TĂȘtes de bassin versant : l’habit ne fait pas le moine…

Les diverses pollutions de l’eau et la destruction des habitats aquatiques sont les deux principaux flĂ©aux subis par nos riviĂšres. Ces deux types de pressions se rencontrent en milieu urbain mais Ă©galement dans nos campagnes : rejets agricoles et recalibrages font en effet payer un lourd tribut Ă  nos cours d’eau. Les tĂȘtes de bassin versant semblent encore Ă©pargnĂ©es et sont considĂ©rĂ©es en bon voire en trĂšs bon Ă©tat Ă©cologique. Mais, concrĂštement, est-ce vraiment le cas ?

Par Sylvain Richard et Guy Périat

L’examen d’une carte du rĂ©seau hydrographique national nous montre que les petits ruisseaux se rencontrent un peu partout et ne sont pas cantonnĂ©s uniquement aux zones de montagnes ou de plateaux d’altitude. En dehors des secteurs Ă  la gĂ©ologie particuliĂšre, de type karstique, les sources qui donnent naissance aux petits rus peuvent en effet apparaĂźtre sur tous les terrains naturels. Malheureusement, les petits cours d’eau des zones urbanisĂ©es Ă  forte dĂ©mographie ou sur les territoires Ă  agriculture intensive n’existent plus en tant que tels depuis longtemps : recalibrĂ©s voire enterrĂ©s, ils s’apparentent maintenant plus Ă  des fossĂ©s insalubres qu’aux ruisseaux chantants chers Ă  ÉlisĂ©e Reclus

Les tĂȘtes de bassins plus isolĂ©es de ces activitĂ©s apparaissent quant Ă  elles en meilleure santĂ©. Point de rejets d’égouts ou d’industries, de grands barrages structurants, d’extractions massives de granulats, de recalibrage et d’endiguements importants, etc
 Et pourtant, dans certains cas, lorsque des Ă©tudes hydrobiologiques sont conduites, les rĂ©sultats sont sans Ă©quivoque : trĂšs peu de truites sont capturĂ©es, la morphologie du cours d’eau apparaĂźt dĂ©gradĂ©e, la macro faune benthique est dĂ©cimĂ©e ou encore les sĂ©diments sont contaminĂ©s par des micropolluants de diverse nature

Des sources de perturbations plus pernicieuses Ă  mettre en Ă©vidence, issues d’activitĂ©s humaines passĂ©es ou encore en vigueur, peuvent donc altĂ©rer plus ou moins grandement l’intĂ©gritĂ© et le fonctionnement de certains petits ruisseaux



Un passé minier florissant !

Le sol français est riche, ou du moins l’a Ă©tĂ© : la carte du BRGM (Bureau de recherches gĂ©ologiques et miniĂšres) prĂ©sentant la rĂ©partition des activitĂ©s miniĂšres en France en tĂ©moigne et la plupart des massifs montagneux ou des socles anciens, amont des bassins versants, sont ou ont Ă©tĂ© exploitĂ©s.
Ces activitĂ©s ont en gĂ©nĂ©ral de trĂšs lourds impacts sur les eaux de surface. En fonction du type d’exploitation, l’ouverture d’une mine peut engendrer un dĂ©boisement systĂ©matique des alentours, ce qui peut modifier grandement les Ă©coulements de surface. Les exhaures et terrils issus de l’exploitation sont des sources de pollutions permanentes, chargĂ©s en mĂ©taux lourds notamment. Enfin, les travaux d’extraction nĂ©cessitent de grandes quantitĂ©s d’eau, prĂ©levĂ©e dans les cours d’eau situĂ©s Ă  proximitĂ©.
En rĂ©gion miniĂšre, le rĂ©seau hydrographique a donc souvent subi de profondes transformations. Si elles sont trĂšs anciennes et que l’activitĂ© miniĂšre est abandonnĂ©e, la forĂȘt peut recoloniser le secteur. Toutefois, les riviĂšres et ruisseaux de tĂȘtes de bassin, Ă  Ă©nergie modeste, n’ont que trĂšs rarement la capacitĂ© de reformer par eux mĂȘmes leur intĂ©gritĂ© physique. Ils restent donc dans une situation perturbĂ©e, malgrĂ© l’abandon de l’activitĂ© industrielle. En outre, dans certains cas, les traces de contamination en mĂ©taux lourds se retrouvent dans les sĂ©diments et certains organismes aquatiques des dizaines d’annĂ©es aprĂšs la fermeture de la mine.

