La forêt des rivières : un intérêt caché !

Penchons-nous sur un écosystème bien spécifique des cours d’eau : les formations végétales riveraines, appelées ripisylves. Ces forêts, plus ou moins denses, sont le témoin du fonctionnement naturel des rivières, et leurs rôles, tant pour le milieu que pour les espèces associées, leur confèrent une valeur patrimoniale indiscutable.

Par Guy Périat et Sylvain Richard

Les pêcheurs le savent bien, les secteurs de cours d’eau arborant une végétation immergée ou émergeante apparaissent parmi les plus intéressants et les plus attractifs pour le poisson. Au risque de perdre leurs précieux leurres, bon nombre d’entre eux prospectent de préférence les secteurs les plus encombrés. Ces habitats, souvent constitués d’une part minérale, sont en effet ceux qui procurent l’hétérogénéité la plus intéressante pour la faune pisciaire. Leurs structures, leur organisation spatiale, leur hétérogénéité et leur pérennité sont fondamentales au développement harmonieux des poissons de nos cours d’eau. Ils les utilisent constamment pour accomplir leur cycle de vie tant au quotidien qu’à long terme.
Cependant, quels facteurs régissent la présence de ces supports ligneux ou herbacés, quelles en sont leurs genèses, leur dynamique et leur fonctionnalité au sein des hydrosystèmes ? Ne pourrait-on pas les jardiner pour accroître les potentiels piscicoles de certains secteurs de cours d’eau ou les exploiter afin de faciliter l’action de pêche et l’accès au cours d’eau ? Afin de répondre à ces différentes interrogations, il est fondamental de parler de végétation aquatique d’une manière globale. C’est pourquoi, au lieu de se cantonner à une description des habitats liés à la végétation présente, il est préférable de décortiquer, d’expliquer et de comprendre le fonctionnement de l’ensemble du couvert végétal bordant nos cours d’eau : la ripisylve.


Qu’est ce que la ripisylve ?

Le mot ripisylve vient du latin ripa, la rive, et sylva, la forêt. Ce terme correspond à l’ensemble des formations végétales arbustives et arborescente, présentes au bord des cours d’eau ou des plans d’eau et liées à la présence d’une nappephréatique peu profonde. En fonction de la distance par rapport au lit vif de la rivière, deux types de boisements peuvent être distingués :
– Le boisement de berge : il correspond au couvert végétal situé près du lit mineur, régulièrement soumis aux crues et qui participe directement à la qualité physique du cours d’eau. Il se limite dans la plupart du temps à un liseré étroit.
– La forêt de plaine alluviale : elle se rencontre en particulier sur les grands cours d’eau de plaine au sein desquels un large corridor végétal se développe dans le lit majeur. Il se compose de groupements végétaux multiples, dominés par des groupements arborés.
Il est important de préciser que les termes de forêts riveraines ou ripisylves ne s’appliquent que sur les entités végétales directement influencées par les hydrosystèmes ou qui les influencent. Ces biotopes particuliers se situent à la frontière du monde aquatique et du monde terrestre sur les berges et les rives des cours d’eau ou des plans d’eau. En écologie, ces limites d’unité géographique s’appellent écotones et se caractérisent par une faune et une flore très diversifiées arborant non seulement les espèces de chaque milieu adjacent mais également une diversité qui leur est propre. Ainsi, les écotones, et en particulier les zones riveraines des cours d’eau, sont généralement d’une richesse taxonomique rare et présentent des potentiels biologiques exceptionnels.


