qu’un flot de poison humain, de merde, où les seules truites bonnes à pêcher seront des truites de poubelles. Je n’aimerais pas être dans les chaussettes des pêcheurs qui viennent… Mais n’ayez aucun regret pour moi, Ishmaël, le baleinier nympheur initié aux secrets de l’existence : je ne serai plus de ce monde depuis longtemps ! Qui voudrait être d’un tel monde ? En attendant, laissez-moi vivre ! Des plaines noyées de soleil jusqu’aux confins des déserts de neige, j’ai traversé le monde avec pour seuls ports les lieux hantés par la présence de ma truite, et mes amitiés furent marquées par sa bonne étoile et liées aux valeurs et aux hommes qui entourent sa vie. Ces errances ne m’ont pas mené à rien. Ma quête s’achève dans un désir encore plus vaste. Par elle, le monde est ouvert. Pêcher est ma façon d’être. Vous voulez encore une confidence ? Allez, tendez l’oreille, au moins vous n’aurez pas fait la connaissance d’Ishmaël pour rien ! En fait, ce que je crois, c’est que le monde entier est un poisson. Ou mieux : le monde entier est une grande truite blanche… et nous vivons dans son ventre.
Au creux de la terre et sous la voûte du ciel, le monde entier nous tient dans sa mâchoire. Il fait ce qu’il peut pour ne pas serrer trop fort… Vous connaissez peut-être l’histoire de Jonas, ce gros froussard qui se retrouve dans le ventre d’une baleine de l’Ancien Testament pour avoir tourné le dos à la parole divine… Moi, le poisson ne m’a pas recraché sur la grève au bout de trois jours… Deux mille ans plus tard, je vis toujours dans son ventre et je n’ai pas trouvé d’issue… Mais ce que je crois savoir, c’est que si le monde nous mange, ce n’est pas une raison pour maudire la vie ! La fin du combat fait peu de doute mais il ne faut pas renoncer à imposer des valeurs qui l’embellissent et le rendent habitable.
Le combat avec le poisson est une reprise de ce drame originel. Seulement, un de ces quatre matins, ce n’est plus la main de dieu qui viendra pour nous punir ou nous sauver… le monde s’en chargera seul. Nous avons le monde que nous méritons. La plus grande punition, c’est qu’un jour peut-être, dans une société qui aura confondu confort et nécessité, la grande truite refusera définitivement de paraître et de donner sens à nos ennuis.
Moi, quand je la relâche ou que je vois sa mort étalée sur ma table, je me vois et je crois qu’il n’y a là rien de morbide. Je vois deux créatures éphémères. Je pense alors à ces tableaux que l’on nommait Vanité à l’âge classique et qui nous sont devenus presque impossibles à regarder… Là où nous éprouvons un sentiment de malaise au point de détourner le regard, des hommes plus clairvoyants apercevraient peut-être une célébration de leur temps de vie et de la joie simple d’exister… Moi, même quand ma bête n’est pas visible, je sais qu’elle est là. Le monde entier est le catalyseur de son apparition. Je sens sa présence de partout. Dans les veines des courants, derrière les feuillages, dans la voix d’un ami. Il me suffit de savoir qu’elle existe pour être paisible. Parfois tout se précipite, et elle apparaît. Il n’y a alors plus rien que notre monde commun et nous vivons dans un vrai rêve de chair. Elle devient le paysage. Une vallée immense de galets et d’herbes sèches, peut-être en Nouvelle-Zélande. Un pont et un miroir en Franche-Comté, avant le siècle de la Loue poubelle. Des forêts de conifères et l’eau cuivrée des tourbières près du cercle polaire. La terre qui rampe sous le ciel, pampa d’Argentine et terre de feu. Mille vies d’hommes suspendues au désir de la truite. Milles maisons où sa présence amie se fait sentir. Mille ans pour être heureux. Je pêche une truite métaphysique.Epilogue :
Quand j’ai parlé avec Skue de ces idées, quelques années plus tard, il a eu l’air bien embêté pour moi.
