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Les sept familles de la pêche – Les spécialistes

Suite de la série de portraits de caractères de pêcheurs, les spécialistes, une typologie assez fréquemment rencontrée au bord de l’eau. Il y a toujours un spécialiste de quelque chose, le cabot au sang, le mulet au gouda, la perche à la petite bête, le maquereau à la mitraillette et des centaines d’autres spécialités qui contribuent à la légende de la pêche. Cette fois-ci, nos deux spécialistes ne pêchaient pas vraiment en rivière, mais c’est bien leur bagage technique de pêcheurs qui était mis à profit pour faire prospérer leur coupable industrie. Histoire (presque) vraie*.
Par Vincent Lalu
“Accusé, levez-vous !
— …
— Antonin Vaironné, vous êtes prévenu d’avoir dérobé de l’argent liquide dans les coffres de dépôt de la Banque Populaire du Nord. Reconnaissez-vous les faits ?
— Oui, monsieur le Président.
— En moins de quinze jours, vous avez subtilisé plus de 300 000 euros.
— 319 000, monsieur le Président.
— Ne m’interrompez pas. Plus de 300 000 euros, donc, dans 22 agences bancaires, des billets de banque que vous avez pêchés au moyen d’un fil de nylon relié à trois hameçons.
— Des hameçons fins de fer n° 8 et du fil en fluorocarbone de 18/100, monsieur le Président.
— Ne faites pas le malin, Vaironné, et dites-nous ce qui vous a pris…
— C’est tout simple, monsieur le Président : je pensais que mon permis fédéral m’autorisait à pêcher à peu près où je voulais, pourvu que ce soit dans la région. Alors j’ai pêché dans les coffres.
— Vous ne manquez pas d’air, Vaironné. Vous et votre complice Germain Bistrot avez confondu eaux vives et comptes courants, pêche au toc et cambriole…
— Non, non, monsieur le Président, c’est bien de pêche au toc qu’il s’agit. Sauf qu’en lieu et place des truites nous attrapions des billets de banque que les clients des agences venaient de déposer dans des coffres accessibles à tous…
— Quel culot !
— Si, si, monsieur le Président, tout le monde pouvait tenter sa chance, mais essayez voir de faire mordre des euros… Nous, on y est parvenu. Et croyez bien, monsieur le Président, ce n’était pas gagné d’avance…
— Il faut peut-être que je vous demande un autographe ?
— … Nous avons d’abord pensé les grappiner par le moyen d’un bon triple, mais l’entrée de la caisse ne permettait pas le passage d’un triple. J’ai donc conçu un montage dont je suis plutôt fier, monsieur le Président. Un montage qui aurait sa place dans n’importe quel livre de pêche, un montage de spécialiste, digne des spécialistes que nous sommes, le Bistrot et moi. Accompagnezmoi dans un élevage de lombrics et vous verrez l’émeute. Bistrot, c’est pareil, d’ailleurs on l’a surnommé l’attorney, parce que comme c’est lui qui en prend le plus, c’est toujours à lui de payer à boire, même qu’à l’ouverture ils l’appellent l’attorney général.
— …
— Bref, monsieur le Juge, on est des experts, et c’est pas qu’une question de matériel, de canne, de moulinets ou de leurres. Entre 100 cuillers vaironnées qui leur passaient au-dessus de la tête, les jours d’ouverture, les truites prenaient toujours celle de l’attorney. Vous ne pouvez pas comprendre, monsieur le Président, même si je vous explique pendant dix ans, mais c’était comme ça que ça se passait.
— Dix ans, Vaironnée, c’est le temps que vous risquez d’avoir pour m’expliquer…
— Et moi c’est pareil, je suis capable de déposer mon verre sous trois mètres d’eau à l’endroit exact où la truite pensera qu’il vient d’être livré par La Redoute. Et quand je l’anime, c’est plus de l’animation, c’est du harassement. Même les anorexiques en redemandent…
— … sauf que, monsieur le Président, les meilleurs spécialistes ne sont plus rien si ce qui fonde leur spécialité vient à manquer. Ce qui nous arrive aujourd’hui. Là-dessous, il y a de moins en moins de monde pour nous donner la réplique. Mes lombrics meurent d’ennui dans des rivières vides de tout poisson, ses vaironnées tortillent de la palette sans attirer d’autres clients que sacs plastique et ressorts de sommiers.