Des phénomènes antagonistes génèrent un fonctionnement dynamique particulier

Les processus de formation et d’évolution d’une forêt riveraine mettent en jeu deux principaux phénomènes qui s’opposent perpétuellement : la colonisation et le rajeunissement. Le phénomène de colonisation est induit par l’expansion naturelle des communautés végétales dans tous les types de milieux, qui cherchent à atteindre leur climax écologique, forêts collinéennes massives et stables. En effet, dans un cours d’eau, dès qu’un banc de graviers est déposé, il est rapidement colonisé par la végétation. Les espèces pionnières herbacées, tels les faux roseaux, les pétasites et autre plantes des strates basses typiques des zones alluviales, se développent ainsi sur les substrats nus déposés par le cours d’eau. Le développement des réseaux racinaires stabilise alors le sol et participe au piégeage des particules en suspension char riées lors des crues. Le milieu devient alors plus favorable au développement d’une strate arbustive ligneuse primaire, constituée de saules profondément ancrés dans le sol alluvial. Ainsi, progressivement, les bancs de graviers et galets se structurent en berges qui deviennent favorables à l’implantation d’essences variées, pour finalement constituer une forêt à bois durs typique de nos régions tempérées.
Le temps de colonisation depuis le dépôt du banc de gravier jusqu’au climax forestier dépend de nombreux facteurs environnementaux. Cependant, il dépasse obligatoirement un, voire plusieurs siècles. Dans le même temps, un phénomène de rajeunissement, issu de l’hydrodynamique fluviale, induit par l’action récurrente des crues morphogènes naturelles, limite la stabilisation des dépôts alluvionnaires déposés en remobilisant ou recouvrant à chaque épisode hydrologique d’importance les substrats en cours de végétalisation. Ainsi, après chaque crue mobilisatrice, le processus de colonisation végétale peut être amené à redémarrer sur les bancs, îles et berges néoformés ou érodés. La destruction des communautés végétales des rives de cours d’eau, tout comme celle de leurs structures morphologiques, bras de lit, méandre ou bras mort, peut donc être brusque et dériver de processus parfaitement naturels. Alors qu’ils apparaissent à première vue comme néfastes au développement de la faune et de la flore en place dans le corridor fluvial, les chamboulement morphologiques brutaux sont à l’origine de la richesse taxonomique de ce compartiment de l’écosystème qui peut procurer à des échelles spatiales proches, les conditions de développement aux organismes typiques de forêts climaciques stables tout comme à celles d’espèces pionnières et colonisatrices de milieux jeunes et instables. Cette dynamique temporelle aléatoire, l’opposition de ces deux courants, est donc à la base du fonctionnement harmonieux de ces milieux particuliers, à haute valeur patrimoniale, à la fois fortement hétérogènes et très sensibles à toute modification de l’hydrodynamique fluviale.


Influence des conditions hydrologiques et hydrogéologiques en cours

En l’absence des activités humaines, tout cours d’eau possède une forêt riveraine dont la nature et l’importance est définie par la puissance de l’hydrodynamique fluviale. En fonction de la puissance des crues, de leur fréquence, différents types de ripisylves, caractérisées par leur stabilité, seront observés. Par exemple, un ruisseau traversant un marais aura une végétation riveraine dense alors qu’un torrent glaciaire à forte pente ne pourra promouvoir le développement d’un couvert végétal conséquent. Parallèlement, les hauteurs des nappes souterraines définiront le type de la végétation riveraine. Si l’affleurement durable de la nappe dans le cas d’un marais n’autorisera le développement que d’une strate herbacée, les rives des cours d’eau de basses vallées, à battement de nappe souterraines plus conséquent, permettront la croissance d’arbres et d’arbustes supportant des inondations temporaires.


Les différents rôles de la ripisylve

Si les crues et les niveaux de la nappe souterraine influencent fortement la composition des mosaïques végétales présentes, ces dernières influent également sur la morphologie du lit et le régime hydrologique des cours d’eau. En effet, en stabilisant les berges, la végétation favorise le resserrement du lit d’écoulement et influence donc les forces tractrices en période de hautes eaux. En outre, la résistance des berges, favorisée par le réseau racinaire, laisse souvent se former à leur base des encorbellements ou sous-berges fort prisés par les poissons comme habitat refuge. Parallèlement, le déracinement peut être à l’origine d’une instabilité locale de la berge qui permet au cours d’eau de se recharger en alluvions et de modifier le profil de son lit. Les débris ligneux charriés, appelés embâcles, s’avèrent très attractifs pour les poissons et participent activement à la stabilisation du profil longitudinal des petites rivières. Lors des crues, la présence de végétaux dans le lit majeur augmente sensiblement la rugosité du chenal et favorise l’écrêtement des pics ainsi que la sédimentation des matières en suspension. Enfin, le pouvoir auto-épurateur et tampon des boisements permet de limiter les apports en toxiques et fertilisants dans les cours d’eau et les nappes phréatiques. Mais la végétation de bordure permet également de limiter le réchauffement des eaux en créant des zones d’ombrage et est une source importante de matière organique et de nourritures pour l’ensemble des communautés aquatiques de la rivière.

