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Les sept familles de la pêche – Le méfiant

Avant-dernière figure de notre galerie de portraits de la grande famille des pêcheurs, nous nous sommes penchés sur le cas des “méfiants”. C’est celui qui tente de vous semer afin de vous cacher son coin favori, ou encore celui qui vous suspecte de mentir sur votre équipement pour lui infliger une bredouille… Le méfiant érige le doute en art de vivre. Heureusement, généralement il ne fait qu’une victime : lui-même ! En effet, il a plus de chance d’attraper un ulcère qu’un beau poisson…
par Vincent Lalu
“Mais t’as quoi, comme mouche ?” Le Maurice était à cran. Les ombres lui faisaient le coup du mépris. Pas un ne voulait de son artificielle. Les poissons gobaient juste à côté, suffisamment près pour le convaincre de ferrer dans le vide. Et quand une truite mettait le nez à la fenêtre, ce n’était pas pour lui non plus. “Une peute, Maurice, une peute, ça fait trois fois que je te dis que c’est une peute…” Maurice se grattait la tête d’un air maussade en regardant sa sulfure double collerette, une création personnelle sur hameçon de 14 dont il s’était dit que c’était ce qu’il avait de moins ressemblant à une peute dans ses boîtes. Car le Maurice appartenait à la race des méfiants. Si le Marcel, pourtant son meilleur pote, lui disait que c’était une peute qu’il fallait offrir à ces satanés poissons, c’était à coup sûr pour l’éloigner de la solution et l’empêcher de prendre du poisson.
“Mais, j’en ai pas des peutes, se défendit Maurice au moment où un superbe gobage d’ombre confirmait au Marcel qu’il avait fait le bon choix.
– Bien sûr que tu en as, je t’en ai donné cinq pas plus tard qu’hier.
– Mais je ne sais plus où je les ai mises”, se défendit mollement le dompteur de sulfures, qui savait très bien dans quelle boîte trouver ces garces de peutes dont il était toujours persuadé qu’elles n’étaient pas la solution de ses problèmes.
Il était comme ça, le Maurice, il avait la méfiance accrochée au revers du gilet. Il se méfiait de tout, tout le temps : du gars qui lui indiquait le chemin (rien de tel pour se perdre vraiment), des conseils de ses proches (qui avaient renoncé à lui en donner), mais aussi des recettes de cuisine, des notices d’ustensiles, des professions de foi politiques et aussi des amis de sa femme, des copains de ses enfants et de ses collègues de bureau à la distribution d’EDF. Il était méfiant comme d’autres sont culs-de-jatte ou sourds-muets. Et, à la pêche, sa méfiance le poussait aux pires choix, le condamnant systématiquement à l’échec, le poussant même quand c’était facile, comme aujourd’hui, à faire le mauvais choix du leurre, de la mouche ou du parcours, juste pour décider du contraire de ce qui lui était conseillé. Marcel connaissait ce travers du Maurice. Il tenta quand même de lui venir en aide. Délaissant un instant les gobages, il se laissa glisser dans le courant jusqu’à son compagnon.
“Tiens, et ça c’est pas une peute ?” Le Marcel, goguenard, agitait la minuscule mouche sous le nez de l’incrédule.
“Euh…
– Allez prend ma canne.” Le Maurice fit un bon en arrière et manqua de prendre un bain de siège. “Ah non, pas ça, je vais mettre une des miennes.” Marcel retourna à son poste et réattaqua le gobage le plus proche de lui. Sa mouche passa exactement où il le fallait, mais l’ombre à sa grande surprise ignora sa mouche. Il en attaqua un autre deux mètres à droite avec le même résultat. Les ombres ne voulaient plus des peutes. Comme si le fait d’avoir rendu visite à l’autre poissard avait dissuadé les poissons de s’intéresser aux célèbres flancs de canne que l’Henri Bresson avait empruntés aux manouches.
Marcel sourit en pensant à Maurice la méfiance, qui venait d’essuyer, lui aussi, son premier refus. Puis il s’appliqua à observer la surface de l’eau : les gobages lui paraissaient plus concis, moins bruyants, plus nombreux aussi. La clé de l’énigme surgit devant lui, agitant ses petites ailes, son gros ventre rebondi pointé comme une friandise à l’intention des poissons.
“Non de bleu, des fourmis.” C’était bien une fourmi qui défilait devant lui, une belle fourmi bien dodue qu’un ombre vint enlever à son attention, une fourmi remplacée par une autre, par des dizaines d’autres, des milliers d’autres dont la rivière entière, truites, ombres, blageons, chevesnes, vairons, se goinfraient maintenant. Rien de tel qu’une éclosion de fourmis un jour de septembre pour recenser la population d’un cours d’eau. Aucun poisson ne résiste à l’appel de la fourmi, qu’il soit chargé de PCB, plombé aux métaux lourds, gavé de phosphates ou shooté aux méthanes, rien ne l’empêchera jamais de dévorer les fourmis. Marcel se rua sur sa boîte, y préleva une jolie petite fourmi noire aux ailes en zirclon et la pêche – miraculeuse cette fois – put recommencer.
“Tu vois qu’elles n’en veulent pas de la peute.” Ah, le Maurice, Il l’avait oublié… L’autre se débattait avec ce qui était devenu la mauvaise mouche, posant n’importe comment, insultant les poissons. Furieux, méfiant et furieux.
“Calme-toi Maurice, le menu a changé maintenant, il faut mettre une fourmi.
– C’est ça, fous-toi de ma gueule. Et pourquoi pas un morpion…” Une grande lassitude s’empara du Marcel.
“T’as raison, Maurice, t’as raison, mets un morpion, comme ça au moins tu pourras te gratter pendant que je prendrai du poisson…”
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