– « Well, Ishmaël,… », me dit-il en se grattant le menton avec la virole de sa canne, … « vous n’avez pas eu la vie facile ces derniers temps… mais au fond, je sais que vous êtes un gentil garçon. Aussi, je vais être franc avec vous : je pense que cela doit pouvoir se soigner. Connaissez-vous le docteur Frud ? Non ? C’est un tort. De nos jours, la science peut quelque chose pour les agités du cornet… Elle peut vous rendre plus doux. Vous devriez aller voir cet homme, il a fait des merveilles avec sa boniche simplement en la couchant sur un divan et en la faisant parler. »
– « Oh non, vous ne voyez rien, Ishmaël ! Allez le voir. En outre, pour financer sa petite industrie naissante, le brave homme produit le meilleur catgut de toute la ville. »
– « Ah… » Je me suis rendu à l’adresse indiquée. Une grosse dame m’a accueilli comme un quartier de viande :
– « Bonjour Madame, je souhaiterai rencontrer le docteur Frud… »
– « Z’est à l’étage… » Et elle s’est mise à gueuler dans la cage d’escalier en levant la tête : « Zigmud, encore un sinsin pour vous ! »
– « Merci, merci, merci… », dis-je en rasant les murs. En fait, le gars était gentil. Je n’ai pas voulu m’allonger sur son divan mais il m’a fait parler pendant trois plombes et, à la fin, il m’a dit :
– « Bon, votre histoire est claire comme une tripe de chat : z’êtes un pervers, M’sieur ! » Vous vous rendez compte ! Moi, un pervers ? Moi, un pervers ! Vous verrez qu’un jour on filera des diplômes aux gens comme ça !
– « Ou bien peut-être qu’il s’agit d’une maladie mortelle… », se ravisa-t-il, à demi-songeur.
Pas le temps de le questionner sur mon mal : la grosse dame est entrée comme une furie pour balancer aux pieds du bon docteur une marmite de longues nouilles transparentes et fumantes enveloppées par une odeur comme venue de l’au-delà. Elle hurla :
– « Zigmud, z’est inzupportable ! Vous s’avez encore fait bouillir de la tripe de za dans ma cocotte ! Madame Nina zerze za minette de partout… Ze vous prévient que zi zezi lui appartient, il va y avoir un gros, gros sorage entre nous ! » Le bon docteur s’est jeté aux pieds de sa gretchen en implorant pardon et en jurant que ce n’était pas lui qui avait mis la main sur le chat femelle de sa logeuse et qu’il ne le referait plus… Puis il se mit à quatre pattes pour ramasser le précieux catgut à pleines mains. Moi, vous pensez bien que je ne savais plus où me mettre. Mais il fallait pourtant que j’affronte ma vérité :
– « quelle est la maladie mortelle dont je souffre, Docteur ? » Zigmud, toujours dans la même posture, leva vers moi un œil courroucé :
– « …la Vie, Ducon ! » J’ai refermé la porte et j’ai laissé le vieil homme avec ses tripes, sa baleine et je suis parti dans le bon air du grand midi.
Odlo / Sous-vêtements pêche et chasse
Fabriqués dans leurs propres usines en Europe, les sous-vêtements techniques Odlo sont réalisés selon un procédé écologique à partir de résidus de filage, qui permet, selon le fabricant, d’économiser 29 % d’eau, et de réduire les rejets de CO2 de moitié. Présent dans le monde du nautisme, de la voile, de l’équitation ou du golf, Odlo développe cette année une gamme pêche et chasse.
Notre avis : des produits à découvrir, conçus en trois couches pour une protection efficace contre le froid.
Le projet Rivières sauvages
L’émergence du Fonds pour la conservation des rivières sauvages présente la perspective pour le Chéran d’être un des bassins versants pilotes, pour la construction du label et du réseau de rivières sauvages. Ce qui vient conforter les actions initiées et engagées par les pêcheurs au côté du SMIAC sur le bassin versant.