Des sols remplis de déchets


Pendant bien des annĂ©es, l’enfouissement des dĂ©chets de toutes sortes Ă©tait une pratique trĂšs courante dans nos campagnes
 Combes, thalweg, zones humides ou encore avens des rĂ©gions karstiques (les « emposieus » du Jura) ont ainsi servi de dĂ©potoirs idĂ©aux pendant de longues dĂ©cennies. Ce n’est qu’à partir de 1975 que ces pratiques sont interdites par la loi et depuis, des travaux d’assainissement sont mis en place. NĂ©anmoins, le travail est monumental et de nombreuses dĂ©charges sauvages, plus ou moins anciennes, sont encore dĂ©couvertes !
Nos sols regorgent donc de dĂ©chets toxiques enfouis essentiellement durant le 20Ăšme siĂšcle. Et leur durĂ©e de vie, donc leurs effets inhibiteurs sur les organismes aquatiques, peuvent dĂ©passer plusieurs centaines d’annĂ©es
 Si, Ă  juste titre, la lumiĂšre a Ă©tĂ© faite rĂ©cemment sur les pollutions aux polychlorobiphĂ©nyles (les fameux PCB) sur les grands cours d’eau drainant de grands bassins industriels, mercure, plomb, zinc, ou encore cuivre, sont couramment retrouvĂ©s dans les cours d’eau de plus faibles dimensions
 dĂšs que l’on veut bien les chercher !
Retracer l’histoire du bassin versant, en consultant des archives mais Ă©galement en s’entretenant avec les personnes locales, permet de fournir des informations essentielles sur les pratiques passĂ©es. Il est malheureusement assez rare qu’aucune ingĂ©rence ne soit intervenue.


Une sylviculture peu respectueuse


Du Moyen-Âge jusqu’au dĂ©but de la rĂ©volution industrielle, d’importantes coupes et dĂ©frichements dans la forĂȘt primaire ont permis de gagner des surfaces agricoles et de fournir du bois pour divers usages (chauffage, constructions
). Tant et si bien que sur cette pĂ©riode, les surfaces boisĂ©es sont passĂ©es de 90% Ă  seulement 15% du territoire. Les forĂȘts telles que nous les connaissons aujourd’hui sont donc rĂ©centes et pour l’essentiel issues de plantations, gĂ©rĂ©es pour des besoins commerciaux. Les cours d’eau ont payĂ© un lourd tribut Ă  cette exploitation forestiĂšre. Les consĂ©quences sur la ressource en eau, l’érosion des sols et la qualitĂ© morphologique peuvent ĂȘtre trĂšs importantes, notamment sur les tĂȘtes de bassins. En effet, sur ces zones peu accessibles, le cours d’eau a souvent servi de piste de dĂ©bardage du bois. DĂšs que son gabarit le permettait, le bois Ă©tait mĂȘme transportĂ© par flottage, sur des embarcations spĂ©cifiques ou en larguant directement les grumes au fil de l‘eau. Afin de faciliter la tĂąche de l’exploitant, la dynamite aidait souvent Ă  supprimer quelques gros blocs gĂȘnant le passage ou, dans certains cas, le cours d’eau Ă©tait tout simplement recalibrĂ©. Regardez pour vous en convaincre le film « Les Grandes Gueules » de Robert Enrico, avec Bourvil et Lino Ventura, qui se passe dans les Vosges

Ces interventions musclĂ©es sur la colonne vertĂ©brale des cours d’eau ont encore des consĂ©quences aujourd’hui. En effet, ils n’ont plus la dynamique leur permettant de remplacer ces gros blocs et Ă©lĂ©ments minĂ©raux de grande taille, trĂšs attractifs pour la faune piscicole, et leur qualitĂ© morphologique s’en trouve ainsi durablement banalisĂ©e et altĂ©rĂ©e.
Afin d’augmenter les rendements sylvicoles, les hauts bassins versants ont souvent Ă©tĂ© plantĂ©s de monocultures de rĂ©sineux (Ă©picĂ©a, douglas
). Or, ces essences ne sont pas adaptĂ©es aux milieux humides et des opĂ©rations de drainage des petits cours d’eau et zones humides ont dans certains cas Ă©tĂ© mises en Ɠuvre par les exploitants, dans l’objectif d’assĂ©cher les sols environnants et de gagner des terrains aisĂ©ment accessibles et exploitables. PlantĂ©es trop prĂšs des cours d’eau, ces essences engendrent de forts impacts sur leur morphologie : en fuyant l’humiditĂ© et a fortiori l’immersion, leurs racines s’enfoncent moins profondĂ©ment dans les sols et l’encorbellement des berges disparaĂźt. Celles-ci s’en trouvent alors dĂ©stabilisĂ©es et, en s’effondrant, entraĂźnent l’élargissement progressif du lit d’étiage et l’altĂ©ration des habitats piscicoles.
Enfin, tout en fermant le milieu Ă  la lumiĂšre, ces plantations sont Ă  l’origine d’une acidification marquĂ©e des sols et demandent Ă©galement des traitements en herbicides ou fongicides assez poussĂ©s les premiĂšres annĂ©es, afin d’éviter le dĂ©veloppement de la vĂ©gĂ©tation herbacĂ©e concurrente ou l’infestation de pucerons. La dominance de rĂ©sineux aux alentours proches des ruisseaux de tĂȘte de bassin n’est en gĂ©nĂ©ral pas signe de bonne santĂ© du milieu. Il suggĂšre plutĂŽt de fortes interventions humaines passĂ©es.



