Alors que les Assises de lâeau laissaient prĂ©sager une prĂ©occupation de lâĂtat aux problĂšmes de lâeau potable et de lâassainissement, le gouvernement annonce quâil ne se sent plus obligĂ© de faire appliquer la directive cadre europĂ©enne sur lâeau (DCE). NĂ©e en 2000 dâune volontĂ© europĂ©enne de voir lâĂ©tat des milieux aquatiques sâamĂ©liorer, cette directive avait Ă©tĂ© accueillie trĂšs favorablement par tous les dĂ©fendeurs des cours dâeau, lacs et milieux humides. LâEurope menaçait les pays mauvais Ă©lĂšves de lourdes amendes en cas de non amĂ©lioration. Lâobjectif Ă©tait initialement fixĂ© Ă un bon Ă©tat pour 2015. Ăa laissait tout de mĂȘme quinze longues annĂ©es pour mettre en place des programmes dâassainissement, des programmes de renaturation, un changement de certaines pratiques agricoles, etc. Tout nâa pas Ă©tĂ© mauvais avec cette premiĂšre tranche, qui pour une fois, a mis lâadministration au pied du mur. Rien de tel quâune date butoir pour voir les cases du calendrier se remplir. Mais vous savez ce que câest, la France, câest aussi le pays des dĂ©rogations, des cas particuliers (pas forcĂ©ment les bonsâŠ), et bien sĂ»r, notre DCE prĂ©voyait la possibilitĂ© de rallonger les dĂ©lais. Et cela apparaĂźt dĂšs lâarticle 1.1 de sa constitution :
1.1 Lâarticle 4 de la directive cadre sur lâeau 2000/60/CE prĂ©voit que les Ă©chĂ©ances pour lâatteinte du bon Ă©tat Ă©cologique des masses dâeau, Ă savoir 15 ans aprĂšs la date dâentrĂ©e en vigueur de la directive (soit en 2015), peuvent faire lâobjet de reports notamment lorsque « les conditions naturelles ne permettent pas de rĂ©aliser les amĂ©liorations de lâĂ©tat des masses dâeau dans les dĂ©lais prĂ©vus ». Ces reports dâĂ©chĂ©ance ainsi que les motifs doivent ĂȘtre « explicitement indiquĂ©s et expliquĂ©s dans le plan de gestion de district hydrographique ». Ils sont limitĂ©s Ă un maximum de deux nouvelles mises Ă jour du plan de gestion de district hydrographique, « sauf dans les cas oĂč les conditions naturelles sont telles que les objectifs ne peuvent ĂȘtre rĂ©alisĂ©s dans ce dĂ©lai ».
et le 1.2 est encore plus précis :
1.2 La transposition française actuelle de lâarticle 4 de la directive cadre sur lâeau limite le report des Ă©chĂ©ances fixĂ©es pour lâatteinte du bon Ă©tat des masses dâeau du fait des conditions naturelles Ă deux mises Ă jour du document de planification de lâeau (dâune durĂ©e individuelle de 6 ans), soit jusquâĂ 2027.
Quant au 1.4, il laisse la porte ouverte à de longues dérives :
1.4 Les Etats membres se sont accordĂ©s sur la notion de conditions naturelles rĂ©cemment, dans le cadre dâune note validĂ©e lors de la rĂ©union des directeurs de lâeau du 4-5 dĂ©cembre 2017 : ils ne peuvent solliciter de report de dĂ©lais pour conditions naturelles au-delĂ de 2027 que lorsque toutes les mesures nĂ©cessaires pour atteindre le bon Ă©tat des eaux ont Ă©tĂ© mises en oeuvre avant 2027, donc lors des trois cycles prĂ©vus par la directive (2009-2015, 2016-2021, 2022-2027).
Desâconditions naturellesâ, il y en a partout. Par exemple, sâil fautdu temps pour constaterles effets dâune amĂ©lioration suite Ă la neutralisation de points de pollutions. VoilĂ donc la brĂšche dans laquelle lâadministration sâest engouffrĂ©e.Vingt-sept ans, ça laisse tout de mĂȘme beaucoup de temps pour obtenir quelques rĂ©sultats !Mais au motif fallacieuxque les sur-transpositions de la DCE posentproblĂšme en matiĂšre dedroit français, le gouvernement ne souhaite plus respecter cette directive. Cela fait dix-huit ans que cette DCE eau Ă©tait au cĆur du systĂšme administratif via les DDT, les EPTB, les Agences de lâeau, lâAFB, la LOIeau, les Epage. Tout ça pour ça ? Mais cette DCE fonctionnait Ă©galement avec des indicateurs plus que critiquables, qui permettaient dâaccorder une trĂšs bonne note Ă un milieu dĂ©gradĂ© (nous connaissons des notes de 18/20 concernant les invertĂ©brĂ©s dans des riviĂšres oĂč ces bestioles sont en grand dĂ©clin). La DCE eau est un double Ă©chec, une mascarade, pour une fois de plus faire semblant dâavancer. Elle est la preuve que lâadministration nâa pas la possibilitĂ© de faire Ă©voluer le monde agricole, la preuve que les lobbies dirigent tout. Le prĂ©sident Macron disait, suite au dĂ©part de Nicolas Hulot, « la dĂ©cision dâun homme nâarrĂȘte pas une politique », mais cette politique environnementale nâa jamais commencĂ©e. Rien nâest bien sĂ»r proposĂ© pour remplacer le rĂŽle de la DCE, surtout en cette pĂ©riode de grande incertitude concernant le sort dâun Ă©tablissement public comme lâAgence française pour la biodiversitĂ© (AFB) ou lâattribution de certaines compĂ©tences aux comcom via la loi Gemapi. Alors que lâeau manque dans bien des rĂ©gions, ou quelle tombe violemment et dĂ©vaste tout ailleurs, lâirresponsabilitĂ© politique en matiĂšre dâenvironnement est Ă lâimage de lâampleur des dĂ©gradations !
Philippe Boisson