— Alors, monsieur le Juge, il a bien fallu s’adapter, trouver d’autres rivières où tremper nos lignes. On a tout essayé : les fêtes de charité (trop facile), les sondes chirurgicales (trop gore), les bénitiers (trop aléatoire), les urnes électorales (trop partisan), les marionnettes (trop prévisible). On a même pensé pêcher les containers à la grue et les barres d’uranium au bras articulé. Mais tout cela manquait d’esprit halieutique. Je me suis alors souvenu que, dans les parages des banques l’argent coulait à flots. Et qui dit flot, monsieur le Juge, dit pêche…
— …
— Car c’est bien de pêche qu’il s’agit, monsieur le Président. Une fois passée la fente aux billets, l’étroit goulet par où s’engouffrent les farios de papier, commence un monde mystérieux, un abysse où nagent les coupures comme les zébrées dans la retourne. Nous les savons là, nous les sentons, mais les prendre est une autre histoire. Le bifton chipote, il n’a pas la touche franche.
— …
— Alors, quel bonheur, monsieur le Président, de voir le premier billet, juste ferré au-dessus de l’hologramme, ressortir de la caisse comme un brochet de la nasse. Imaginez l’émotion qui nous submerge quand pointe à la commissure des lèvres d’acier la soyeuse coupure filigranée, le 50 euros voyageur, les ogives gothiques du 20 euros, les ponts romans du 10 euros sous lesquels défile la rivière de nos illusions. C’est comme si nous avions ferré une fario sauvage.
— Hors de prix votre fario, Vaironnée, à ce tarif c’est plutôt du caviar que vous attrapez.
— Ne soyons pas vulgaires, monsieur le Président, la valeur de nos prises n’est pas celle que vous croyez. Il y a plus de mérite à accrocher une petite coupure de 10 euros qu’un gros billet de 500. D’ailleurs moi, les 500, je les rejette… Alors qu’une 10 euros et encore mieux, une 5 euros, c’est un sacré coup de ligne.
— …
— Parce qu’on a beau diviser le triple en trois hameçons successifs pour qu’ils puissent passer dans la fente, faire précéder ce montage d’un bas de ligne à l’âme plombée, le plus difficile commence ensuite, quand ils sont en bas, tous ensemble, la ligne et les billets, qu’ils se courent après en évitant de s’accoupler trop vite, qu’ils se cherchent, qu’ils s’effleurent, qu’ils se touchent dans l’obscurité complice de cette boîte de nuit habituellement réservée aux familiers du CAC 40. Quel coup au coeur quand on sent la pointe du Vanadium n° 8 glisser sur la tranche de papier-monnaie sur laquelle elle hésitera un instant avant de s’en dégager si vous n’avez rien fait.
— …
— Car c’est là qu’il faut ferrer, monsieur le Président, un petit coup sec du poignet suivi d’une remontée très douce, très attentionnée, avec cet ultime suspense du passage aux portes de la boîte, quand le billet vous apparaît dans la lumière blafarde de la succursale automatique et qu’il semble content de rencontrer son pêcheur et qu’il frétille comme une ablette dans sa filoche…
— Ça suffit, Vaironnée, j’en ai assez entendu comme ça, vous irez frétiller dix-huit mois derrière les barreaux et n’essayez pas de sortir de la nasse, euh… du centre de détention, parce que, sinon, je double la prise, la mise, la peine. Enfin, vous voyez ce que je veux dire…
— Très bien, monsieur le Président… »
* Toute ressemblance avec des faits réels ne sont pas fortuits. Au début du mois de septembre, la police lilloise a arrêté deux malfaiteurs qui, armés d’un fil de pêche et de trois hameçons simples, ont dérobé 300 000 euros dans les banques de la région.
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