 accompagnĂ©e d’une industrie de traitement du bois

L’activitĂ© sylvicole s’accompagne d’une industrie de traitement du bois, les scieries, rencontrĂ©es traditionnellement au bord des cours d’eau : la force hydraulique servait en effet Ă  actionner les scies et autres machines outils nĂ©cessaires Ă  la dĂ©coupe des grumes. LĂ  encore, cette industrie a pu imposer des pressions supplĂ©mentaires sur la morphologie mais Ă©galement le rĂ©gime hydrologique des cours d’eau, en dĂ©tournant une partie des dĂ©bits.
Avec l’essor de l’industrie chimique, la lutte contre les insectes xylophages et autres moisissures, ravageurs des bois coupĂ©s, a entraĂźnĂ© l’utilisation de nombreuses substances toxiques. Divers cycles de traitement sont couramment mis en place afin de prĂ©server les charpentes, les poteaux tĂ©lĂ©phoniques, les traverses de chemins de fer et autres produits de construction dĂ©rivĂ©s du bois.
Certains produits ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s pour attaquer directement la carapace chitineuse des xylophages. En milieu naturel aquatique, ils sont de ce fait particuliĂšrement virulents contre les Ă©crevisses, les colĂ©optĂšres et les gammares. En effet, contrairement aux PlĂ©coptĂšres, ÉphĂ©mĂ©roptĂšres ou TrichoptĂšres qui prĂ©sentent une phase aĂ©rienne et peuvent ainsi Ă©viter une pollution ponctuelle, d’autant plus si celle-ci intervient aprĂšs l’émergence des imagos, les Ă©crevisses et autres gammares vivent tout leur cycle de vie dans l’eau et n’ont aucun Ă©chappatoire Ă  de telles contaminations. Mais c’est toutefois bien l’ensemble du peuplement de macro invertĂ©brĂ©s qui apparaĂźt fragilisĂ© par la prĂ©sence de polluants rĂ©manents issus du traitement du bois.
En conclusion, la situation actuelle de bon nombre de petits ruisseaux aux eaux cristallines de nos contrĂ©es est finalement l’hĂ©ritage de plusieurs dĂ©cennies d’artificialisation ou de contaminations diverses subies sur le bassin versant. En fonction de leur dynamique, de la nature et de l’intensitĂ© des diffĂ©rentes pressions, certains cours d’eau auront pu se reconstituer pĂ©niblement, d’autres non. Mal connues, ces petites masses d’eau peuvent donc ĂȘtre dans une situation trĂšs Ă©loignĂ©e du sacro-saint bon Ă©tat Ă©cologique. Sans investigations particuliĂšres et prĂ©cises, la mise en Ă©vidence de certaines altĂ©rations pernicieuses n’est pas possible

Des solutions techniques s’offrent aux gestionnaires : la situation n’est donc pas dĂ©sespĂ©rĂ©e ! Les financeurs ont malheureusement plutĂŽt tendance Ă  cibler leurs aides sur les milieux de plus grande taille, aux pressions plus Ă©videntes ou consensuelles comme les problĂšmes de qualitĂ© de l’eau ou de continuitĂ© Ă©cologique.
Il n’est pas ici question d’opposer l’intĂ©rĂȘt de certains types de cours d’eau plus que d’autres : c’est bien Ă  l’échelle du bassin versant que la restauration des fonctionnalitĂ©s des milieux aquatiques doit ĂȘtre raisonnĂ©e. Mais dans ce contexte, les tĂȘtes de bassins devraient ĂȘtre quelque peu reconsidĂ©rĂ©es car elles mĂ©ritent toutes nos attentions : vĂ©ritables pouponniĂšres Ă  truites, elles sont la premiĂšre pierre de la reconquĂȘte de la qualitĂ© de nos cours d’eau. Et ce d’autant plus que les rapports coĂ»ts / gains biologiques de leur restauration sont bien souvent trĂšs intĂ©ressants
 Qu’on se le dise !

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