Evolution historique des ripisylves

L’examen de l’évolution des ripisylves françaises et d’Europe occidentale témoigne des nombreuses perturbations d’origine anthropique. Les corridors végétaux originels des rivières tempérées d’Europe occidentale ont été précocement exploités par les hommes. Dès le néolithique, les premiers impacts significatifs de déforestations, réalisées par les populations sédentarisées sur les reliefs surplombant les plaines d’inondation, se font ressentir par une érosion des sols et la formation de cône de déjection d’alluvions caractéristiques. Cependant, le déboisement de la plaine d’inondation progressa essentiellement à l’époque médiévale. Dès l’an mil, les forêts alluviales n’existaient déjà plus qu’à l’état de lambeaux. Les terrains plats éloignés des rivières, couverts de bois durs, constituant des forêts climaciques à sols très fertiles et faciles d’accès ont été déboisés en priorité afin d’y développer des activités agricoles. Les forêts à bois tendres, plus proches des cours d’eau et soumises plus souvent aux aléas des crues, ont d’abord constitué une réserve de bois de feu ou de matière première pour les activités de vannerie, puis bien souvent ont été transformées en pâturage strictement herbacé.
Si l’on ajoute que les rives des cours d’eau navigables se sont transformées en chemins de halage, dépourvus de végétation arbustive sur plusieurs mètres, les cours d’eau à cordons boisés étaient l’exception du XIXe siècle ! Néanmoins, diverses forêts alluviales se sont maintenues à travers les siècles mais la révolution, puis certains travaux d’endiguement ont eu raison de ces derniers témoins des ripisylves originelles françaises, qui ont presque toutes disparues.
Au XXe siècle avec la déprise agricole, l’arrivée du fuel et l’abandon progressif des activités de halage et de vannerie, une reconquête des ripisylves s’amorça, principalement dans les milieux ruraux. Ainsi, la plupart des corridors boisés présents actuellement aux abords de nos cours d’eau sont issus de cette restauration naturelle intervenue progressivement ces cent dernières années. Ainsi, même si elles sont contrôlées par des phénomènes hydrodynamiques et biologiques naturels complexes, les ripisylves des cours d’eau français et d’Europe occidentale sont essentiellement régies par les activités humaines.

Les perturbations actuelles de la ripisylve

L’implantation des barrages hydroélectriques modifie les régimes d’écoulement des cours d’eau et perturbe de fait le fonctionnement des ripisylves. La relative stabilité des débits induite favorise en effet le développement des forêts de bois dur dans le lit mineur des cours d’eau, qui le corsètent et limitent ainsi sa mobilité et l’hétérogénéité des berges. Outre la diminution de la qualité habitationnelle du secteur, ce phénomène favorise l’arrachage des arbres de grande taille lors de crues importantes, que le cours d’eau va charrier non sans provoquer des dégâts pour les installations humaines… Un autre impact récent diminuant le potentiel écologique des ripisylves est leur fragmentation toujours plus grandissante. Si la ripisylve a recolonisé une partie des marges des cours d’eau français dans le courant du XXe siècle, force est de constater que les dernières décennies ont contribué à nouveau à réduire spatialement son extension. En particulier dans les régions à pression démographique importante, la ripisylve subit des pressions d’ordre économique (camping, base de loisir, extraction de granulats), polluante (décharges sauvages, entrepôt de matériaux, etc.) et agricole (les marges externes des ripisylves sont souvent convoitées pour la céréaliculture). Enfin, la chenalisation des rivières contribue à perturber fortement la fonctionnalité et le développement des ripisylves.
En effet, les différentes corrections de cours d’eau réalisées ces dernières décennies, les modifications de régime hydraulique et la déconnexion des nappes d’eau souterraines au système racinaire des ripisylves qui en découlent, leur interdisent de se développer harmonieusement. Un déséquilibre, souvent en faveur des forêts à bois durs, intervient et le corridor réellement en équilibre dynamique de la ripisylve et qui représente sa richesse et spécificité est soit fortement réduit, soit totalement absent. Les cours d’eau se retrouvent figés par leur forêts de bois durs qui les étranglent et les étouffent parfois d’une manière irréversible. Ainsi, les forêts riveraines des cours d’eau sont régies par des phénomènes hydrodynamiques et biologiques complexes, qui leur procurent une spécificité et une richesse exceptionnelles. Elles sont un compartiment de l’écosystème sensible et fragile aux potentiels écologiques immenses qu’il convient de protéger et de sauvegarder. Dans le cadre de la mise en oeuvre de programmes de gestion et de restauration de la ripisylve, il est fondamental de suivre une démarche graduelle et globale, à l’échelle des bassins versant. Dans un premier temps, il convient donc d’établir avec précision ses fonctionnalités, les contraintes qu’elle subit et ses potentiels originels, pour finalement proposer des mesures d’intervention qui ne perturberont pas l’équilibre dynamique en constante évolution qui lui est propre. Les interventions irréfléchies en génie végétal, dans le but d’améliorer localement l’attractivité habitationnelle d’un cours d’eau ou l’entretien abusif de la ripisylve sont donc à bannir aux profits d’actions plus intégratrices, s’inscrivant dans une véritable démarche de développement durable.

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