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L’exemple de l’Ardèche

L’exemple de l’Ardèche Et si c’était en Ardèche que cela se passe ? En Ardèche où l’eau coule encore souvent comme autrefois, l’Ardèche aux 10 000 sources, aux 3 500 kilomètres de rivières, aux 400 hectares de lacs, l’Ardèche que fréquentent les deux plus grands fleuves de France, la Loire qui y prend naissance et le Rhône de l’importance, l’Ardèche où il reste des truites sauvages, petites mais sauvages, où les pêcheurs se disputent parfois mais font alliance pour empêcher leur fédération d’adhérer au timbre halieutique, l’Ardèche où quelques passionnés inventent sans vrais moyens la gestion des rivières de demain, l’Ardèche singulière et qui entend le rester.
Par Vincent Lalu
Il faudrait mille Patrick Pachot pour sauver la pêche de loisir dans ce pays. Patrick Pachot, dès qu’il s’agit de pêche, tourne en surmultiplié. Ce quadragénaire hyperactif, qui gère les ressources logistiques de France Télécom dans la région, est le président de la Gaule Annonéenne, l’une de ces associations que l’on voudrait mettre au pas. Mille cent membres, autant de cartes jeunes, découvertes ou journalières, trois rivières, la Cance, l’Ay, la Deume, pas toujours en forme, quelques ruisseaux de piémont, deux lacs et des lots sur le Rhône.

Le parcours no kill d’Annonay sur la Deume
La Gaule Annonéenne est la première AAPPMA du département, c’est sans doute celle qui bouge le plus et qui fait le mieux avec ce que la nature, l’urbanisation et le progrès lui ont légué.
“Ici, commente son président, on défend toutes les pêches, la carpe autant que la truite, et tous les pêcheurs, qu’ils pratiquent à la mouche ou à la bouillette, qu’ils soient retraités, adultes ou adolescents (les enfants et les femmes ont même un week-end qui leur est réservé sur le lac du Vert, l’un des deux plans d’eau que gère l’association).

La Glueyre dans la région des Boutières, une des nombreuses rivières ardéchoises classées en première catégorie.
” Pour inciter les gens à retourner au bord de l’eau, Pachot n’a pas lésiné sur les moyens, il a créé la fête de la pêche, creusé un bassin au beau milieu de la foire d’Annonay, aleviné les bassins de la ville, fait travailler une association d’insertion de Tournon pour réparer et entretenir les berges des rivières, développé une école de pêche où les jeunes apprennent d’abord les bases de la pêche au coup, et un centre de stages en float-tube sur le Rhône (en partenariat avec l’AAPPMA de Tournon).
“Notre ambition, c’est de créer du rêve chez les adolescents. Si on réussit cela, après ce sera gagné, ils seront moucheurs ou carpistes, mais pêcheurs avant tout. »
Patrick Pachot, le dynamique président de l’AAPPMA d’Annonay
La vocation de ce missionnaire laïc vient d’une frustration d’adolescence : d’avoir vu la Galaure, sa rivière d’enfance, devenir un cloaque, l’a convaincu de la nécessité d’agir sur le terrain, en commençant par se battre pour la défense des milieux.
Dernier épisode : un bras de fer contre la commune de Davézieux, qui a construit un lotissement sur une zone humide sans autorisation. “Ils s’en sont tirés avec une amende.” Qui défendra les territoires quand les AAPPMA auront été mises au pas ? “Et qui fera signer les baux de pêche, ajoute Monsieur le Président, sur la basse Cance, il y en a 37 sur 1 100 mètres. Pour certains, ça se termine à 10h du soir avec une bouteille de whisky sur un capot de voiture… On a même fait découvrir à des gens qu’ils étaient propriétaires de quelques mètres de rives.” Une AAPPMA comme la Gaule Annonéenne est une véritable petite entreprise. Il faut trouver de l’argent, des subventions auprès des élus, quand les cotisations ne suffisent pas, gérer la garderie, l’école de pêche, les trois parcours no kill, dont un “toutes pêches” sur la basse Cance, aménager des frayères artificielles à carnassiers sur le lac du Ternay, gérer les conflits, sans jamais céder à la démagogie : “Il faut accepter une baisse des ventes de cartes de pêche pour que les pêcheurs deviennent des adultes responsables.
Je suis pour que les pêcheurs aient une formation comme les chasseurs.” Pour autant, Patrick Pachot n’est pas un rebelle. Il a même trouvé que nous y étions allés un peu fort contre la Fédération nationale.
trouvent leur compte, avec
des parcours dégradés alimentés
en truites d’élevage, mais
aussi des parcours en gestion
patrimoniale, comme ici la
Loire à Sainte-Eulalie sur un parcours no kill.