D’ores et déjà, un comité technique réfléchit sur les actions innovantes à engager avec les décideurs pour redonner au Chéran son fonctionnement naturel et sauvage, avec en point d’orgue, l’effacement du seuil du pont de Banges, dernier obstacle artificiel majeur au transit sédimentaire et à la continuité écologique sur le bassin versant. L’objectif du Fonds pour la conservation des rivières sauvages étant de se dédouaner du minimum réglementaire de bon état écologique affiché par la Directive cadre européenne (DCE) et ses normes insuffisantes, dont on touche les limites aujourd’hui sur d’autres rivières emblématiques, comme le Doubs et la Loue. Le but étant de se rapprocher d’un fonctionnement naturel et biologique optimum, seul garant de la pérennité et de la préservation des milieux encore en état, comme l’est celui du Chéran, avec peut-être, à terme, la concrétisation des efforts engagés par la labellisation du Chéran comme « une » des rivières sauvages de France.
L’exemple du Chéran
Nous connaissons depuis longtemps l’équipe de l’AAPPMA de l’Albanais sur le Chéran, une magnifique rivière planquée dans sa vallée, entre Annecy et Aix-les-Bains. Sans tambour ni trompette, cette association dynamique est à l’origine d’un des plus ambitieux contrats de rivière du pays. Preuve que les pêcheurs peuvent obtenir de l’aide, à condition qu’ils ne manquent ni de courage, ni de projets.
Par Philippe Boisson
Le Chéran prend sa source dans le massif des Bauges en Savoie en amont du Châtelard, village martyr qui perdit la quasi-totalité de ses habitants lors d’un glissement de terrain survenu dans la nuit du 1er janvier 1931. De profil torrentueux, ce cours d’eau passe, dans sa partie aval au niveau de Rumilly (Haute-Savoie), d’environ 1 m3/s au plus sévère de l’étiage à près de 300 m3/s à la fonte des neiges pour peu que la pluie s’en mêle. D’un point de vue géologique, le Chéran coule sur un lit de gros galets dans sa partie amont, alors que sa section médiane serpente dans des gorges taillées dans du grès à ciment argileux appelé molasse. “Roche” tendre composée de limons solidifiés, ce grès se laisse facilement façonner par la rivière. Cela donne lieu à quelques bizarreries, comme la voie Bernard, un couloir qui ressemble à une piste de skateboard et dont le fond canalise l’eau dans une faille d’à peine deux mètres de largeur, visible uniquement par niveau très bas. La profondeur de cette faille doit sans doute dépasser les 8 à 10 mètres. Le grès donne une jolie couleur émeraude aux eaux du Chéran qui prend des allures d’oasis en été. A la sortie des gorges au niveau de Rumilly, le Chéran a beaucoup souffert des extractions de graviers et de l’urbanisation qui a donné lieu à un vaste programme de renaturation qui commence à porter ses fruits aujourd’hui. Cela n’aurait pas été possible sans le concours d’un personnel compétent et de moyens financiers et humains importants. Porté par les pêcheurs, ce projet nécessita quelques modifications fondamentales du statut de ce qui n’était pas encore, jusqu’aux années 2000, une AAPPMA.