Mais, sur le fond, il est d’accord. Comme sont d’accord ceux qui viennent de gagner la bataille de la taille de capture. Ce sont les gens du plateau qui ont déclaré la guerre, ils voulaient que la taille de capture soit ramenée de 23 à 20 cm. Cette taille de 23 n’avait pourtant pas été décidée par hasard :
les techniciens de la fédé ont travaillé dix ans sur la gestion patrimoniale des truites de l’Ardèche. Les scientifiques de l’université de Montpellier les ont aidés à déterminer à partir de quelle taille les truites pouvaient être prélevées sans risque pour la reproduction naturelle de la souche. En 2000, une grosse étude a confirmé ces choix et le PDPG (plan départemental de protection du milieu aquatique et de gestion piscicole) a été validé en assemblée générale.
Mais les gens du plateau ont considéré qu’à 23 cm il n’y aurait plus assez de truites à manger. Ils ont tenté d’organiser une contre-étude. Et tout le monde s’en est mêlé, le préfet, les tribunaux, et pourquoi pas le pape ou Sarkozy ?

La haute Loire ardéchoise dans les gorges et une de ses truites. Un paradis pour les pêcheurs à la mouche dans cette région de moyenne montagne encore préservée. L’activité touristique halieutique contribue à l’économie locale.
Prendre ou ne pas prendre, tuer ou ne pas tuer, en Ardèche comme dans les autres départements du Midi, on a plus que dans le Nord tendance a faire sienne la règle du “ça passe et ça casse”.
La prédation est dans les gènes, on tue, on mange de père en fils, de génération en génération. Sauf que l’équilibre naturel qui a prévalu jusqu’au début du XXesiècle a été rompu deux fois, une première fois par la fée électricité et une deuxième par l’automobile.
Et la petite rivière magique que protégeait un sentier accessible aux seuls piétons s’est retrouvée à quelques minutes de voiture de n’importe quels commune et axe routier.
C’est cette réalité-là que prétendent ignorer les actuels responsables nationaux de la pêche de loisir. Ils veulent la rendre plus accessible alors qu’elle l’est déjà trop, moins responsable alors qu’elle ne l’est déjà plus beaucoup.
Des traces de roue, encore fraîches, venaient mourir l’autre jour sur les bords de la Loire, dans ces gorges sublimes aux alentours de Rieutord, un endroit où le fleuve n’est encore qu’une extraordinaire rivière de moyenne montagne, aux eaux d’une rare pureté, aux éclosions régulières et massives d’éphémères de toutes sortes.
“Tiens, ils ont encore pêché au filet”, a sobrement commenté Emmanuel Vialle, président de l’EYGA, une autre AAPPMA basée aux Ollièressur- Eyrieux. Il savait qui c’était, nous aussi, le pape aussi. On n’accuse pas sans preuve.
Ainsi va l’Ardèche. On y trouve tout ce que produit la culture française de la pêche de loisir, de l’ayatollah du no kill aux pires viandards. Une région où il est parfois compliqué d’être président d’AAPPMA. Manu Vialle en sait quelque chose, lui qui a dû parfois faire le coup de point contre un braco qui ne pêchait que les no kill ou contre un micro centralier furieux d’avoir été condamné.
L’AAPPMA de Manu gère trois rivières : l’Eyrieux sur 10 km, la Glueyre sur 20 km, et l’Ouvèze sur 20 km. Cinquante kilomètres de rivières pour 600 pêcheurs. Sans garderie (faute de moyens et de soutien), le président fait lui-même l’inspection et bien d’autres choses encore.
Car Manu Vialle, à l’instar de Patrick Pachot, considère qu’il en faut pour tout le monde, des no kill (deux) autant que des parcours à viande (un lâcher par mois d’arcs-en-ciel sur la partie dégradée de l’Eyrieux, ce qui consomme la plus grande partie du budget de l’association, 4 000 euros pour une tonne de poissons).
Manu Vialle, qui est un professionnel de la pêche (il est membre du staff des mouches de Charrette), imagine mal que l’on puisse se passer du travail de terrain que seules peuvent assumer les AAPPMA. Dans son département, elles sont l’indispensable relais entre les 28 000 pêcheurs, dont 50 % “d’étrangers” et les autorités fédérales ou nationales.
D’où son opposition au principe du timbre halieutique qui ferait déferler sur l’Ardèche les pêcheurs prédateurs des autres départements du Midi.
A Sainte-Eulalie, au coeur du plateau ardéchois, se trouve l’excellent hôtel-restaurant que tiennent Marie-Andrée et Serge Mouyon, des amis de Manu. Serge, grand pêcheur lui-même, a accueilli le fameux séminaire du président Roustan à l’origine de toute cette affaire. Son nom :
l’Hôtel du Nord. Un présage ? mieux que cela : un programme de conquête.

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