Une gestion à l’échelle du bassin versant
En France, le département de la Haute-Savoie reste un cas particulier, avec un nombre de pêcheurs parmi les plus élevés du pays, partagés en seulement cinq AAPPMA. Un mode de fonctionnement très atypique, d’autant que certaines d’entre elles regroupent des “sociétés de pêche” non agréées. L’AAPPMA de l’Albanais (nom de la région d’Albens) est née en 1999 de la réunion de trois de ces sociétés de pêche faisant alors partie de l’AAPPMA Annecy Rivières. Il s’agissait de celles de Cusy, de La Gaule du Chéran, et de La Protectrice du Fier. Pour obtenir l’agrément, la future AAPPMA de l’Albanais devait, à la demande de la DDAF, faire signer les baux de pêche aux propriétaires riverains. Un travail de fourmi qui demanda à Stéphane Jan et à ses collègues plus de deux mois d’investigation au cadastre, à une époque où les relevés parcellaires n’étaient pas encore informatisés. Il s’en suit un porte-à-porte en règle face à des propriétaires qui, pour la grande majorité, ignoraient tout de l’existence des fameux baux de pêche. Signés pour trente ans, les droits de pêche ainsi obtenus ont permis de partir sur de bonnes bases. Plus en amont, l’AAPPMA du Châtelard, dans le massif des Bauges, existe depuis 1927. Ainsi, le Chéran s’est vu partagé en seulement deux AAPPMA, ce qui laissait augurer une gestion cohérente à l’échelle du bassin versant du cours d’eau. Les débuts furent empiriques reconnaît Pascal Grillet, l’un des membres du bureau de l’AAPPMA de l’Albanais : “On voulait bien faire et les chantiers étaient si nombreux que cela partait un peu dans tous les sens !”. L’une des premières actions entreprises fut la réintroduction de l’ombre, un poisson originaire du Chéran, mais qui avait totalement disparu. Après trois années de réintroduction, qui ne donnèrent guère de résultats encourageants dans les années qui suivirent, une population viable a finalement trouvé sa place. Le prélèvement de l’ombre est toujours interdit sur la rivière afin de le protéger, car il serait facile de le faire disparaître à nouveau. Les ombres du Chéran sont très discrets, vivants surtout dans les forts courants et ne se montrant que rarement. Pour les truites, les choses sont différentes. Comme partout ailleurs, l’alevinage avec des souches atlantiques domestiquées a commencé dès la fin du XIXe siècle. Par chance, la souche sauvage de truite locale a bien résisté à l’introgression de gènes étrangers. Le Chéran doit en partie son bon état actuel à son accessibilité limitée, due à son cours encaissé. Les points d’accès se limitent à trois ou quatre lieux sur toute la longueur des gorges. Pour les AAPPMA du Châtelard et de l’Albanais, la priorité consiste à préserver le milieu naturel dans le but de conserver la souche sauvage. Plus aucun empoissonnement n’a eu lieu depuis près de quinze ans. En étroite relation avec la fédération départementale de pêche de Haute-Savoie, qui dispose d’un personnel spécialisé compétent (sous la houlette d’Arnaud Caudron), les souches de truites du Chéran, du Fier, et de leurs affluents ont été clairement identifiées et tout le monde œuvre pour leur sauvegarde. La vallée du Chéran a été retenue comme rivière pilote par le Fonds pour la conservation des rivières sauvages, au même titre que quelques autres comme la Vis (Hérault) ou la Valserine (Jura/Ain).
Un contrat de rivière exemplaire
Un contrat de rivière a été alloué à la vallée du Chéran entre 1997 et 2008. S’il existe de mauvais exemples de contrats similaires un peu partout, qui n’ont pas apporté d’amélioration de la qualité de l’eau ou de l’habitat pisciaire, celui du Chéran est exemplaire. Preuve que si les pêcheurs ne font pas la démarche d’être représentés, il ne faut pas espérer de miracle… Au total, l’investissement pour 2012 de l’AAPPMA de l’Albanais se porte à 170 000 euros (300 000 euros sur trois ans). Car le Chéran fait également partie du programme européen Leader (Liaison entre actions de développement de l’économie rurale) du Parc naturel régional du massif des Bauges. Il s’agit d’un programme européen qui vise à faire des territoires ruraux des pôles équilibrés d’activité et de vie. Le plan de financement des travaux intégré dans le contrat de rivière concernant la diversification des habitats s’est réparti entre la Région à hauteur de 20 %, l’agence de l’Eau 50 %, le conseil général de Savoie 5 %, le conseil général de Haute-Savoie 5 %, le Syndicat mixte interdépartemental d’aménagement du Chéran (SMIAC) 20 %, et les collectivités piscicoles 22 % pour un total de 216 958 euros. Le contrat de rivière a permis la mise en place d’un programme ambitieux de diversification de l’habitat pisciaire sur la zone aval du Chéran au niveau de Rumilly. Les aménagements demandaient des moyens mécaniques et humains à la hauteur de la puissance d’un cours d’eau dont le débit peut être multiplié par 300 selon les saisons. “Avec un lit déstabilisé par une érosion régressive, due à des extractions de granulats directement dans le cours d’eau il y a plusieurs décennies, le chantier méritait réflexion et méthode pour réaliser des aménagements qui puissent encaisser des crues violentes sans pour autant créer d’autres problèmes autour d’eux. Nous avons opté pour des techniques mixtes végétales et minérales et nous avons eu la chance de travailler en concertation avec des professionnels qui ont fait l’effort de comprendre les problématiques du cours d’eau, ce qui n’est toujours évident avec des gens qui, pour la plupart, travaillaient dans une rivière pour la première fois” explique Pascal Grillet. La Fédération de pêche de Haute-Savoie suit l’évolution des peuplements chaque année pour vérifier si le résultat escompté est bien au rendez-vous. Les aménagements profitent à toutes les espèces, y compris aux plus petites comme le chabot ou la loche franche, car le Chéran a retrouvé une morphologie variée qui profite aux poissons à tous les stades de leur développement. Sur ce secteur au lit il y a peu encore uniforme, très peu diversifié, les populations de truites ont été multipliées par quatre. Ce n’est qu’un début, car ces aménagements profiteront d’autant plus aux générations suivantes. La présence des aménagements a en effet de multiples avantages : ils offrent bien plus qu’un abri aux poissons, les éléments minéraux trouvent leur place tout autour, ainsi qu’en aval sous l’effet du courant. De
nouvelles zones de frayères sont apparues.L’école de pêche du Chéran
Les deux AAPPMA du Chéran travaillent avec deux guides de pêche chargés de gérer les activités de l’école de pêche. Des stages enfants, ados, vacances, scolaires, personnes à mobilité réduite, pour la pêche de la carpe, la pêche au coup, celle des carnassiers ou la pêche à la mouche sont organisés durant toute la saison. Des ateliers pêche nature ont lieu tous les mercredis. Chaque saison, des centaines d’enfants et d’adolescents découvrent la pêche à Rumilly, sur le plan d’eau attenant au bâtiment de l’AAPPMA ou sur le Chéran, avec une évidente sensibilisation aux milieux naturels.
La pêche sur le Chéran
Les truites de la belle rivière d’émeraude ont la réputation d’être capricieuses. Elles sortent néanmoins de façon plus régulière sur la partie aval que dans les gorges. Loin d’être des poissons de foire, ces animaux sauvages réagissent à la température, à la lumière et a tout ce que ces facteurs peuvent générer comme événements dans la rivière (éclosions, périodes propices à l’alimentation, etc). Lors de ma visite sur trois jours cet été, les truites du Chéran ont joué le jeu, avec entre autres, un coup du soir formidable sur une belle retombée de fourmis. Un niveau stable, même bas, semble plus favorable qu’une baisse de niveau suite à une crue. Cette situation, classique sur d’autres rivières, à le don de caler les poissons confortablement sous les pierres durant plusieurs jours. Le Chéran est une rivière sauvage avec des poissons qui le sont tout autant. Ce qui était normal un peu partout il y a quelques décennies devient aujourd’hui une exception, qui ne plaira sans doute pas à tous ceux qui veulent une “prestation” correcte en échange de leur simple présence. Les truites du Chéran se fichent de la société de consommation qui les entoure. Espérons que cette dernière n’aura pas la peau des derniers poissons sauvages de cette belle rivière. En tout cas, les AAPPMA du Châtelard et de l’Albanais veillent au grain avec une détermination et une envie qui force le respect.
